Marguerite Andersen

Extraits de

L'autrement pareille

Prise de parole

1984


1

Journée-désastre, pleurs intarissables devant le départ de la bien-aimée qui me quitte sans savoir comment. Mère de sel, mère de vinaigre, je voudrais pleurer une mer/mère de larmes de joie, ouvrir grande la porte comme je me suis ouverte il y a vingt ans, mais je serre les muscles, l'adultement ne se fait pas de façon aussi naturelle que l'enfantement, faut-il donc cette fois-ci vraiment employer les forceps et pourquoi, la déchirure ne cesse de s'échancrer, le cordon ombilical se noue autour de ma gorge, aucun cri ne se forme dans ma bouche, ma respiration devient imperceptible, peut-être, si je ne bouge pas aurai-je la force de devenir mille fois plus forte, peut-être l'immobilité fera-t-elle geler mes larmes, peut-être saurai-je devenir finalement femme frigide, m'insensibiliser, me désensibiliser, mourir.


2

Se distancer sans mettre le gris manteau de l'indifférence. Plutôt le découper, déchirer, défaire en mille lanières qui deviendront bandelettes multicolores ornements de l'île joyeuse, de la cité et de nos corps en fête, chaînes légères et bariolées. Voir silencieusement aussi comment elles me sont présentes, ma fille/ma mère autrement pareilles. Mais vivre sans spectres, ne plus s'enfoncer dans le souvenir. Finalement accepter la mélancolie comme caractéristique ineffaçable avec laquelle il est possible de vivre dans la joie.

Inventer la mélanjoie sans plus tarder.


3

Le vent dans le jardin ombragé agite les pages du manuscrit, menace doucement de les disperser, feuilles envolées que je rattrape d'une main devenue énergique. Je les enferme dans le carton moucheté noir et vert acheté Rue Saint André des Arts, à Paris, je fais trois petits noeuds avec les minces rubans de percale qui ainsi retiennent ce qui aujourd'hui m'est précieux, le besoin d'écrire, de garder, de fixer sans l'interrompre ni arrêter le mouvement du vent et de mon émotion.


4

Perpetuum mobile, le cinématographe intérieur projette

sur l'écran de mes yeux fermés

les lentes images ensoleillées du souvenir.

L'avenir, par contre,

reste uniformément gris,

pluie constante sur toile blanche.


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