Marguerite Andersen
Extraits de
L'homme-Papier
Les éditions du remue-ménage
Québec, 1992
1
J'avais l'impression que le jeune homme rencontré ce matin portait un pantalon en papier fleuri... En papier ? Déjà l'image du stylo survient. Mais fleuri ? Des fleurs sur du papier ? Un homme en pantalon de papier fleuri ? Un pientre peut-être, fatigué d'accrocher ses toiles aux murs ? Un performeur ? Peu importe. Le papier à fleurs ne ferait pas mon affaire, on n'écrit pas facilement sur du papier fleuri.
Écrire. Écrire sur l'homme. L'homme ? Depuis ce matin, l'idée me travaille. Malgré les déceptions, les violences, les drames, les douleurs et les chagrins, l'âge, je chercherais un homme sur qui écrire ?
Lentement l'idée s'installe en moi, fait le tour de mon corps, ne me quitte plus. Je retiens mon souffle, elle attend patiemment que ma respiration reprenne. J'avale ma salive, les muscles de mon visage et de ma bouche se contractent, mais l'idée se faufile, s'installe. Je m'y fais.
Un homme, un homme habillé de papier, de papier blanc dans ce cas, oui, cela me conviendrait à merveille.
Voilà que je rêve de tracer des lettres, des mots, des phrases le long de son dos, de ses bras, de ses jambes et peut-être même, qui sait, sur son ventre, oui, c'est ça, un poème en spirale, sur le ventre de mon bel Ubu-Roi, prince emballé.
Pantalon et chemise de papier, stylo rempli d'encre de couleur : vert pomme, jaune soleil, rose, bleu ciel... Sans doute il y a là de quoi écrire, de quoi jouer... Paroles et jeux. Jeux et paroles. Rien de trop sérieux, ni de trop léger. Un homme. Une femme. Un manuscrit. des feuilles de papier sur lesquelles l'encre ne pèse pas. Moi. L'homme.
Mais, voyons, où est-il, cet homme patient, ce beau garçon vêtu de papier à écrire ? Le bien-aimé qui se laisserait faire, qui prêterait son corps à mon écriture ?
Où faut-il le chercher ? Et si je le trouvais, qu'écrirais-je donc, que diraient les chapitres ? Les ourlets de mon vêtement m'arrêteraient-ils, ou bien ma plume irait-elle toucher sa peau, ses mains son visage ? Accepterait-il les ratures sans sourciller, écrirais-je sur ses paupières fermées, sur ses lèvres, sans craindre ses dents ? Et que ferais-je de lui, une fois tout dit, écrit et toutes les pages remplies ? Que ferais-je et du manuscrit et de l'homme ?
2
Sur le col de ton vêtement imaginaire, j'inscris mes timides caresses. J'enlace les lignes autour de ton cou, la pointe du stylo danse dangereusement le long de la veine jugulaire, les doigts tournent avec les lettres, se soulèvent à la fin d'un mot, restent suspendus un instant pour laisser un espace blanc s'installer entre la dernière lettre d'un mot et la première du suivant, puis, sur la même ligne, posent de nouveau l'instrument qu'ils tiennent toujours de la même façon, comme on le leur a appris à l'école. Rythme régulier, lettres, mots, espaces, du dit, du non-dit, des virgules. Puis voici mes lèvres faisant le point. Elles s'approchent, se posent presque.
J'ai envie de t'embrasser.
3
Le désir s'en mêle, nous cherchons le contact direct, immédiat, peau à peau, à nu, chaleur, ma chair n'est pas morte, elle est vive, embrassée, liquéfiée, je l'avoue, le papier a pris feu, je veux goûter le plaisir tel quel, sans y ajouter de morale, sans donner de raisons, sans m'expliquer, la tentaion en est grande mais tout discours serait faux, superflu, embrasssons-nous, enlaçons-nous, je m'ouvre et tu te pointes, it's a perfect fit, je suis la grotte bleue et rouge, tu es l'explorateur qui y pénètre, nos mouvements sont d'un même rythme, ensemble nous venons au bout du besoin assouvi.
4
Dans les creux de tes aisselles, dans les creux poplités, je viens de marquer les dates importantes : première rencontre, emménagement, jours heureux, séparations temporaires et retrouvailles.
Si tu veux, tu marqueras toi-même la date de ton départ.
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