« LE MAUVAIS ÉCRIVAIN ET LE
MAUVAIS ORATEUR
SONT
DES ENNEMIS NÉS DE LA LANGUE FRANÇAISE;
L'UN
PARCE QU'IL LA TRANSFORME EN UN JARGON BARBARE,
PAUVRE
ET MÉCONNAISSABLE;
ET
L'AUTRE, PARCE QU'IL LA DÉPOUILLE DE SON HARMONIE
ET
DE SA RICHESSE, POUR LA REVÊTIR
DES
LAMBEAUX DE SA PROPRE MISÈRE »[1] :
REMARQUES
SUR L'ORALITÉ SUPPOSÉE DU FRANÇAIS AU XIXe
SIÈCLE
Jacques-Philippe
Saint-Gérand
Université Blaise Pascal
Clermont-Ferrand II
ENS Ulm / Paris
« Réseaux, Savoirs,
Territoires »
Entre
palingénésie improbable et douteuse thaumaturgie, le titre en forme de citation
de ce propos indique le sens dans lequel veut s'engager la démonstration de la
difficulté à saisir la trace d'un objet dont les diffractions et réflexions par
l'écrit troublent irrémédiablement l'historicité. Je montrerai par là même que
l'avancée que constituent les techniques d'enregistrement de la parole ne sert
aucunement l'élucidation de cette aporie qui adosse oral et écrit dans une
dialectique sans fin.
Le
paradoxe est d'autant plus grand que dans nos civilisations européennes,
l'écrit est le gage de la tradition, la caution d'une stabilité que l'oral,
tout à l'encontre dément. Tout le mal de l'orthographe vient de là, et on ne
peut pas dire que le XIXe
siècle, avec l'invention et l'extension de l'école (Guizot, 1833, et Ferry
1881, 1882), ait été spécialement innocent en ce domaine! Si, dans la
civilisation africaine où l'oralité est un facteur essentiel, l'écrivain
Hampaté Bâ a pu dire au XXe siècle, «Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle»,
les amateurs de langue ont déjà pu formuler ce concept à la fin du XVIIIe siècle et en résoudre peu à peu les
difficultés avant la fin du XIXe et les débuts du XXe siècle....
Dans
la société française, le souvenir acquiert effectivement un statut pérenne et
une certaine forme de légitimité testimoniale à partir du moment où il est
écrit. L'histoire notamment s'est largement construite sur une critique de la
tradition orale face à la solidité du document écrit. La culture française fondée
sur l'écrit a — pour ainsi dire — longtemps passé l'oralité sous silence.
Aujourd'hui, la question se pose de savoir pourquoi des bibliothèques, temples
des livres par excellence, et d'autres institutions de collecte de documents
écrits conservent-elles et offrent-elles au public des documents oraux dans une
civilisation submergée par les textes ? Retraçons brièvement l'histoire de
cette fixation de la parole sous une forme stable et standard, donc susceptible
d'être partagée par une majorité. L'histoire
de ce qui préside à l'avénement d'une langue officielle. Nous tenons
là — en quelque sorte — les principes organisateurs de la république,
d'une part, et de la démocratie, d'autre part.
1° Briefve histoire de la fixation mécanique des
voix.
Balbutiante
au XVIIIe siècle, à la
suite des observations sur la prononciation du français de Vaugelas (1647), et
des Instructions
crestiennes en ortografe naturelle du Père Gile
Vaudelin (1715), puis des remarques de l'Abbé Féraud (Dictionnaire grammatical, 1761, et Dictionaire
critique, 1787-88), l'étude du matériau oral se
constitue en discipline scientifique au XIXe siècle et, grâce à la possibilité de capturer la voix humaine au moyen
de l'enregistrement sonore. Les chercheurs prennent peu à peu conscience de
l'importance de développer des sources documentaires orales aux côtés des
enquêtes écrites. Mais, avant de parvenir à ce stade, il a fallu passer par
bien des étapes car, à côté des machines à imiter les voix dont Jean-Pierre
Seris[2] a naguère bien caractérisé les fonctions, le XVIIIe siècle a en quelque sorte embaumé
l'orthographe de telle sorte que cette dernière est devenue insensible au lent
mouvement de réadaptation croissante de l'écrit à un oral qui, pourtant, dans
le même temps, se stabilisait. Mais pourquoi cette focalisation sur
l'orthographe et donc l'écrit, me dira-t-on? La réponse est simple : dans le
débat entre l'oral et l'écrit, il y va de la vie des langues. Les langues
mortes sont celles qui ont exténué leurs locuteurs et qui ne possèdent plus de
leur existence que des traces écrites.
François
Augustin Paradis de Moncrif, dès 1760, avait pertinemment intitulé une de ses
Dissertations Qu'on
ne peut ni ne doit fixer une langue vivante. Mais cela
était encore prématuré dans les années 1780-1810, car le primat de l'écrit sur
l'oral restait toujours d'actualité dans une époque où les bouleversements de
la société et de la politique requéraient autour de la République émergente et
de l'Empire centralisateur une stabilisation de ce que l'oral ne parvient pas à
fixer le flux incessant de la parole, les accents de la prosodie, le rythme des
discours. En 1809, les statistiques des Coquebert de Montbret font état pour
l'empire de 27 926 000 locuteurs « français », 4 071 000 locuteurs
italiens, 2 705 000 locuteurs allemands, 2 227 000 locuteurs flamands, 967 000
locuteurs bretons et 108 000 locuteurs basques.
À
vouloir fonder l'écriture sur les bases de l'audition d'une oralisation
toujours labile, la réforme de orthographique de Marle, en 1826-1830, s'est
elle-même épuisée. Soutenu par le futur Louis-Philippe, avant 1830, il ne
bénéficie plus de ce soutien après l'accession au trône du Roi des Français. Et
les projets ou les réalisations dans la même veine d'Adrien Féline, autour de
1850, achopperont bien sûr sur l'identique obstacle de la variété constatée
opposée au mythe idéal de l'unification, dans un alibi inaccessible où se
mêlent en parts variables selon les temps, politique, philosophie, économie et
pédagogie.
Ce
sont les amateurs de langue, et, ultérieurement les folkloristes et
dialectologues, majoritairement celtisants (Le Brigant dès le XVIIIe siècle, puis Le Gonidec avec sa Grammaire celto-bretonne et son esquisse
d'alphabet phonétique breton), qui s'attacheront à noter les faits d'oralité.
Mais il faut là faire attention à ne pas commettre d'anachronisme, car, si ces
deux dimensions sont bien connues hors de France dès le début du XIXe siècle, comme le montrent les exemples non
imprévisibles de l'Allemagne et de la Suisse, il ne faut pas oublier que
l'ethnologie et la dialectologie n'auront statut scientifique chez nous qu'au
cours du dernier tiers du XIXe siècle. La toute puissance de la philologie aux deux premiers tiers du
siècle ne poussait guère les savants à effectuer des enquêtes sur place,
d'autant moins que les premiers celtisants français n'étant pas bretons ne
semblaient pas souhaiter se rendre sur place pour recueillir leurs données :
« Il est
cependant possible d'étudier le breton de Vannes, sans aller sur les lieux
l'apprendre de la bouche des paysans »
note avec soulagement
d'Arbois de Jubainville dans son premier article sur le vannetais (D'Arbois de
Jubainville, 1872 p. 85), qui, fondé uniquement sur des textes demeure
essentiellement de type philologique. C'est Emile Ernault originaire de
Saint-Brieuc, philologue celtisant et néo-bretonnant convaincu, qui, par sa
formation échappant à l'opprobre de l'amateurisme ou du fantastique, attira le
premier l'attention des spécialistes de langue sur l'intérêt des parlers vivants.
Une forme de patriotisme soutenant là l'énoncé d'une constatation frappée au
coin du bon sens :
« L'honneur
de la science française exige qu'elle prenne sur la science étrangère une
pacifique revanche. C'est en France et non en Allemagne que se parle un rejeton
des langues celtiques ; et il n'a jamais été étudié sur place à un point de vue
scientifique. Les Allemands nous ont donné une grammaire comparée des langues
celtiques, écrite avec génie : c'est bien le moins que nous leur donnions une
grammaire comparée des dialectes bretons, élaborée avec zèle et conscience. Ayons
donc le courage de constater les faits qui sont notre portée, si nous avons la
faiblesse de laisser à nos voisins le privilège de les éclaircir et de les
expliquer en grand. » (Ernault, 1887 p. 102).
Lui-même avait montré
l'exemple en étudiant sur place le parler de Sarzeau (Ernault 1878). Il publia
par la suite dans divers articles de nombreuses observations personnelles
résultant de ses contacts personnels avec des Bretonnants, malheureusement sans
les intégrer dans un plan d'ensemble. Joseph Loth fit de même en éparpillant
ses observations dans des articles variés, des notes, des corrections, comme
par exemple « Remarques sur le bas vannetais » (Loth, 1886), ou « Le dialecte
de l'Ile aux Moines » (Loth, 1893).
Joseph Loth était convaincu
de l'importance de l'étude sur place. des parlers vivants et de la notation la
plus exacte possible des sons :
« Tout le
monde reconnaît, sauf un certain nombre de linguistes, qui préfèrent toujours
tourner dans le même cercle, que la connaissance exacte et précise des sons
d'une langue encore vivante doit être le fondement même de toutes les
recherches concernant la vie et l'histoire de cette langue. Ce qui a paralysé
jusqu'ici l'étude des dialectes celtiques vivants, c'est : l'absence de tout
système de transcription scientifique et fixe de leurs sons. Les savants, qui
n'ont pu les étudier dans le pays même, ont été exposés ainsi à de grandes
erreurs. »
écrivait-il en 1896 dans un
court article exposant les principes d'un « Alphabet phonétique »
(Loth 1896-a) adapté de celui de l'abbé Rousselot (1887) et appliqué
immédiatement dans la transcription d'une « Chanson Bretonne » (Loth 1896-b).
Mais, depuis 1886, l'Association Internationale des Linguistes, sous
l'impulsion du phonéticien Paul Passy, avait déjà publié son Alphabet Phonétique International,
plutôt utilisé pour la notation des langues exotiques, tandis que les
romanistes, pour leur part, conservaient l'usage de l'alphabet dit de Bourciez
(1889)... Le Maître phonétique
du même Passy avait pour fonction de réguler le flux des dictions et de
régulariser la singularité des paroles empreintes d'accents nuisant à la
représentation d'une langue idéale, exempte de variations trop marquées. C'est à
la même époque que Gaston Paris utilise pour cette représentation l'image d'une
tapisserie aux teintes variées mais qui se fondent harmonieusement dans un
dessein d'ensemble ("Les parlers de
France", in Revue des patois gallo-romans, II, 1888, pp.
161-172. )
Le recours était-il alors du
côté de la phonétique expérimentale que l'abbé Rousselot fondait et développait
dans ses séminaires de l'École
Pratique des Hautes Etudes? Il est difficile de le
dire car l'écart existant entre l'expérimentation et la documentation
constituait et constitue toujours le hiatus séparant les linguistes de terrain
et les linguistes de cabinet. Or il ne saurait y avoir évidemment de fixation
de l'oralité sans une véritable enquête in situ. Bien sûr, le phonographe
avait été inventé en 1877-1878; mais Jules Gilliéron (d'origine Suisse,
1854-1926) et son fidèle enquêteur à bicyclette, l'épicier de Saint-Pol sur
Ternoise, Edmond Edmont (1849-1926), bien qu'ils aient parfaitement compris
l'impératif de consigner des données orales, n'avaient à leur disposition que
le carnet et le crayon. Et, malgré les difficultés de l'entreprise, ils eurent
cependant le dessein d'un atlas linguistique, non exactement celui de la France
républicaine, mais au moins de sa partie gallo-romane[3] dont les résultats furent publiés de 1902 à 1912. Le magnétophone,
quant à lui, fut inventé en 1898, c'est-à-dire au tout début cette enquête,
laquelle nous semble aujourd'hui une enquête à l'ancienne.
Concomitamment, c'est ce
même désir de «rendre la parole humaine éternisée», mais également palpable, si
je puis dire, qui, en 1911, a incité le linguiste Ferdinand Brunot à créer dans
son laboratoire de la Sorbonne des Archives de la Parole. Il s'agissait pour lui de
constituer, pour la première fois au sein d'une institution française, un
patrimoine sonore destiné à l'étude et à la recherche de la langue par la
collecte de témoignages, contes populaires, musiques traditionnelles, folklore,
etc., réalisée dans les provinces françaises, puis dans le monde entier. C'est
pourquoi, Ferdinand Brunot et Charles Bruneau, en juin-juillet 1912, ayant
embarqué un phonographe « de voyage », aimablement mis à disposition
par Emile Pathé, dans une voiture Renault de l'université de Paris, menèrent la
première enquête linguistique enregistrée dans le département des Ardennes et
le sud de la Wallonie; les documents sonores en sont conservés aux Archives de la parole, et constituent ainsi le témoignage d'une langue orale non
essentiellement restreinte à un lexique et à quelques remarques de
morphosyntaxe, mais bien saisie dans la polyphonie de ses différents aspects
phonétiques, prosodiques, discursifs. Plus tard, à l'âge de sa retraite,
Ferdinand Brunot enjoindra à son disciple de ne plus faire de dialectologie
mais de la stylistique...La parole vive enfin fixée n'ayant probablement plus
guère à ses yeux d'intérêt pour l'histoire de la langue et pour l'étude d'une
langue contemporaine encore toute soumise au primat de l'écrit. Les exemples suivants, tous extraits des Archives de la parole :
1911-1913, et disponibles sur le site
Gallica de la BNF, montrent que ce nt pas pas l'improvisation orale et sa
spontanéité qui méritent d'être fixés, mais plutôt la diction et l'oralisation
d'un écrit antérieur à son énonciation :
Alphonse Aulard (1849-1928), Pasteur Emile Roberty (1838-1917), Paul Deschanel (1855-1922) . . . [et al. ].
- Histoire de la révolution à l'heure actuelle / Aulard, aut. , participant (AP O. 14)
- Vers l'évangile social / Pasteur Emile Roberty, aut. , participant (AP O. 32)
Paul Deschanel (AP O. 34, AP O. 34 bis)
- Souvenirs de la Sorbonne — Pierre Baudin, aut. , participant (AP O. 58)
- Péroraison d'un discours à une assemblée populaire — Paul Deschanel, aut. , participant (AP O. 59)
- Discours prononcé à l'inauguration du monument d'Henri Régnault à Buzenval — Paul Déroulède (AP O. 114, AP O. 115)
Le vent — M. Verhaeren (1855-1916),
N° dans la marque O. 122/O. 123
- Le vent
Le Pont Mirabeau — Guillaume Apollinaire (1880-1918),
N° dans la marque O. 168/O. 169
- Marie
Pour les églises de France / Maurice Barrès (1862-1923),
N° dans la marque O. 197
Des jugements de valeur — M. Durkheim, aut. , participant
N° dans la marque O. 150
[Discours d'hommes politiques français durant la Première guerre mondiale] — M. Raymond Poincaré (1860-1934), M. Gaston Doumergue (1865-1937), M. Paul Deschanel. . . [et al. ]
- La voix de M. Paul Deschanel,Président de la Chambre Des Députés(F4, F5)
- La voix de M. Paul Deschanel, Président de la Chambre des Députés (F6)
- La voix de M. Paul Deschanel, Président de la Chambre des Députés (F7)
- La voix de M. René Viviani, Président du Conseil des Ministres (F8)
- La voix de M. René Viviani, Président du Conseil des Ministres (F9, F10)
- La voix de M. René Viviani, Président du Conseil des Ministres (F12)
- La voix de M. René Viviani, Président du Conseil des Ministres (F11)
- La voix de M. Alexandre Ribot Président du Conseil des Ministres (F13,14)
- La voix de M. Léon Bourgeois, Président du Conseil des ministres (F15, F16, F17)
Nous sommes là, si je
puis dire, dans la partie la plus facile et la plus obvie d'une archéologie de
la voix et de l'oralité au XIXe siècle, car, d'après ce qui vient d'être relaté, il est désormais
évident que l'intérêt essentiel de cette recherche réside dans l'infrangible
dialectique qui unit la voix et son écriture. Non dans le document brut, que le
linguiste traite comme une donnée phénoménologique, mais dans les échos et les
ombres qui en démultiplient les dimensions idéologiques, comme le montrent les
tentatives et essais des écrivains fascinés par le grain des voix perdues et
oubliées. Le timbre d'organes qui laissent leur empreinte sur l'affectivité et
l'intelligence de leurs auditeurs.
C'est alors qu'il convient
d'examiner deux types différents de documents. Les notations improvisées d'une
époque où l'oral constitue la dimension première de la langue, bien au-dessus
d'un écrit réservé aux couches instruites de la société, d'une part, et,
d'autre part, les remarques pratiques et les codifications théoriques de l'oral
qu'enregistrent les dictionnaires.
2°
Exemples de notation de l'oral : perception, présupposés, reconstructions,
illusions...
Les pratiques de la
littérature du XIXe siècle, à la recherche de publics toujours
plus variés et nombreux, font que de multiples formes stylisées de la langue
orale ont de plus en plus nettement tendance à s’y trouver représentées, fût-ce
allusivement, par dérision ou par souci pittoresque. Mais l'oral court toujours
devant l'écrit... C’est ainsi que les parlures dialectales et patoisantes, les
argots, les formes populaires de dialogue ont pu s’insérer plus ou moins
naturellement dans la trame des écrits littéraires.
Il faut donc se
résigner à ne réunir sur l’oral pratiqué à distance historique dans les
diverses régions du territoire français, que des indications fragmentaires et
approximatives. Le Père Gile Vaudelin, à l’articulation des XVIIe et XVIIIe siècles, a pu être un de ces indicateurs de tendances fugitives. Du Broca,
dans le registre académique, dès 1800 (rééed. 1824), avait pu donner quelques
indications des ports de voix et de la prononciation déclamée[4]. Mais il s'agissait toujours d'un oral succédant à l'écrit et non d'un
oral spontané le précédant. Il doublait la mise en 1806 avec son Traité de la prononciation des consonnes et des voyelles finales des
mots français, dans leur rapport avec les consonnes et les voyelles initiales
des mots suivants, suivi de la Prosodie de la langue française (Paris, Delaunay, Johanneau), mais l'on voyait là encore, sous
l'appellation de « diction publique » une oralisation postérieure à
l'écriture des textes, une oralisation rhétorique, relevant de la diction
autant que de la gestique. Qu'en était-il donc pour l’oral de tous les jours,
l'oral de la parole vive en ses développements non prémédités ? Il semble
que l'on puisse avoir là trois types de documents à étudier.
a) J'isolerai tout d'abord le cas des correspondances
privées.
La correspondance
d'un célèbre bibliothécaire du début du XIXe siècle, Charles Weiss, membre de cette bisontine
" connection " qui fournit entre autres à la France Charles
Nodier,Victor Hugo, le chimiste Regnault, le peintre Courbet et le linguiste
Gustave Fallot, a naguère permis de percevoir l'écho lointain de cet oral
sauvage dont est peu à peu issu le français civilisé de l'école, et de prendre
connaissance de certains spécimens de cette langue qui laissent apparaître les
traces d'une standardisation en cours que le scripteur tente maladroitement de
reproduire. Ainsi de ce témoignage d'un apprenti-perruquier, ancien compagnon
d'enfance de Weiss :
"Paris, le 26 vendemier an 8
Morey à son ami Vaisse
Je vous fait a savoire que je suis arrivez en bonne santé à paris, je suis un peu en retar de vous écrire, mais c'est que j'ai resté lontems en fesant la route. jetoit avec des officiers et nous avons passé dans leur pays ou nous nous somme bien amusez pendant queque tems de la nous somme venu prendre le coche a auxer ou nous avons fait nos frace comme y faut d'abor nous avions de for jolie femme et nous avions couché deux nuit dans le coche et nous some arrivès a paris le meme jour que bonaparte y est arrivé incognitot àpène savoit-on cil etoit arrivez, on est cependan tres trenquille a paris, mais le commerce ne va pa du tout, cependans on samuse bien, c'est domage que les louis ne valle que six frans et moi je me donne un pante de prendre une chambre au premier sur le devant auci je taille dans le grans car je vien de faire connaissance d'une petite femme qui est très jentille mais c'est domage que je ne peu pas lavoire toutes les fois que je voudrois car son mari est bien jaloux cependans elle vien de me faire dire de passer ches elle de suite pour la compagner à l'opéra quelle est seulle et je vai bien vite me donner une pante pour mi randre car je ne manque pas de choses comme sela cest elle qui pais bien entendu parce que l'opéra est trop cher pour moi, mon cher ami, je crain de la faire attendre, je fini en vous embrassan et suit avec amitié,
votre ami Morey
P. S. bien des choses a vos gence et ches méline lavette nodié desse au pere Sevette vous lui demanderais si la envoyer ma clarinet a luxeuil javois donné commission au jeune homme qui travaille ches vaillan priere de lui demander dite lui je vous prie de la remettre a se jeune homme pour qui la fasse passer au citoyen lalet bouché à luxeuil, vous m'obligeres.
Voici mon adresse morey perruquier Vieille rue du temple ches le citoyen Delair marchan de vin en face l'hotelle Subise n° 719 a paris. excusez moi si ma lettre est mal ecrite c'est que je suis tres pressé.
Au citoyen Vaise fabrican de bas ches son pere rue ronchaux a besançon dep. de haute Saone. "
Les textes de cette nature, comme Nathalie Fournier et Sonia Branca
l'ont jadis montré[5], ne constituent ni une image fiable de l'écrit, ni une mémoire fidèle
de l'oral; ils sont matières composites reproduisant les effets de contrainte
exercés sur les locuteurs et les scripteurs du français par les hiérachisations
sociales issues du bouleversement révolutionnaire et des recompositions de
l'Empire, de la Restauration, et des différents régimes leur ayant succédé.
Instabilité politique, variabilité linguistique; variation des régimes,
insécurité langagière...
Ces documents soulignent l'impossibilité d'opposer nettement oral
et écrit dans la dimension historique. Morphologie et syntaxe, acceptables
d'ailleurs en d'autres circonstances énonciatives, soutiennent ici la
progression d'un lexique sans grandes marques évidentes de déviance; reste la
graphie, qui, sous un mimétisme obstiné de l'oral, dissimule les formes, et
affole la segmentation. Une graphie qui bouleverse la compréhension immédiate
du contenu de ces textes. Et que l'on n'aille pas voir là un effet de
l'illettrisme affectant les plus bas niveaux de la société; oral — même délicat à se représenter -— n'est pas plus synonyme de populaire et fautif qu'écrit ne l'est de correct et soutenu. Les cacologies et
cacographies ambiantes, ces recueils de fautes stigmatisées, auraient beau jeu
de relever dans le corpus des incorrections nombreuses touchant aux divers
secteurs dans lesquels s’exerce le purisme correctif le plus strict :
A/.
Verbes, et conjugaisons :
- Présent de l’indicatif : je vous fait, je vien, je ne peu l’avoire, je vai,
je crain, je suit, je fini, elle qui pais.
- Imparfait de l’indicatif : jetoit.
- Futur : vous lui demanderais.
- Archaïsmes des formes
sans cédille : je scai, jai scu
- Auxiliarisation défectueuse : nous avons passe; j’ai resté.
B/.
Morphosyntaxe :
- Amuïssement du l final de il en position antéconsonantique : comme y faut, pour qui la fasse passer, d’où certaines
confusions entre le relatif et la conjonction suivie du pronom il.
- Confusion de la conjonction et de l'adverbe
relatif : ou pour où: [sic]
- Confusion du verbe Avoir et de la préposition
: a pour à: [sic]
- Confusion de c’+e, i et de s’ : cil estoit arrivez,
sela, a se jeune homme.
C/.
Orthographie d'usage[6] :
- Perturbations de l’emploi des géminées : quelle est seulle, valleur, domage.
- Traitement aléatoire des finales : Auxer, retar, grans, cependans, clarinet, gence,
marchand.
- Coupe des mots :
jetois, àpène, pour la compagner, pour mi randre, si la envoyer, on samuse,
quelle est seulle....
- Inscription de perturbations phonétiques : frace [frasque], queque,
gence...
D/.
Lexique proprement dit :
- Je me donne un pante de... Ce terme d’argot parisien, recensé par les
dictionnaires de Boiste, D’Hautel, et Desgranges, réfère au bourgeois bon à
exploiter, à berner, à rouler, voire à voler; il désigne ici le jeu auquel se
livre un provincial déjà conscient de son infériorité pour paraître plus et
autre qu’il n’est : se donner un pante de, s’efforcer d’avoir
les allures bourgeoises, en louant par exemple une chambre au-dessus de
l’entresol et en filant des amours de convention. . . Par extension se faire mousser en faisant ceci ou cela, qui
relève ordinairement d’un autre niveau et d’un type différent de pratiques
sociales.
Mais il est clair que le domaine du lexique est celui qui laisse déjà
apparaître le moins de transgressions. Aux aberrations de segmentation près, ce
texte présente des éléments de lexique globalement conformes à la norme du
vocabulaire de l’époque. Il est vrai que depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle la grammatisation du français passe
largement par la fabrique de dictionnaires... Et, dans ce genre, les
cacographies ou cacologies, destinées à rectifier les fautes de prononciation
et d’orthographe, déclinent le plus souvent leurs remarques sous la forme de
séries rangées par ordre alphabétique.
Graphie et phonétisme, en-deçà des faits de morphosyntaxes, sont donc
les secteurs dans lesquels se perçoit le plus encore l'instabilité de fixation
du français. D'où les querelles graphiques qui traversent le XIXe siècle, et les tentatives de réformes
qui — jusqu'au XXe siècle —
les accompagneront. Dans le Journal Grammatical de 1835, Michelot note :
Toutes les doubles consonnes étymologiques et orthographiques, inutiles à la perception intellectuelle et physique d'un mot ou d'une syllabe, se suppriment dans la prononciation. Ce principe, qui n'est peut-être écrit nulle-part, est du nombre de ceux qui résultent de la nature même du langage, et que toutes les personnes qui parlent bien et sans affectation, appliquent pour ainsi dire à leur insu. Une telle loi, comme toutes celles de la parole physique, vient de l'instinct, du sentiment de l'oreille, juge irrécusable de l'harmonie des langues, chez toutes les personnes qui n'ont point étouffé l'activité du sens de l'ouïe[7]
Et l'on voit même paraître à cet égard des revendications allant
jusqu'à la pétition de principe onomasiologique :
Nous donnons le titre d'Orthophonie à
cette partie de la grammaire qui enseigne à prononcer les mots exactement. En
effet, si l'art de bien écrire est appelé Orthographie, celui de bien prononcer
doit se nommer Orthophonie. L'Orthophonie est d'autant moins à négliger dans
notre dictionnaire qu'il est plus commode à chacun de ne pas aller chercher
ailleurs la manière de prononcer les mots qui s'y trouvent enregistrés. La
grande difficulté est de peindre à l'oeil les son fugitifs et incertains des
lettres [. . . ][8]
Les choses sont d'ailleurs bien plus complexes et délicates dans la
réalité de leur actualisation, et au-delà même de nos capacités de reconstruction,
si l'on en croit par exemple un De Wailly qui énonce une évidence non avouée à
son époque et d’ailleurs non encore reconnue de nos jours :
Nous avons deux sortes de
prononciation; l'une pour la conversation, l'autre pour les vers et le discours
soutenu[9]
Qui nous restituera précisément aujourd'hui la phonétique et la
phonologie du " français " pratiqué vers 1820 ou 1870 dans
les environs d'Arcueil, de Castres, Arras ou de Niort? Et dans quels cadres?
Celui d'une diction familiale ou familière, dans un lieu où la projection de la
voix n'a pas besoin d'être forcée, ou celui d'une diction publique, dans un
lieux où il est nécessaire de placer sa voix, et requérant une forme de mise en
scène de l'oralisation?
b) A côté des exemples de la
correspondance privée, j'isolerai les témoignages journalistiques ou assimilés,
qui, dans le cadre d'une recherche plus approfondie, multiplieraient les
documents à sonder entre traces brutes et traces plus ou moins stylisées.
Ainsi le Bulletin
français du 17 février 1839, relatant quelques
souvenirs du duc de Vicence, propose-t-il des formes phraséologiques qui
semblent rétrospectivement pouvoir esquisser l'image que des scripteurs
moyennement instruits se donnaient alors des usages courants de la langue orale
dans les milieux populaires: " Et quèque ça vous fiche ", " j'tope
dans le godant ", au sens de donner dans le piège, tomber
dans le panneau. Mais il ne faut pas être dupe. Ces
formes sont médiatisées par de multiples filtres linguistiques,
épilinguistiques, métalinguistiques et socio-culturels. Le passage de l'oral à
l'écrit, sa fixation et sa stylisation amènent ainsi des altérations dont la
nature et l'impact sont aujourd'hui difficiles à évaluer... Reste seulement une
certaine perception de l'ombre portée sur les documents écrits par des usages
entr'aperçus dans quelques notations épi- ou métalinguistiques[10].
Un autre exemple intéressant est celui des traces de boniments que l'on
pouvait écouter à l'époque sur le boulevard. Il faudrait certes s'interroger
sur la validité testimonialede ces traces, mais, telles quelles, elles
renseignent déjà sur les dispositifs argumentatifs et sur les phénomènes
prosodiques caractéristiques de cet oral en situation définie. Quelques rares
textes de boniments, déclamés par des escamoteux en quête de pratiques du type
de celui présenté ci-dessus, ont heureusement pu être approximativement notés
et sauvegardés. Ainsi, ce monologue, attribué au célèbre Miette, marchand
ambulant et illusionniste des années 1830, qui avait installé le siège
principal de ses activités sur le quai des Augustins, à quelques pas de
l’Institut et de l’Académie française….
“ Je ne vous dirai pas [voix de fausset], que je suis l’élève de Mlle Lenormand… Mlle Lenormand n’a jamais fait d’élèves. Je ne vous dirai pas que je suis le gendre ou le successeur du célèbre Moreau [allusion perfide à un autre charlatan, plus connu, qui se donnait comme élève de Moreau, et disait la bonne aventure] ; môssieu Moreau n’a jamais eu de gendre ni de successeur. Mais qu’es-tu donc alors ? Messieurs, je n’emprunte le nom de personne, je me nomme Miette, l’un des sept fils du dragon de Paris. Feu mon père était escamoteur, mon frère était escamoteur, je suis escamoteur. Je demeure, rue Dauphine, n° 12, maison du marchand de vin, ce qui ne veut pas dire que je demeure chez le marchand de vin, c’est au contraire le marchand de vin qui demeure chez moi… J’ai travaillé trois fois devant l’ambassadeur de Perse, mais je ne me targuerai point de ce vain titre pour vous dire que c’est l’ambassadeur de Perse qui m’a découvert le secret de la ppoudre ppersannne… Il ne m’a jamais parlé… D’ailleurs, l’eût-il fait, je ne l’eusse pas compris, car il m’eût parlé persan, et, je l’avoue à ma honte, je n’ai point étudié les langues orientales ; mais ce fut un des officiers de sa maison, môssieu Ugène barrrbarrroux… Curieux d’apprendre à faire des tours, il m’en demanda et je les lui démontrai. C’était un élève agréable… Il ne me payait pas avec des pommes de terre. [Il tire des pommes de terre de dessous les gobelets]. Il ne vous tirait pas de carottes. [Il fait surgir une carotte] Et voici des carottes ; mais il avait de l’ognon [même jeu], et voici de l’ognon ; aussi me faisait-il des compliments. Il me disait : môssieu Miette, pour les tours de passe-passe et de gobelets, à vous le pompon [il montre un pompon], et voici le pompon. J’en étais donc très content, aussi vrai que voici la petite balle [il escamote une petite balle], la moyenne balle [même jeu] et leur camarade la grosse balle [même jeu]. Un jour, je me présentai chez lui, il était en train de se nettoyer les dents. Cela ne m’étonna pas, la propreté de la bouche étant de tous les âges et de toutes les nations; mais, ce qui m’étonna, c’est ce qui va vous surprendre, c’est que, depuis trente-cinq ans [exagération] que j’exerce sur cette place, je n’ai point encore vu ailleurs. . . la ppoudre dont il se servait. Blanche comme de la neige [il ouvre une boite et la montre en faisant le tour du cercle], à peine introduite dans la “ booche ”, elle devenait cramoisie comme de la lie de vin. [Il introduit dans sa bouche un linge frotté de poudre persane, s’en frotte les dents et fait le tour du cercle en montrant au public le linge devenu rouge. Il tient aussi la bouche ouverte de manière à faire voir ses dents] Voici, je l’espère, du cramoisi [Il remet la boite en place]. curieux de ce phénomène, je m’en informai, il me le dit et je l’ai gardé pour moi. . . [en insistant]. Voilà tout mon talent. Tant que l’Ambassade de Perse resta en France, je ne parlai plus à personne; une fois qu’elle en fut partie, je me présentai à l’Aacaadémie rrroyale de mé-de-cine, j’exposai ma recette et j’obtins mon brevet, ce n’est pas plus malin que ça. La ppoudre ppersannne, Messieurs, n’a que cinq propriétés; mais elles sont ir-ré-cu-sa-bles [pause]... Elle blanchit en deux minutes, montre en main, les dents les plus noires [pause]... Elle calme à l’instant la douleur de dent la plus vive [pause]... Elle corrige la mauvaise haleine, toutefois et quantes la mauvaise haleine n’est point le produit de la putréfaction de l’estomac [pause].... lle raffermit les dents ébranlées dans leurs alvéoles, en arrête la carie, en arrête le tartre, et le tuf [pause].... Les dents sont un des agréments de la physionomie... Une bouche qui en est démeublée n’en offre plus, et pourtant les dentistes vous les arrachent. L’homme le plus hardi tremble à la vue des instruments qu’il faut introduire dans la “ booche ” pour opérer l’extraction de la dent la plus simple [à ce moment-là, il déroule une trousse de dentiste, dans laquelle se trouvent des instruments énormes et rouillés, espèces de tire-bottes monstrueux qui font frissonner l’auditoire; il prolonge alors la terreur en gardant le silence le plus absolu en promenant ses instruments devant toutes les bouches des curieux, qui se ferment instinctivement].
Me direz-vous que vous vous voyez entrer ces instruments de sang-froid dans la “ booche ” [nouvelle promenade autour du cercle avec la terrible trousse]? — Non! Eh bien! gardons les ornements que la nature nous a départis, sans nous livrer aux mains barbares des opérateurs. La ppoudre ppersannne nous épargne ces désagréments-là, et voici la manière de s’en servir : Vous prenez un linge blanc de lessive, que vous enroulez autour du doigt comme ceci [il opère en même temps et montre chaque exercice à la ronde]. Vous le trempez dans l’eau, l’appliquez sur la boâte, l’introduisez dans la “ booche ”, et vous frottez les dents avec... puis vous prenez une gorgée et vous rincez [il l’avale; marque d’étonnement]. — Comment? quoi, couillon, tu l’avales? — Oui, Messieurs, la ppoudre ppersannne laisse dans la “ booche ” une odeur si suave, si exquise, si agréable, que je ne suis pas assez ennemi de mon estomac pour l’en priver volontairement...
Avec toutes ces qualités, la ppoudre ppersannne coûtera donc bien cher? Non, Messieurs, nous l’avons mise à la portée de toutes les bourses. Il y a des boâtes de 1fr. 50 ou 30 sous [pause]. Il y a des boâtes de 1 fr. ou 20 sous qui sont les deux-tiers des boâtes de trente [pause]. Il y a des boâtes de 75 centimes ou des boâtes de 30 [pause]. Il y a des boâtes de cinquante centimes ou dix sous, qui sont les deux-tiers des boâtes de quinze, la moitié des boâtes de vingt, et le tiers de boâtes de trente [longue pause].... Enfin, Messieurs, il y a des boâtes, dites boâtes d’essai ou d’épreuve, et que je ne vends que pour dix centimes ou deux sous. Messieurs, si la ppoudre ppersannne, n’a pas rendu blanches en deux minutes, montre en main, les dents les plus noires, si elle n’a point arrêté la carie... si elle n’a point enlevé le tartre et le tuf... si elle n’a point corrigé la mauvaise haleine, toutefois pourtant que la mauvaise haleine ne provient pas de la putréfaction de l’estomac... si elle n’a point raffermi les dents dans leurs alvéoles, rendu leur couleur naturelle aux gencives... si elle n’a point calmé en un clin d’oeil la douleur de dents la plus vive, entrez dans ce cercle, démentez-moi, traitez-moi de fourbe et d’imposteur, prenez mon ordonnance, déchirez-la et jetez m’en les morceaux à la figure... Au cas contraire, dites-le à vos amis et connaissances, et rendez-moi justice. . . ”
P. S. Les jours où il vendait peu, Miette cherchait à humilier les pratiques qui n’achetaient que des boâtes de deux sous, en appuyant sur les mots : “ une boâte de ddeux sous à Moissieu ”, au lieu de se servir du terme poli de boâte d’essai qu’il n’employait que dans les occasions de forte vente.
Il est certain que, dans ce "document", la transcription
ajoute les facteurs d'intelligibilité qui nous rendent sa lecture possible. Les
incises didascaliques rehaussent le caractère théâtral du boniment, et
précisent les ports et timbres des différentes voix que se donne Miette, tout
comme les effets de graphie expressive pour simuler l'articulation et approcher
la phonétique particulière du bonimenteur, contribuent à créer l'illusion d'une
certaine oralité. Mais celle-ci, bien évidemment, se travestit, ou plutôt est
travestie par le souci qu'a le transcripteur de cerner des faits relevant de
l'ordre suprasegmental.
c) Enfin, j'isolerai un
dernier type écrit qu'il ne faut ni oublier ni négliger : celui des chansons de
chansonniers.
A côté des témoignages d’archives et de correspondances privées, qui
donnent très souvent à percevoir, en filigrane dans l’hypercorrection, l’écho à
peine atténué d’un oral détaché des convenances et omniprésent, il convient de
ne pas sous-estimer le rôle tenu par les recueils de chansons aux allure
populaire, mais destinés à un lectorat plus relevé, et par les écrits de
chansonniers. Les exemples suivants, à étoffer par d’autres témoignages,
laissent imaginer certaines des plus fréquentes déformations de la langue
orale, dont, par ailleurs, les cacologies, et les dictionnaires de langue vicieuse [comme les ouvrages de Louis Platt, de Concarneau : 1835, mais
auparavant, et avec autant de pertinence d’Hautel : 1808, ou
Desgranges : 1820[11]] dénoncent les multiples réalisations. Ces textes nous aident
rétrospectivement à fixer la représentation de pratiques jugées déviantes ou
fautives par les contemporains détenteurs de la norme d’usage bourgeoise et
globalement parisienne. Ironie, érotisme ou pornographie, déréliction
langagière, s'y mêlent avec plus ou moins de bonheur et stimulent aujourd'hui
notre curiosité… Car tout ceci, est-il utile de le répéter, se joue à l’époque
et ne se donne à lire et interpréter pour nous qu’à travers les prismes des
idéologies et leurs déformations.
Marc-Antoine-Madeleine
Désaugiers, né à Fréjus le 17 novembre 1772, mort à Paris le 9 août 1827, était
le fils d’un compositeur de musique [Marc-Antoine, 1752-1793] qui reçut
lui-même les leçons de Gluck et de Sacchini. Il fut le prolifique auteur de la
majeure partie des chansons qui assurèrent le succès de l’Almanach
des Muses, du Caveau, et du théâtre du Vaudeville. Son type
favori, Cadet Buteux, est enfant de la Rapée, ce quartier de Paris dans lequel
se rassemblent toujours sur les berges de la Seine les usagers d’un langage
plein de verdeur, d’images et de sonorités goualantes que l’écriture a quelque
mal à fixer. Au même titre que Béranger[12], Félix Gouffé ou Emile Debraux, Désaugiers
mérite d’être considéré comme un témoin intéressant de ces vibrations de l’air
produites par des bouches que l’on considère alternativement comme malhabiles
ou libérées de toute contrainte normative, généralement dangereuses pour les
bonnes moeurs bourgeoises et incorrectes à l'oreille des discoureurs
politiques.
Le
Menuisier Simon ou la Rage de sortir le Dimanche
Allons, Suzon, j’ tenons
dimanche,
Ouvre tes yeux et tes
rideaux ;
Quand j’ons six grands jours
scié la planche
Tu sais qu’ j’ai d’ la maison
plein l’ dos.
Il faut que j’ sortions d’un’
berrière…
Débarbouill’ vite ton garçon…
Passe l’ jupon
Moi l’ pantalon
Et zon, zon, zon
En avant ma Suzon
J’ goberons moins d’ m’
ringues que d’ poussière
Mais j’ ne serons pointz’ à
la maison.
Où c’ que j’ rons ? Que
vas tu m’ dire ;
C’est aujourd’hui foire à
Pantin,
Courons y vite, que j’
respire
L’ parfum z’ embaumé du
matin…
Seul’ ment n’ mets pas tes plus
bell’s hardes
Car ce nuage au-d’ ssus d’
Charenton
N’ promet rien d’ bon
Tant pis… Quoi donc ?
Et zon, zon, zon
J’sais c’ que c’est qu’un
bouillon…
J’allons être inondé d’ hall’
bardes
Mais je n’ serons pointz’ à
la maison.
Soirée
de Cadet Buteux, passeux à la Rapée,
Aux
expériences du Sieur Olivier
Je n’ vois, en fait de
pestacles
Foi d’Cadet Buteux,
Rien qui vaille les miracles
D’ nos escamoteux ;
J’en savons un passé maître
Qu’ j’avons vu l’aut’
soir ;
Gn’y a qu’un moyen de l’
connaître
Et c’est d’aller l’ voir.
J’ crois que c’ luron-là
s’appelle
Monsieur Olivier ;
Et c’est dans la ru’ d’
Guernelle
Qu’ travaille l’
sorcier ;
I’ sait vous r’ tourner, vous
prendre
Qu’on n’y connaît rien
Et j’ dis qu’s’il ne s’ fait
point pendre
C’est qu’il le veut bien.
J’ pensons une carte, i’ m’
la nomme,
C’était l’ roi d’
carreau :
V’ la qu’ d’un’ main il prend
z’ un’ pomme
Et d’ l’autre un
couteau ;
Il la partage, il la
montre*Et voyez l’ malin !
V’ la mon roi qui s’y
rencontre
En guise d’ pépin.
C’ qu’est pus fort, c’est
qu’i prépare
Un grand verre d’ vin,
Et vous l’flanque, sans dir’
gare,
Au nez d’ mon voisin :
L’ diable d’ vin s’
métamorphose
En rose, en œillet :
V’ la, m’dis-je en restant
tout chose,
Un vin qu’a l’ bouquet !
J’ liprêtons, à sa prière,
Mon castor à glands,
Parc’ qu’il avait z’ envi d’
faire
Une om’ lette dedans :
Gn’y a pointz’ à dire, il l’a
faite
Et ça sous not’ nez
Et, jarni, moi, d’ voir c’ t’
omelette
Ça m’a tout r’ tourné.
Il m’d’mande que j’ li garde
Six écus tournois ;
J’ les prenons, mais quand
j’y r’ garde
V’la qui’ m’en manqu’
trois ;
On les trouv’ dans un’ aut’
poche :
A Paris, quoiqu’ ça,
N’ faut pointz’ un’
lunett ‘ d’approche
Pour voir ces coups-là.
Il perce un mouchoir
d’percale
D’ la grosseur d’un œuf
Il souffle dessus, il
l’étale,
Crac, le v’ la tout neuf.
Pour nos fill’s, ah !
queu trouvaille,
Dans c’ siècle d’ vartus
Si pour boucher z’un entaille
N’ fallait qu’ souffler d’
ssus !
V’la qu’ tout à coup la nuit
tombe…
Et, pour divartir
J’ vois comm’ qui dirait d’un’
tombe
D’ s esquelett’ s
sortir :
A leurs airs secs et
minables,
On s’ disait comm’ ça :
C’est-i d’ s artist’ s
véritables
Qui jou’nt ces rol’ s
là ?
Mais avant qu’un chacun sorte
(Et c’est là l’
chiendent !)
V’ la l’ Fanfan qui nous
apporte
Deux torches d’ rev’ nant
Morgué ! que l’ bon dieu
t’ bénisse,
Suppôt d’ Lucifer !
J’ croyions que j’avions la
jaunisse,
Tant j’avions l’teint vert.
Bref, c’ t Olivier z’ est
capable,
Dans l’ méquier qu’ i fait,
D’escamoter jusqu’au diable,
Si l’ diable l’ tentait :
Par ainsi, sans épigramme,
Crainte d’accident,
Faut toujours, messieurs et
dames,
S’ tâter z’ en sortant
Je ne ferai pas le compte des cuirs et pataquès ici mentionnés ni n'en
détaillerai la variété linguistique. La variété des tours est limitée, et ces
derniers sont faciles à repérer. Toutefois, la manière d'approcher ces
documents va évoluer significativement pendant la période qui nous occupe ici.
De la proscription révolutionnaire à la reconnaissance officielle que
constituera la création d'une chaire de dialectologie à l'École Pratique des Hautes
Études en 1888, en passant par la création de la Société [....] des
Antiquaires de France (1814), par les diverses étapes
d'attribution du Prix
Volney de l'Institut, et par les différentes enquêtes
linguistiques officielles, dont celle sur les chants populaires, initée par H.
Fortoul en 1852, se dessine une prise en compte progressive de la valeur
documentaire tout d'abord, puis de la valeur scientifique des patois et des
diverses formes de l'oralité pratiquées sur le territoire de la nation
française. Nous retrouvons ici la problématique des dialectes comme formes
privilégiées de ces multiples oraux si éclatés et hétérogènes, que la Monarchie
de Juillet, la seconde République, le second Empire et la troisième République
auront tant de mal à unifier — à défaut
d'en faire taire les voix contestataires —
et qui, contre l'écrit officiel de l'institution scolaire, finiront par
constituer l'oralité française privée tout autant que publique du XIXe siècle.
En 1814, Dupin écrivait déjà :
Il y a des personnes qui voient avec chagrin l'altération progressive de nos patois locaux et leur tendance à se fondre dans la langue nationale. Je crois, comme elles, qu'une étude sage et une comparaison judicieuse de ces dialectes pourrait offrir au grammairien, et plus encore peut-être à l'historien, une mine féconde, beaucoup trop négligée jusqu'à ce jour; et s'ils venaient à disparaître tout-à-fait, avant qu'une main savante eût mis en oeuvre les matériaux altérés, mais précieux, qu'ils renferment encore, j'en partagerais sincèrement le regret. Mais lorsque la Société royale aura recueilli ces fragments épars de nos antiquité, je serai le premier à désirer de voir disparaître et s'effacer entièrement les différences d'idiomes qui isolent encore quelques membres de la grande famille française[13].
Il serait certainement fastidieux de décliner l'intégralité des étapes
qui conduisent du décret du 8 Pluviose an II [27 janvier] portant condamnation
des patois par la Convention, et qui établit un instituteur dans chaque
commune, à la conférence de Gaston Paris, le samedi 26 mai 1888, qui expose les
grandes lignes d’un programme visant à réaliser un Atlas linguistique de la France, et engage à entreprendre des monographies dialectales descriptives
par commune. Mais il n'est certainement pas indifférent que l'évolution
perceptible en France s'insère dans un mouvement d'ensemble plus général qui
affecte simultanément l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la Suisse et l'Italie,
c'est-à-dire les nations qui se trouvent alors à la pointe du développement de
la recherche en linguistique historique. Il est aussi très significatif qu'en
France même l'émergence de la dialectologie et la reconnaissance de la
légitimité des patois et dialectes soient concomitantes de la naissance de la
phonétique[14] et de la sémantique[15].
3°
Oral, littérature, littérature orale, ratures et orature...
Je n’ai pas évoqué jusqu’à maintenant la récupération par les écrivains
du XIXe siècle de ces
formes dialectales afin de créer certains effets superficiels de pittoresque,
car la question est complexe; elle dépasse la simple recherche d'une
authentique couleur locale et intéresse problablement plus la sémiotique des
textes que la linguistique proprement dite et l’histoire même de la langue
française[16]. Des écrivains de sensibilités politiques contraires n'ont pas hésité
à recourir quasi simultanément à ce même processus pour le mettre au service
d'idées opposées.
Il faut cependant en dire un mot ici car cet objet ne concerne pas
uniquement le lexique. Les régionalismes lexicaux et les diverses formes de
parlers régionaux employés par Balzac, Sand ou Barbey d’Aurevilly ont longtemps
fait l’objet de commentaires approximatifs de la part des critiques et même des
stylisticiens, parce qu’ils étaient pour ainsi dire pris au premier degré de
leur utilisation, celui de leur capacité dénotative. Mais on a probablement
négligé, derrière leur pittoresque de langue, le caractère fautif — on disait vicieux — qu'ils exhibaient, que
d'innombrables censeurs et correcteurs dénonçaient dans des ouvrages du type
des cacologies, des omnibus de langage et des dictionnaires du langage vicieux.
Et la fonction connotative de ces termes en tant que marqueurs idéologiques.
Napoléon Landais, après Lévy-Alvarès et bien d'autres aujourd'hui
oubliés, ne manquaient pas de dresser des listes d'incorrections à éviter.
Ainsi dans la Grammaire
générale des Grammaires françaises du premier nommé
(1834) :
BARBARISMES
A ÉVITER.
Ne dites pas Mais
dites
Aides
d’une maison Êtres d’une maison
Aigledon Édredon
Airé Aéré
Ajambée Enjambée
Ajamber Enjamber
Ambe
d’un cheval Amble d’un cheval
Angencer Agencer
Angle
(prendre l’) Langue (prendre)
Angola Angora
Angoise Angoisse
Apprentisse Apprentie
Aréchal
(fil d’) Archal (fil d’)
Aréostier Aérostier
Argot
(d’un coq) Ergot (d’un coq)
Arguillon Ardillon
Astérique Astérisque
Avalange Avalanche
Babouine Babine
Bailler
aux corneilles Bayer aux corneilles
Baracan Bouracan
Belsamine Balsamine
Berlan Brelan
Bouilleau Bouleau
Boulin
à grain Boulingrin
Boulvari Hourvari
Brouillasse
(il) Bruine (il)
Brouine
(il) Bruine (il)
Cacaphonie
ou cocaphonie Cacophonie
Cacochisme Cacochyme
Calemberdaine Calembredaine
Calvi
(pomme) Calville (pomme)
Caneçon Caleçon
Cassis
de veau Quasi de veau
Casterolle Casserolle
Castonnade Cassonnade
Casuel Fragile
Centaure
(voix de), Stentor (voix de)
Cersifis Salsifis
Chaircuitier Charcutier
Clanpinant Clopinant
Clincaillier Quincaillier
Clou à
porte Cloporte
Cochlaria Cochléaria
Colophale Colophane
Collidor Corridor
Conséquente
(affaire) Importante (affaire)
Consonne Console
Contrevention Contravention
Coquericot Coquelicot
Corporence Corpulence
Couane Couenne
Cou-de-pied Coude-pied
Cresson
à la noix Cresson alénois
Crimisette Cligne-musette
Crudélité Cruauté
Cuirasseau Curaçao
Dégigandé Dégingandé
Dernier
adieu Denier à Dieu
Désagrafer Dégrafer
Desserte
(dur à la) Desserre (dure à la)
Dinde (un) Dinde
(une)
Disgression Digression
Disparution Disparition
Échaffourée Échauffourée
Échanger
du linge Essanger du linge
Écharpe Écharde
Écosse
de pois Cosse de pois
Éduquer Élever
Effondreries Effondrilles
Élexir Élixir
Élogier Faire l’éloge
Embauchoirs Embouchoirs
Emberner Embrener
Emmeublement Ameublement
Empiffer Empiffrer
Enfilée
(langue bien) Affilée (langue bien)
Épomoner Époumonner
Éprevier Épervier
Érésypèle Érysypèle
Errhes Arrhes
Eschilancie Esquinancie
Esclaboussure Éclaboussure
Estrapontin Strapontin
Exquinancie Esquinancie
Exquisse Esquisse
Falbana Falbala
Fanferluche Fanfreluche
Ferlater Frelater
Ferluquet Fraluquet
Fertin Fretin
Filagramme Filigrane
Fleume
ou Flème Flegme
Fondrilles Effondrilles
Franchipane Frangipane
Galbanon Cabanon
Gaudron Goudron
Gazouiller
quelque chose Gâter quelque chose
Géane Géante
Gégier
ou Gigier Gésier
Gérandole Girandole
Géroflée Giroflée
Gravats Gravois
Guette Guet
Hâti Hâtif
Hémorragie
de sang Hémorragie
Honchets
d’enfants au maillot Hochets d’enfants au maillot
Honchets
pour jouer Jonchets pour jouer
Ici
(dans ce moment) Ci (dans ce
moment-ci)
Inrassassiable Insatiable
Jeu
d’eau Jet
d’eau
Kérielle Kyrielle
Laidronne Laideron
Lévier Évier, conduit pour l’eau
Libambelle Ribambelle
Lierre
(pierrede) Liais (pierre de)
Linceuil Linceul
Linteaux Liteaux
Maille
à partie Maille à partir
Mairerie Mairie
Maline
(fièvre) Maligne (fièvre)
Mareille
(jeu) Mérelle (jeu)
Martre
(animal) Marte
Matéraux Matériaux
Membré Membru
Mésentendu Malentendu
Mialer Miauler
Midi
précise Midi précis
Missipipi Mississipi
Misserjean
‘poire) Messire-jean (poire)
Mitouche
(sainte) Nitouche (sainte)
Moriginer Morigéner
Morne,
où l’on expose les corpsMorgue, où l’on expose les corps
Mouricaud Moricaud
Nine Naine
Noble-épine Aube-épine
Noirprun Nerprun
Nougat Nougat
Ombrette Ombrelle
Osseux
(cet homme est) Ossu (cet homme est)
Ourgandi Organdi
Ouette Ouate
Palfernier Palefrenier
Panégérique Panégyrique
Pantomine Pantomime
Paralésie Paralysie
Passagère
(rue) Passante (rue)
Pécunier Pécuniaire
Perclue Percluse
Pertintaille Pretintaille
Piaste
(monnaie) Piastre (monnaie)
Pied
droit, mesure géométriquePied-de-roi
Pimpernelle Pimprenelle
Pipie,
qui afflige les oiseaux Pépie
Pire
(tant) Pis (tant)
Pleuralité Pluralité
Polisser Polir
Pomon Poumon
Pomonique Pulmonique
Poturon Potiron
Propet Propret
Quinconche Quinconce
Rachétique Rachitique
Raiguiser Aiguiser
Rancuneux Rancunier
Raucouler Roucouler
Rébarbaratif Rébarbatif
Rébiffade Rebuffade
Rebours
(à la) Rebours (à ou au)
Renfrogné
(visage) Réfrogné (visage)
Reine-glaude Reine-Claude
Resserre Serre
Revange Revanche
Rissoli Rissolé
Roulet Rôlet,
petit rôle
Ruelle
de veau Rouelle de veau
Sacrépan Sacripan
Sonneson Seneçon
Sans
dessus dessous Sens dessus dessous
Serment
de vigne Sarment de vigne
Siau Seau
Scourgeon Escourgeon
Secoupe Soucoupe
Semouille Semoule
Sens
sus dessous Sens dessus dessous
Sibile Sébile
Soubriquet Sobriquet
Souguenille Souquenille
Soupoudrer Saupoudrer
Stringa Seringat
Sujestion Sujétion
Talandier Taillandier
Temple
(partie de la tête) Tempe (partie de la tête)
Tendon
de veau Tendron de veau
Tête
d’oreiller Taie
d’oreiller
Tonton Toton
Transvider Transvaser
Trayage Triage
Trayer Trier
Trémontade Tramontane
Trésoriser Thésauriser
Trichard Tricheur
Usée User
Vagabonner Vagabonder
Vagislas Vasistas
Vessicatoire Vésicatoire
Videchoura Vitchoura
Villevouste Vire-volte
Viorme Viorne
Volte
(faire la) Vole (faire la)
Bien qu'il y ait là essentiellement des listes de mots, il est possible
d'entrevoir en eux les faits d'oralité phonétique, notamment, que proscrit une
conscience linguistique normalisatrice. Exemples de métathèses, de paronomasie
inverse ou contrariée, etc. On trouvera également dans ces listes les traces
d'hypercorrections dictées par un sentiment d'insécurité ou de malaise
linguistique, dont l'origine est attribuable tout-à-la fois aux bouleversements
de la société et à la standardisation d'une langue officielle que les
institutions (Académie, école) imposent peu à peu.
En 1853, Le
Langage vicieux corrigé de Bernard Jullien, ou liste alphabétique des fautes
les plus ordinaires dans la prononciation, l'écriture et la construction des
phrases, se donne un identique dessein et fait
pareillement entendre le même écho lointain de ces pratiques orales
qu'entâchent d'analogues lacunes d'instruction. Mais l'intérêt de Bernard
Jullien est de mettre l'accent sur cette dialectique indéfinie de l'écrit et de
l'oral, dans laquelle le sens normatif du grammairien intervertit sciemment
l'ordre des facteurs. Dans l'esprit de Jullien, effectivement, si un mot a du
mal à être repéré et défini du fait d'une prononciation fautive, c'est tout
simplement que ce mot n'a pas été écrit et lu correctement auparavant!...
L'écrit conditionne l'oral et en règle l'orthodoxie :
Aujourd'hui principalement que la
conversation embrasse tous les sujets et qu'il n'y a pas d'homme qui ne soit
exposé à employer des mots qu'il n'a jamais vus écrits, il y a plus de cinquante à parier sur cent qu'autant de
fois ces mots se produiront, autant de fois ils seront estropiés d'une manière
plus ou moins inattendue, presque toujours fort maussade.
C'est une expérience que chacun de
nous a pu faire sur soi-même. A qui n'est-il pas arrivé de trouver un jour
écrit tel mot qu'il ne connaissait que pour l'avoir entendu, et de redresser
par lui-même une idée fausse conçue à l'occasion d'un nom imaginaire? Supposons
que, ne connaissant pas le laque, vernis de la Chine, nous entendions
parler d'un beau
brillant de laque : nous comprendrons nécessairement
un brillant de lac; nous nous ferons l'idée d'un éclat semblable à celui des reflets de
l'eau d'un bassin; et nous ne
corrigerons notre erreur que quand, retrouvant le mot laque
écrit comme il doit l'être, nous en apprendrons la signification exacte.
Cette erreur ou d'autres analogues se
représentent, on peut en être certain, pour tous les mots inconnus dont
l'étymologie, l'écriture ou la signification ne sont pas tout d'abord
évidentes; et cette observation explique l'immense quantité de fautes de toute
sorte que commettent partout ceux dont l'éducation a été négligée.
Quelques-unes de ces fautes se
répandent et deviennent communes soit dans la France entière, soit dans
quelques provinces ou dans quelques professions.
Ce sont surtout celles-là que nous
avons tâché d'atteindre. Elles tendent de plus en plus à corrompre et à
dénaturer notre idiome; elles se glissent partout, se répètent, augmentent de
crédit et de puissance; et jusqu’ici, malheureusement, on n'a opposé à leur
action dissolvante aucune digue solide ou inébranlable.
Il n'y a chez nous, on peut le dire,
ni principes généraux de prononciation, ni lois rationnelles pour
l'orthographe; si bien que nous ne savons souvent comment prononcer un mot que
nous voyons écrit pour la première fois.
Et l'auteur, en conséquence, d'oser ou tenter une classification de ces
fautes, dont la typologie est éclairante :
Les fautes qui contribuent à rendre le
langage vicieux sont, pour ainsi dire, innombrables; et il est à peu près
impossible d'assigner d'avance toutes les façons dont les ignorants pourront
violer les règles ou le bon usage.
Cependant, si l'on ne peut énumérer
toutes ces fautes, il est facile au moins de les ramener à un certain nombre de
classes établies d'après les diverses parties de la grammaire, ou la nature des
préceptes auxquels on contrevient.
Ainsi les fautes peuvent tomber sur la
prononciation des syllabes, s'il y a des lettres (voix ou articulations) qui ne sont
pas énoncées comme elles doivent l'être; sur l'accentuation, si l'on prononce forte une syllabe faible, ou réciproquement; sur la quantité, si l'on allonge une syllabe brève; sur la liaison des mots, si l'on fait entendre devant la voyelle initiale du second une
consonne qui ne doit pas y être; sur l'énonciation des phrases, si
on les accentue de travers; si l'on s'arrête où il ne faut pas s'arrêter, si
l'on donne à une interrogation la même chute qu'à une affirmation; sur l'orthographe, si dans l'écriture on emploie des lettres que le bon usage n'admet
pas, si l'on met sur ces lettre ou auprès d'elles des accents ou des signes qui
n'y doivent pas être, ou si l'on oublie ceux qui sont nécessaires; sur la ponctuation, si l'on met d'autres signes que ceux que demande le sens précis du
discours; sur les mots eux-mêmes, si l'on en emploie qui
absolument ne soient pas français; sur l'étymologie, si l'on s'écarte
de l'usage en n'observant pas les règles de dérivation ou de formation
convenables; sur la construction des phrases, si l'on déplace
mal à propos les mots qui y entrent; sur la syntaxe, si l'on n'observe
pas les règles d'accord et de régimes établies par la coutume; sur les homonymes ou paronymes, si l'on confond ou qu'on prenne l'une pour l'autre des mots de son
très-voisin; enfin sur l'élégance ou la propriété des termes, si l'on prend mal à propos des mots à la place desquels le bon usage
voudrait un de leurs synonymes.
On reconnaît par cette énumération que
l'ordre indiqué ici est précisément celui d'un cours de grammaire
philosophique, où l'on s'occuperait d'abord des sons de la voix, puis des
lettres, et de l'écriture en général; puis des espèces de mots, puis des
familles de ces mots; enfin de leur syntaxe et de l'élégance ou des agréments
du style.
Mais, par cela même que cet ordre est
si exactement didactique, il n'est peut-être pas le plus avantageux dans la
pratique. En effet, il y a plusieurs de ces fautes qui rentrent l'une dans l'autre, ou qui ne changent de
nom que selon le point de vue. Que j'écrive et que je prononce un live
au lieu d'un livre, c'est une faute de prononciation d'abord; c'est aussi une faute
d'orthographe, puisque le mot est mal écrit; c'est encore un barbarisme,
puisque le mot n'est pas français; c'est de plus une faute contre l'étymologie,
puisque l'r y est une lettre essentielle. Or, tout le monde avouera qu'un étude si
minutieuse sur un mot qui, en définitive, est à rejeter, exigerait un temps, et
une attention qu'on fera beaucoup mieux de consacrer à des connaissances plus directement utiles.
D'où des listes écrites d'incorrections, au hasard desquelles l'oral
marquera encore sa présence discrète en filigrane, comme le timbre est
susceptible d'instiller dans la voix les nuances de la faute et de la fausseté.
B.
Babiches
(les), B. La partie de la barbe qui s'étend des
oreilles au menton. Le vrai nom est barbiches; mais ce mot n'est pas admis dans le
Dictionnaire de
l'Académie : il faut dire les favoris.
Babines,
Babouine, Par. Les babines sont des lèvres; ce mot se
dit surtout de celles de quelques animaux : un singe qui remue les babines. — Babouine est le féminin de babouin. Le babouin est proprement une espèce
de gros singe; on applique ce nom à un jeune garçon badin et étourdi, et on
appelle babouine une petite fille du même caractère.
Babouche. Voy. Bamboche.
Babouine. Voy. Babines.
Bacchanal (Quel)! B. Pour quel grand bruit, quelle orgie bruyante! Dites Quelle bacchanale! Ce nom vient des fêtes de Bacchus, qui se nommaient ainsi et se
célébraient avec beaucoup de désordre.
Bâfrée, s. f. B. Terme populaire et peu relevé pour dire un repas abondant. Dites la bâfre.
Bague
d'oreille, L. v. Dites une boucle d'oreille, un pendant d'oreille.
Baignoir (Un), B. Le vase où l'on se baigne. Dites une baignoire.
Bailler, v. , Bâiller, v. Par. Bailler (a ouvert et bref), v. a. , donner, livrer par convention ou par bail : bailler des fonds. — Vous me
la baillez belle, expression proverbiale, pour dire vous m'en faites accroire. —
Bâiller (â fermé et long), v. n. , ouvrir
involontairement la bouche par ennui, lassitude ou envie de dormir. Ne
confondez pas ces deux mots, ni dans l'écriture, ni dans la prononciation.
Bâiller. Voy. Bailler.
Bâiller, v. , Bayer, v. Par. Bâiller c'est ouvrir involontairement la bouche par ennui, lassitude
ou envie de dormir; bayer, c'est regarder en tenant la bouche ouverte : il faut donc dire bayer aux corneilles et non bâillier.
Bailleur,
Bâilleur, Par. Bailleur, celui qui donne à bail, qui
prête : un bailleur
de fonds, celui qui les avance. Prononcez l'a
bref. Le bâilleur est celui qui bâille fréquemment, soit par habitude, soit par
indisposition.
Balai, s. m. Balais,
Ballet, s. m. Le balai est l'instrument qui sert
à balayer; balais est un adjectif masculin qui ne s'applique qu'à une espèce de rubis :
un rubis balais; le ballet est une pièce de théâtre où l'action et les divers sentiments sont
exprimés par la danse.
Balais. Voy. Balai.
Balant
(Être sur le), B. Mot mal prononcé et mal écrit
: il faut dire être
en balance, c'est à dire en suspens, hésiter sur ce
qu'on veut faire.
Ballet. Voy. Balai.
Balyer, v. B. Nettoyer avec un balai. Dites balayer
Bamboche (il est en) Dites il est en débauche. Bamboche signifie proprement une grande marionnette; on a pris le même mot pour
signifier des parties de plaisir immodérées, dans cette phrase populaire, faire ses bamboches, que l'Académie admet aujourd'hui probablement pour faire ses débauches). N'étendons ce mot qu'à une locution qui n'est pas usitée.
Bamboche,
Babouche, Par. Une bamboche, s. f. est une
marionnette, un pantin; les babouches, s. f. sont des pantoufles
particulières qui nous sont venues du Levant. Dites donc : Donne-moi mes babouches, et non mes bamboches.
Bande, s. f. Barde, s. f. , Par. La bande est une sorte de lien plat et large dont on enveloppe ou on serre
quelque chose; la barde est une ancienne armure faite de lames de fer pour couvrir
le poitrail et les flancs du cheval. Par analogie, on a nommé barde de lard, et non pas bande de lard, comme quelques personnes le
disent mal à propos, une tranche de lard fort mince dont on enveloppe les
chapons, gelinottes, cailles, etc. , au lieu de les larder.
Baracan, s. m. B. Espèce de gros camelot. Dites bouracan : une veste de bouracan.
Barbouillon, s. m. B. Mauvais peintre. Dites un barbouilleur.
Bac
(Passer le). Dites passer le bac. C'est une sorte
de bateau large et plat pour passer une rivière.
Barde. Voy. Bande.
Baronnerie, s. f. B. Titre d'un baron ou l'étendue des terres sur lesquelles s'étendait sa
juridiction. Dites baronnie.
Baselic, s. m. B. Sorte de plante. Dites basilic.
Baser,
Basé, B. Sur quoi vous basez-vous? Ce raisonnement est basé
sur le principe que…. Dites fonder, appuyer. Le mot baser
n'est pas français, et il a absolument le même sens que fonder.
Basilic, s. m. ,
Basilique, s. f. Par. Le basilic est une plante annuelle, et dans la Bible un serpent monstrueux. Une basilique était primitivement un palais de roi; aujourd'hui, c'est une église
principale et magnifique.
Basilique. Voy. Basilic.
Basse
(Cette femme est assise trop), L. v. Dites trop
bas. L'adjectif bas est ici pris adverbialement;
il s'applique au lieu et non à la personne.
Bassine, s. f. ,
Bassinoire, s. f. Par. La bassine est un vase profond, dans lequel on fait des confitures, etc. ; la bassinoire est une bassine avec un couvercle percé de trous, où l'on met du feu
pour chauffer un lit.
Bassinoire. Voy. Bassine.
Baste (La) d'un habit, B. Dites la basque.
Batture, s. f. , B. Querelle où il y a eu de grands coups donnés. Dites une batterie.
Bayer. Voy. Bâiller.
Becfi, s. m. B. Petit oiseau que l'on voit souvent becqueter les figues. Dites un becfigue.
Béchée, s. f. B. Ce qu'un oiseau prend avec son bec pour donner à ses petits. Dites
une becquée.
Bége (Linge), B.
Tirant sur le jaune. Dites linge bis.
Béguenauder, v. , B. S'amuser à des riens. Dites baguenauder. — Le substantif est
baguenaudier, et non pas baguenaudeur; et il se confond ainsi avec le
nom de l'arbre qui produit les baguenaudes.
Béguer, v. , B. Dites Bégayer. Parler en répétant ses syllabes, comme les bègues.
Belsamine, s. f. B. Ecrivez et prononcez balsamine.
Berdouiller, v. B. Ecrivez et prononcez bredouiller.
Bergère, s. f. Petit oiseau. L. v. Dites bergeronnette.
Berlan, s. m. B. jeu de cartes; et au pluriel, lieu où l'on joue aux jeux de hasard,
maison de jeu. Dites brelan.
Berlandier, s. m. Celui qui hante les brelans, joueurs de profession. Dites brelandier.
Berloque, s. f. B. Bijou ou curiosité de peu de valeur. Dites une breloque, des breloques.
Bertrelles (Des), B. Dites des
bretelles.
Besoin
(Avoir de). Solécisme inexcusable. Dites avoir besoin. J'en ai de
besoin, tout ce que vous aurez de besoin, sont des
locutions très-vicieuses que ne sont en usage que chez ceux qui ignorent
absolument le français.
Bête, s. f. ,
Bette, s. f. Par. Bête est le nom générique de
tous les animaux, l'homme excepté; la bette est une plante potagère.
La prononciation de ces mots diffère autant que leur écriture.
Bette. Voy. Bête.
Bise, s. f. ,
Brise, s. f. Par. La bise
est un vent froid et sec qui vient du nord-est. La brise est un vent frais qui
souffle le soir sur les côtes de la mer.
Blaguer, v. B. Dire des blagues, c'est-à-dire faire des plaisanteries de mauvais
goût, se moquer de quelqu'un, hâbler, craquer. Ce mot est tiré du mot blague, qui signifie au propre un petit sachet de toile ou de peau où les
fumeurs mettent leur tabac. On a pris ce mot, plus tard, dans le sens de
moquerie, plaisanterie, bourde, qui n'est pas admis par l'Académie, et de ce
dernier sens on a tiré blaguer, qui n'est ni français, ni, surtout,
de bon ton.
Blagueur, s. m. B. Celui qui blague. Dites : un plaisant, un railleur, et quelquefois même un menteur.
Blanchirie, s. f. B. Lieu où l'on blanchit le linge. Dites blanchisserie.
Bleu,
Dieu, Par. Nous ne réunissons ici ces deux paronymes
que pour rendre compte de quelques formules anciennes de jurement ou de colère
: morbleu, corbleu,
sambleu, ventrebleu, vertubleu; ces mots sont pour la mort-Dieu, le corps-Dieu, le sang-Dieu, le ventre-Dieu, la vertu-Dieu. L'emploi de ces formules étant, avec raison, accusé d'irrévérence, on
a voulu, si l'on ne pouvait en faire perdre absolument l'habitude, en modifier
au moins la syllabe la plus importante. On a dit d'abord morbieu, corbieu, et puis morbleu,
corbleu.
Bleuse, B. Féminin de bleu. Dites bleue.
Bleusir, v. B. Devenir bleu. Dites bleuir
Boire,
emboire, Par. S'emboire est un terme de peinture; il se
dit d'un tableau dont les couleurs deviennent mates et ne se discernent pas. Ce tableau s'emboit, ces
couleurs s'emboivent. — Quand on parle du papier mal
collé, que l'encre traverse, il faut dire ce papier boit et non s'emboit.
Bon
marché. Locution signifiant un prix avantageux. Dites acheter, vendre à bon marché, et non pas acheter bon marché; la préposition est
nécessaire.
Bonne
heure (Il est venu à), L. v. Dites : Il est venu de bonne heure, pour venu
tôt, et non pas venu à bonne heure. Au
contraire, on dit à
la bonne heure pour marquer que l'on consent à quelque
chose.
Bonnette, s. f. B. Coiffe de nuit. Dites un bonnet de nuit.
Blocaille, s. f. , Rocaille, s. f. Par. On appelle blocaille ou blocage, de menus moellons, de
petites pierres qui servent à remplir les vides dans un ouvrage de maçonnerie.
On nomme rocaille des cailloux qui servent à orner une grotte en imitant le roc.
Borborisme, s. m. B. Bruit causé dans les intestins par des gaz qui s'y développent. Ce
mot, usité autrefois, ne l'est plus. On dit borborygme, conformément à
l'étymologie du mot grec d'où il est tiré, et qui signifie murmure.
Bornes
et Limites, Pl. Newton a reculé les bornes et les limites de la physique. Dites les bornes de la physique, ou les limites de la physique.
Bosseler, v. Bossuer, v. , Par.
Bossuer de l'argenterie, c'est y faire des bosses en
la laissant tomber; bosseler, c'est travailler l'argenterie en bosse. Ne confondez pas ces mots qui
ont un sens contraire.
Bossuer. Voy. Bosseler.
Bouliche, s. f. , Bourriche, s. f. , Pouliche, s. f. Par. Une bouliche est un vase dont on se sert dans les vaisseaux; mais ce mot n'est pas
admis par l'Académie. Une bourriche est un panier long pour envoyer du
gibier, du poisson, des huîtres. Une pouliche est une jeune cavale.
Boudinoir (Un), B. Entonnoir pour faire du boudin. Dites une boudinière.
Bouffer, v. B. Manger avec excès. Dites bâfrer.
Bouille
(Le café), B. Dites Le café bout, le sang me bout
dans les veines, etc.
Bouillu, B. Participe de Bouillir. Dites bouilli : des châtaignes bouillies et non bouillues.
Bouis, s. m. B. Ce mot, employé autrefois, n'est plus usité. On écrit et on prononce buis.
Boulvari, s. m. B. . Dites hourvari.
Bourrée, s. f. , Brouée, s. f. Par. La bourrée désigne un fagot de menu bois : un feu de bourrée. C'est aussi
une danse champêtre et l'air de cette danse : danser la bourrée. La brouée est un brouillard, une bruine : la brouée tombe.
Bourriche. Voy. Bouliche.
Brasse-corps (Prendre quelqu'un à), L. v. Dites : le prendre à bras-le-corps.
Bretonne (Cet arbre), B. Dites qu'il boutonne.
Brignon, s. m. , B. Sorte de pêche plus petite, moins juteuse et d'une couleur plus brune
que la pêche ordinaire. C'est un brugnon qu'il faut dire.
Brillant
éclat (un), Pl. . Tout éclat est brillant.
Brise, Voy. Bise.
Brodure (La) d'une robe, d'un bonnet, B. Dites la broderie.
Brouée.
Voy. Bourrée.
Brouillasse (Il) B. Dites il
buine. Le verbe brouillasser, s'il était
français, ne signifierait rien de plus que brouiller, ce qui n'est pas la
même chose que faire
du brouillard.
Brusse (Il) B. Dites il
bruine
Brut,
te est un adjectif dont le féminin brute
se prend substantivement : une brute, c'est-à-dire une bête farouche. Mais le masculin ne doit pas prendre l'e muet, et Voltaire a fait un
solécisme en nous appelant les brutes ouvrages de la Divinité.
Buche
de bois, Pl. Dites une bûche. La bûche est
naturellement de bois; c'est lorsqu'elle est d'une autre matière qu'on doit la
désigner : une bûche
de charbon de terre, de coke, de terre cuite.
Buée, s. f. Ancien mot français, aujourd'hui inusité. Dites la lessive.
Buffeteries, s. f. B. Tout ce qui, dans l'équipement, est fait d'une peau préparée à la
manière de la peau de buffle. Dites buffleteries.
Busc, s; m. Busque, v. , Buste, s. m. , Par. Le busc est une espèce de lame d'ivoire, de bois, de baleine, d'acier, qui
sert à maintenir le devant d'un corps de jupe, d'un corset; busque est un temps du verbe busquer, mettre un busc. Un buste
est un ouvrage de sculpture représentant la tête, le cou, le haut de la
poitrine et les épaules d'une personne. Dites donc le buste
et non pas le busque du président.
But (Remplir son), L. v. On dit atteindre un but, atteindre son but, et non pas remplir son but.
Buyanderie, B. Lieu où l'on fait la buée (Voy. Ce mot), c'est-à-dire la lessive.
Dites buanderie.
C.
Ça
(Comme). Pléonasme aussi mauvais qu'il est
insignifiant, et que beaucoup de personnes emploient dans le langage pour se
donner le temps de chercher et de trouver ce qu'elles ont à dire : Il a dit, comme ça, que vous
veniez… J'ai fait, comme ça, plusieurs traités… , etc.
Ces mots n'ont aucun sens; retranchez-les donc absolument; ils ne font que
gâter et dégrader le langage. — Voy. Comme.
Cacaphonie, s. f. B. Mauvais sons, mots ou phrases d'une prononciation dure et
désagréable. Dites cacophonie
Cadavre
inanimé (Un), Pl. Dites un cadavre. Tout cadavre est inanimé.
Caféière, s. f. , Cafetière, s. f. Par. Une caféière est un endroit planté de cafiers ou arbres qui portent le café. Une cafetière est un pot pour faire ou pour mettre le café que l'on va servir.
Cafetière. Voy. Caféière.
Caffard, s; m. L. v. Insecte hideux qui se tient ordinairement dans la farine, et qui s'en
nourrit. Dites une
blatte.
Cahotement, s. m. , B. Dites cahot.
Calendrier
grec (Il m'a renvoyé au), L. v.
Dites aux calendes
grecques. — Voy. Ci-dessus, p. 5.
Calfater.
Voy. Calfeutrer.
Calfeutrer, v. Calfater, v. , Par.
Calfeutrer, c'est boucher les fentes d'une porte,
d'une fenêtre, soit avec du feutre, soit autrement; calfater, qui n'est peut-être
qu'une corruption de calfeutrer, est un terme de marine : il
signifie remplir de force les jointures des bordages avec une étoupe grossière
qui, par son élasticité, empêche l'introduction d'un grande quantité d'eau dans
le navire.
Calmandre, B. Sorte d'étoffe de laine. Dites calmande : un habit de calmande.
Calvi,
Calvine (Pomme), B. Dites pomme calville ou de
calville.
Cambuis, B. Écrivez et prononcez cambouis.
Campot (On nous a donné), B. Ecrivez campos. C'est un mot latin qui
signifie les champs. Il désigne le congé qu'on donne à des écoliers, à qui l'on permet
ainsi de courir les champs. On l'applique dans le sens familier à tous les
congés : Nous avons
campos aujourd'hui.
Canaux, s. m. , Canots, s. m. , Par.
Canaux, pluriel de canal, doit s'écrire aux.
Un canot est une sorte de petite embarcation à voiles et à rames; il fait au
pluriel canots.
Cane, s. f. , Canne, s. f. Par. La cane est la femelle du canard : œuf de cane, cane sauvage. La canne
est le nom de diverses plantes analogues au roseau, et, par suite, le bâton sur
lequel on s'appuie en marchant.
Caneçons, s. m. , B.
Sorte de culotte de toile ou de coton. Dites caleçons. Ce mot s'emploie surtout au pluriel.
Canne. Voy. Cane.
Canots. Voy. Canaux.
Capable, adj. Ce mot ne se dit des choses que dans le sens de la capacité
physique, de la contenance matérielle : Une salle capable de contenir cinquante personnes. Dans les autres sens il ne se dit que des personnes. Ainsi ne dites pas
: un propos capable
de nuire, mais un propos qui peut nuire, ou susceptible de nuire.
Capot, adj. , Capote, s. f. Par.
Capot est un adjectif des deux genres; il s'applique
au joueur (homme ou femme) qui, dans une partie, n'a fait aucune levée : cet homme est capot, cette
femme est capot. Une capote est un manteau de soldat,
une coiffure de femme, etc. Gardez-vous donc bien de dire qu'aux jeux de
cartes, une femme est capote.
Capote. Voy. Capot.
Capriole
(Faire la), B. Ce mot, conforme à l'étymologie latine (capra,
qui veut dire chèvre) était usité autrefois; il ne l'est plus aujourd'hui. Il faut dire cabriole.
Capuche, s. m. B. Dites capuce ou capuchon.
Car
en effet, Pl. Dites seulement car,
ou bien en effet; les deux mots signifient la même chose.
Carats
ou Karats (A trente-six), L. v. Cette expression, et
quelques autres employées pour exprimer une qualité poussée très-haut, est un
barbarisme et un non-sens. Le carat, qui était primitivement un petit poids,
a été employé pour exprimer la pureté de l'or. Dans ce sens, il veut dire un vingt-quatrième. De l'or à vingt-deux carats est celui où il y a deux vingt-quatrièmes
d'alliage; il n'y en a plus qu'un dans l'or à vingt-trois carats; enfin, l'or à
vingt-quatre carats est l'or parfaitement pur. Par une assimilation naturelle,
on dit de quelqu'un qu'il est bête, qu'il est pédant à vingt-deux, à
vingt-trois carats, comme La Fontaine a écrit : "Quoique ignorante à vingt et trois carats. " Mais, dès qu'on dépasse vingt-quatre carats, l'expression n'a
plus aucune espèce de sens, et il est absurde de l'employer.
Carnier, s. m. Sac où l'on met le gibier que l'on a tué. Dites carnassière, s. f. — Il faut cependant remarquer sur ces deux mots que le premier
est aussi bien composé et aussi juste que l'autre l'est peu. Le latin caro, carnis, d'où nous avons tiré notre mot chair, nous a donné aussi
anciennement le mot carne (Voy. Roquefort, Glossaire de la langue romane), que nous
retrouvons encore dans carnage, charnel, etc. Or, le carnier est essentiellement le sac où l'on met la carne (la chair), c'est-à-dire
le gibier qu'on vient de prendre, comme l'aiguiller est l'étui où l'on met
les aiguilles, le baguier le coffret à bagues, le brasier le vase où l'on met la braise, etc. La
carnassière est loin d'avoir un sens aussi net. C'est le féminin de carnassier, qui s'applique aux animaux et signifie qui se repaît de chair crue,
qui en est fort avide. C'est donc par une extension très-peu naturelle qu'on a
appliqué à une sacoche un nom qui ne peut lui convenir, tandis que le mot carnier avait tout pour lui. C'est un exemple qui montre que le peuple est
souvent guidé par l'analogie beaucoup mieux que les savants.
Carpot, s. m. B. Petite carpe. Ecrivez carpeau.
Carquelin, s. m. B. Espèce de gâteau. Dites craquelin.
Cartier, s; m. Quartier, s. m. , Par. Le cartier est celui qui fait ou vend des cartes à jouer. Quartier est un mot dérivé de quart; il signifie, en général, une division
dans un tout : quartier
d'agneau, quartier de pomme; que se passe-t-il dans vos quartiers?
Cas
(Faire du), L. v. On dit faire cas de quelqu'un, et non faire du cas. Toutefois, on dit bien j'en fais beaucoup de cas.
Castonade, s. f. B. Sucre non raffiné. Dites cassonade.
Castrole, s. f. B. Vase en cuivre étamé. Dites casserole.
Casuel
(Objet), L. v. dites objet fragile, cassant. Casuel
est un substantif; il signifie ce qui vient par cas, par accident : le casuel de cette place est
de 500 fr.
Cataplame, s. m. B. Ecrivez et prononcez cataplasme. Autrefois l's ne
se prononçait pas; aujourd'hui on la fait sonner fortement.
Catarate, s. f. B. Maladie de l'œil. dites cataracte.
Catéchisme, s. m. , Catéchiste, s. m. Par. Le catéchisme est le livre qui contient les principales vérités de la religion. Le catéchiste est l'homme chargé de l'enseigner.
Catéchiste.
Voy. Catéchisme.
Cayer, s. m. B. Ecrivez cahier
Ceinturonnier, s. m. B. Marchand de baudriers, de ceinturons. Dites ceinturier.
Centaure, s. m. Stentor, s. m. Par. Le centaure était un monstre fabuleux, moitié homme et moitié cheval; Stentor était un guerrier grec dont la voix, dit Homère, était aussi forte que
celle cinquante hommes. Dites dons une voix de Stentor et non une
voix de centaure.
Centime
(Il ne me reste pas une), Sol. Dites un centime. Le centième est la centième partie du franc; il est du masculin, comme un centième, qu'il remplace, et comme toutes les subdivisions de nos mesures
nouvelles.
Cercifi, s. m. B. racine potagère. Dites salsifis
C'est
à vous à sortir, Sol. Dites C'est à vous de sortir, c'est
à mon tour de parler, etc. Il arrive souvent qu'on
redouble, dans ces locutions, la préposition à; c'est encore un solécisme
produit par la rapidité du langage, et auquel on fait bien de prendre garde.
Outre que ce redoublement amène une sorte d'obscurité dans la phrase, il est
très-difficile de l'analyser d'une manière satisfaisante.
Chaillote, s. f. B. Espèce d'ail. Dites échalote.
Chaîne, s. f. Chaire, s. f. Cher, adj. ,
Chère, s. f. Par. On appelle chair les parties molles des animaux, celles que l'on peut manger, et, par
analogie, ce qu'on mange dans les fruits et les végétaux. La chaire est un siège élevé d'où l'on parle pour enseigner quelque chose. Cher
est un adjectif qui s'applique à ce que nous aimons ou qui a un grand prix pour
nous. Chère est un substantif féminin qui exprime surtout la manière de se nourrir
: bonne chère,
maigre chère.
Chaircuterie, s. m. B. Dites Charcuterie.
Chaircutier, s. m. B. dites Charcutier
Chaire. Voy. Chair.
Chambellan, s. m.
Chambrelan, s. m. Par. Les chambellans sont des seigneurs qui servent un roi, un prince dans l'intérieur de
son palais; le chambrelan est un ouvrier qui travaille en chambre. Le dernier terme est
populaire et peu usité.
Chambrelan, B. Voy. Chambellan.
Changez-vous, L. v. Dites changez
de linge, de vêtements On ne dit pas se changer de linge, et, par conséquent, il faut dire à quelqu'un dont le linge ou les
vêtements sont mouillés : changez de linge, changez d'habit, et non pas changez-vous.
Chanvre
(La), Sol. Ce mot, féminin autrefois, est
aujourd'hui du masculin. Dites donc le chanvre, du chanvre et non la ou
de la chanvre
Chaque.
Cet adjectif veut son substantif après lui. Dites ces livres me coûtent cinq francs chacun, et non pas cinq francs chaque. Au contraire, vous direz
bien chaque livre me
coûte cinq francs.
Charbon
de pierre, L. v. Dites houille ou charbon de terre.
Charbonnaille, s. f. B. Dites du
poussier de charbon.
Charpi
(Du), B. Dites de la charpie.
Chartier, B. Celui qui conduit une charrette. Ce mot n'est pas français quoique
La Fontaine l'ait employé dans l'une de ses fables. Il faut dire charretier.
Chas.
Voy. Chasse.
Chasse, s. f. ,
Châsse, s. f. , Chas, s. m. , Par.
La chasse est l'action de chasser. Une châsse est le coffre où l'on
conserve des reliques. Le chas est le trou de l'aiguille. Ne dites donc
pas la chasse ni la châsse d'une aiguille.
Châsse. Voy. Chasse.
Chaud, adj. ,
Chaux, s. f. Par. Chaud est un adjectif dont le
féminin est chaude.
Chaux est un substantif, c'est le nom d'une substance
très-répandue dans la nature, et fort employée dans le bâtiment.
Chaudier, s. m. , B. Ouvrier qui fait la chaux. Dites chaufournier
Chaufferette.
Voy. Chauffoir.
Chauffoir, s. m. , Chaufferette, s. f. Par.
La chaufferette est une sorte de réchaud dont se
servent les femmes pour se chauffer les pieds. Un chauffoir est une salle chaude
où l'on se réunit pour se réchauffer.
Chaux. Voy. Chaud.
Chêne. Voy. Chaîne.
Cher.
Voy. Chair.
Chère. Voy. Chair.
Chèvrefeuil, B. Boileau a employé ce mot dans l'épitre à son jardinier.
Écrivez chèvrefeuille
Chiffon
de pain, L. v. C'est-à-dire un gros morceau. Dites un quignon de pain ou un grignon. Ce sont des termes populaires.
Chipoteur,
euse, B. Dites chipotier, ière.
Chirugien, s. m. B. Dites chirurgien.
Chœur, s. m. ,
cœur, s. m. Par. Le chœur est une réunion de
personnes qui chantent ensemble; c'est aussi la partie de l'église où l'on
chante l'officie divin. — Le cœur est cet organe musculaire, creux, placé
dans la cité de la poitrine et qui chasse le sang dans tout le corps. La
prononciation de ces mots est toujours la même; mais l'orthographe en doit
rester très-différente.
Chou-croute
(De la), B. Chou aigri et salé. Dites de la choucroute (sans trait d'union). On a remarqué que ce mot, venu de l'allemand, en
avait été si mal tiré que le mot dont a fait chou signifie aigre,
et que celui dont on a fait croute est justement celui qui veut dire chou.
Enfin, quelle qu'en soit l'origine, le mot choucroute est devenu français :
au moins ne faut-il pas indiquer par le trait d'union une composition qui n'a
jamais été réelle et ne peut qu'induire en erreur.
Chrème, s. m. , Crème, s. f. Par. Le chrême, ou le saint-chrême, est l'huile d'olive mêlée de baume et consacrée par l'évêque pour
certains sacrements. La crème est la partie la plus substantielle et
la plus savoureuse du lait.
Claie.
Voy. Clef.
Chrysocale
(Une montre en ). Dites chrysocalque. C'est un mot tiré
du grec qui signifie or et bronze, c'est-à-dire cuivre doré, et s'applique à tout ce qui est cuivre doré ou cuivre très-brillant.
L'Académie, toutefois, admet le mot chrysocale dans son Dictionnaire.
Cicatricée
(Cette blessure est), B. Dites cicatrisée. On dit une cicatrice; mais le verbe et le participe
adoucissent l'articulation finale : on dit cicatriser.
Cintième, adj. B. Celui qui vient après le quatrième. Il faut dire le cinquième.
Clairinette, s. f. B. Instrument de musique. Dites clarinette
Clairvoie, solécisme et mauvaise orthographe. Ecrivez claire-voie : Une partie des
jardins est murée; le reste est entouré d'une claire-voie.
Clarteux,
euse, B. Dites clair ou éclairé : Cette chambre est bien claire, et non pas clarteuse.
Clavelée,
Gravelée, Par. La clavelée, ou le claveau, est une maladie contagieuse qui attaque surtout les brebis et les
moutons; gravelée est un adjectif féminin qui n'est usité que dans cette locution : cendre gravelée. C'est de la cendre faite de lie de vin calciné. Ne dites donc pas cendre clavelée.
Clef,
Claie, Par. Une clef ou clé
est un instrument de fer ou d'acier qui sert à ouvrir ou fermer une serrure.
Une claie est un ouvrage à claire-voie en forme de carré long et fait de
brins d'osier ou de branches d'arbres entrelacés. Dites donc : traîner sur la claie et non pas sur la clé.
Clérinette
(Une), B. Instrument de musique. Dites une clarinette. C'est le même mot que clairinette.
Climusette ou Crimusette, s. f. B. Jeu d'enfants où l'un ferme les yeux tandis que les autres se cachent
pour qu'il les cherche. Dites jouer à cligne-mussette, à la cligne-mussette.
Clinquailler, s. m. B. Dites quincaillier.
Clinquettes
(Des), s. f. B. Petit instrument de
percussion qu'on tient entre les doigts. Dites des cliquettes.
Clou-à-porte,
Clou-porte, s. m. L. v. Insecte. Dites cloporte
Coasser, v. , Croasser, v. , Par.
Coasser exprime le cri de la grenouille, et croasser celui du corbeau. Ces deux mots ont été faits à l'imitation du son
naturel.
Cochonnade
(Manger de la), B. Dites du porc.
Cocodrille, s; m. B. Animal amphibie. Dites crocodile : Le Nil a beaucoup de crocodiles.
Cocombre, s; m. B. Sorte de citrouille allongée. Dites concombre, m.
Cœur. Voy. Chœur.
Cœur
(Joli comme un). Mauvaise expression; un cœur n'a rien
de joli. Dites joli tout simplement, ou ajoutez-y le nom d'un objet qui soit en effet un
modèle de cete qualité : joli comme un amour, joli comme un ange.
Coigne
du jambon (La), B. Dites la couenne, que l'on prononce aujourd'hui le plus souvent couane.
Coitre, s. f; B. Lit de plumes. Dites une couette.
Col.
Aujourd'hui on prononce et on écrit cou;
on dit col pour la partie du vêtement qui entoure le cou : un col de chemise, un faux-col.
Colaphane, s. f. B. sorte de résine pour frotter les archets. Le vrai nom serait colophone, puisque c'est de la ville de Colophon qu'on a d'abord apporté cette
résine; mais l'usage a définitivement admis colophane.
Colidor, s. m. , B.
Long couloir sur lequel s'ouvrent les portes de
plusieurs appartements. Dites corridor.
Colorer, v. , Colorier, v. , Par.
Colorer, c'est donner de la couleur : le soleil colore les fruits. Colorier, c'est mettre de la couleur : un
peintre colorie ses tableaux.
Colorier. Voy. Colorer ;
Combien
du mois (le), L. v. Dites le quantième.
Combustible. Voy. Comestible.
Comestible, s. m. Combustible, s. m. , Par.
Comestible, c'est ce qu'on peut manger : Il y a à
Paris des marchands de comestibles très-renommés. Combustible, c'est ce qui peut être brûlé : le bois, la houille, sont des combustibles.
Comme La conjonction comme est employée à tout instant chez nous
dans ces comparaisons vives et rapides qui forment un des caractères les plus
saillants et les plus précieux de notre style familier : il était comme
une âme en peine, courir comme un lièvre, il travaille comme
un cheval, etc. Mais ces comparaisons, dans la bouche des gens sans imagination
ou dont l'esprit ne leur suggère pas à l'instant même la similitude dont ils
ont besoin, dégénèrent promptement en phrases insignifiantes ou même contradictoires
avec ce qu'ils veulent dire. L'un vous dit, par exemple, qu'on est heureux comme tout, pauvre
comme tout. Le terme de la comparaison n'est-il pas
bien choisis, et tout n'est-il pas un beau symbole de bonheur ou de pauvreté? Il faut dire heureux comme un roi, pauvre
comme Job : l'un parce que, dans l'opinion du
vulgaire, les rois, étant riches ou puissants, devaient se trouver fort
heureux; le second, parce que Job fut en effet le plus pauvre de tous les
hommes quand le Seigneur lui eût ôté ses biens. Toutes les fois que la
comparaison n’a pas un sens bien net, c’est un déplorable pléonasme, qu’il vaut
beaucoup mieux supprimer en disant seulement ce qu’on veut dire : il est heureux, il est pauvre, puisque les mots qu’on y ajoute n’ont pas de sens. — Voy. Ça, Cœur, Diable, Tout.
Comme
autant. Voy. Autant comme.
Comme
de juste, L. v. L’Académie qui admet cette expression au
mot de, ne la consigne pas au mot juste. Il est à croire que c’est par erreur
qu’elle l’a admise : il faut dire comme de raison ou comme il est juste. La première expression a mené sans doute à la seconde; mais c'st à
tort, car on comprend très-bien la phrase comme de raison, abrégée de comme il est de raison; tandis que comme il est de juste ne peut ni se dire ni se
concevoir. On dira toujours comme il est juste.
Commode. Appliqué aux personnes, L. v. : Il n'est pas riche, mais il est commode; c'est un barbarisme. Dites il est à son aise.
Companie, s. f. B. Dites et écrivez compagnie
Comparition, B. Dites comparution, quoique l'on dise apparition et disparition.
Compendieusement, adv. Pour dire avec détail et d'une manière prolixe. C'est un mot
pris à contre-sens, à cause de sa
longueur, qui fait croire aux ignorants qu'il représente la longueur du
discours; il veut, au contraire, dire en abrégé. Dans le sens qu'on
lui donne à tort, il faut dire longuement, prolixement, etc.
Compère
et compagnon, barbarisme dans la phrase. Dites pair et compagnon. Pair signifie proprement égal. On dit aussi traiter traiter quelqu'un de pair à
compagnon, c'est-à-dire le traiter d'égal à égal.
Comptant,
content. Par. Comptant est le participe du
verbe compter; il est pris d'une manière absolue dans les locutions payer comptant, payer en
argent comptant. — Content est un adjectif : il signifie
joyeux, bien aise,
satisfait. Ces deux mots se prononcent toujours de
même; mais on voit que le sens est bien différent et qu'il faut se garder d'en
confondre l'écriture.
Confle, s. f. B. Petite ampoule sur la peau : Sa brûlure lui fait venir une confle. Dites une cloche.
Confusionner, v. B. Dites confondre,
rendre confus, couvrir de confusion.
Conjecture, s. f. Conjoncture, s. f. Par. Une conjecture est la supposition de ce qui arrivera plus tard : Votre conjecture s'est
vérifiée. Une conjoncture, c'est l'ensemble
des circonstances où l'on est placé : je ne savais trop que faire dans cette conjoncture
Conjoncture. Voy. Conjecture.
Conséquence (Par) L. v. Dites en
conséquence. L'autre expression n'est pas admise en
français, quoique assurément, il soit impossible d'en donner une bonne raison,
sinon que c'est l’usage. — Voy. En conséquent.
Conséquent ainsi (par) Voy. Ainsi par conséquent.
Conséquent
donc (par) Voy. Donc par conséquent.
Conséquent
(en) Dites par conséquent Il est remarquable que l'usage
exige avec chacun de ces mots une préposition qu'il rejette avec l'autre; il
faut dire en
conséquence, et on ne peut dire en conséquent; il faut dire par conséquent, et l'on ne peut dire par conséquence. L'usage a de singulières bizarreries.
Conséquente
(Une somme) L. v. Dites une
somme considérable. Conséquent signifie qui suit ou qui se
suit; un raisonnement conséquent est un raisonnement
qui se suit bien. Une somme conséquente est un barbarisme.
Consommer, v. , Consumer, v. Par.
Consommer, c'est achever, accomplir et détruire une
chose par l'usage qu'on en fait : consommer un sacrifice. Consumer, c'est détruire par le feu, réduire à rien.
Consulte, s. f. B. Conférence pour délibérer sur quelque affaire. Dites consultation : Appeler plusieurs médecins en consultation.
Consumer. Voy. Consommer.
Content.
Voy. Comptant.
Contenue, s. f. Cette terre est de la contenue de dix arpents. Dites
de la contenance.
Contre
quelqu’un (être assis). On est assis près
ou auprès de
quelqu'un, et non pas contre lui.
Contre
quelqu’un (passer) L. v. Dites auprès de quelqu'un.
Contredire
(sans) L. v. Certainement, indubitablement. Dites sans contredit. Sans contredire aurait un autre sens.
Contredites
(vous me), B. Il faut dire vous me contredisez. Voy. Interdites.
Contravention s. f. B. Dites contravention, quoique l'on dise contrevenir et non pas contravenir.
Convoitiser, v; B. Désirer vivement une possession; dites convoiter. Le substantif convoitise vient de ce verbe; ce n'est pas le verbe qui vient du substantif.
Corbillonier, s. m. B. Ouvrier qui fait des vans et des corbeilles. Dites vannier.
Cordelage
du bois, B. Dites le cordage; et de même corder le bois, et non le cordeler.
Cornent
(Les oreilles me), L. v. Dites me tintent; c'est une expression proverbiale et familière. On dit, au contraire corner quelque chose aux
oreilles de quelqu'un, pour le lui répéter sans cesse,
l'en fatiguer.
Cornet
de poële, L. v. Dites tuyau, s. m.
Corporé
(cet homme est bien), B. Dites qu'il est corpulent.
Corporence, B. , Dites corpulence.
Corps
et à cris (à) Écrivez a cor et a cri. C'est une
expression tirée de la vénerie : on chasse à cor et à cris, c'est-à-dire avec un
grand bruit.
Corse s. f. Écorce, s. f. Par. La Corse est une île de la Méditerranée, et un département de la France. L'écorce est la peau qui enveloppe le tronc ou les branches d'un arbre, ou son
fruit. Ne dites donc pas la corse d'une orange.
Corsonaire, s. m. B. Racine bonne à manger et qui approche du salsifis. Dites scorsonère.
Cosse, s. f. Écosse, s. f. Par. La cosse (s. f. ) est l'enveloppe de certains légumes, comme les pois, les
fèves. L'Écosse est un pays. Dites donc des cosses de pois, et non pas des écosses. Ce dernier mot, dans le sens qu'on lui donne ici, est tiré sans
doute, mais mal à propos du verbe écosser, qui signifie ôter la cosse des pois,
des fèves.
Cou.
Voy. Col.
Cou-de-pied, s. m. , Coude-pied, s. m. , Coup
de pied, Par. — Coude-pied et cou-de-pied sont deux orthographes également admises pour désigner la partie
supérieure du pied, près de son articulation avec la jambe. Coup de pied exprime un coup donné avec le pied. Le son est absolument le même que
celui des mots précédents; mais l'écriture diffère beaucoup, et il faut bien
observer cette différence.
Coude-pied. Voy. Cou-de-pied.
Coup
de pied Voy. Cou-de-pied
Couper
pique, coeur etc. L. v. Aux jeux de cartes,
couper, c'est donner de l'atout au lieu de la couleur qui est sur la table. Il
faut probablement dire : couper de cœur, couper de pique, de trèfle, de carreau, et non couper
cœur, pique, carreau. L'Académie n'admet ni l'une ni
l'autre expression; mais il faut bien que l'une d'elles soit française, et la
grammaire nous indique facilement la bonne.
Couperon, s. m. B. Sorte de couteau de boucher ou de cuisinier; dites couperet.
Courle, s. f. B. Sorte de citrouille. Dites courge.
Copule-bouteille, s. f. B. Ditres calebasse, s. f. ou gourde, s. f.
Court. C'est un adjectif pris d'une manière absolue. Il faut donc dire : Je suis court d'argent, et non je
suis à court. Il est resté court, et non à court. Au contraire, quand on est pressé par le temps ou par quelqu'un, on
dit qu'on est pris
de court, et non pas qu'on est pris court.
Courterolle, s. f. B. Insecte qui mange les racines des laitues. Dites courtillière, s. f.
Couserai
(Je) B. Futur de coudre. Dites je coudrai, suivant la règle générale. Je couserai, usité autrefois, ne l'est plus
depuis longtemps.
Coutance, s. f. Coutanceux, adj. B. Dites coût ou dépense;
coûteux ou dispendieux.
Coutumace, m. B. Accusé qui refuse de se présenter devant un tribunal. Dites un contumax.
Coutumace, s. f. Refus d'un accusé de se présenter en jugement. Dites contumace (la).
Couverte
d’un lit (La) L. v. Dites la couverture. La couverte d'un vase. Dites le couvercle.
Couvis
(Un oeuf) B. Œuf à demi couvé et gâté. Écrivez et
prononcez un œuf
couvi.
Crainte. Avec la préposition de et la conjonction que,
on forme la locution conjonctive de crainte que : De crainte qu'il ne s'en aperçoive, de crainte qu'il
ne se fâche. C'est un solécisme que de retrancher le de.
On ne doit pas plus dire crainte qu'il ne se fâche que peur qu'il ne se fâche.
Craïon, B. Dites et écrivez crayon.
Cramail
(Un), B. Dites une crémaillère.
Craque, s. f. B. Menterie, hâblerie, gasconnade renforcée. Dites une craquerie.
Crasser
ses habits, y laisser ou y mettre de la crasse. B.
Dites encrasser ses
habits.
Crasserie, B. Vilaine et sordide avarice. Dites ladrerie ou crasse. Ce dernier mot, admis dans le sens d'une avarice qui va jusqu'à la
malpropreté, n'a ce sens que par extension.
Crème.
Voy Chrème.
Crépissage, B. L'action d'enduire une muraille de chaux et de mortier. Ce mot,
quoique bien nécessaire, n'est pas admis; mais les grammairiens qui conseillent
de dire crépissure se trompent. La crépissure ou, comme l'on dit plus
ordinairement, le crépi, est l'enduit lui-même, et non l'acte dont il s'agit. L'entrepreneur
de peinture fournit le crépi ou la crépissure. Mais que doit-il
payer à son ouvrier, sinon le travail que celui-ci a donné, c'est à dire le crépissage ?
Cresane
(Poire de). Dites poire de crassane. Cette
recommandation n'est plus à faire, aujourd'hui que l'Académie admet cresane comme usité, bien qu'elle remarque que crassane est plus exact.
Creusane
(De la) B. Sorte de poire. Dites crassane ou cresane.
Crimusette.
Voy. Climusette.
Croasser. Voy. Coasser ;
Croc. L. v. C'est un croc, c'est-à-dire un voleur. Dites un escroc.
Cloche
pied (A) L. v. Dites à cloche-pied, parce que l'on cloche (ou boite) sur un seul pied.
Croison, s. m. B. Le bras, le travers d'une croix. Dites croisillon.
Crue
de la toile, L. v. Dite de la toile écrue.
Cueiller
des fruits ou des fleurs, B. Ce verbe, usité dans l'ancien
français, et dont il reste des traces au présent de l'indicatif, je cueille et au futur je cueillerai, n'est plus admis. Dites cueillir.
Cuiller
(une)
de confitures, L. v. Dites une cuillerée; cuiller est le nom de l'instrument; cuillerée ce qu'il contient.
Cuiller
(donnez un), Sol. Dites une
cuiller et prononcez cuillère. Ce mot est du féminin; ceux qui le
font masculin prononcent ordinairement cuillé; mais c'est un
barbarisme.
Cuirasseau, s. m. B. Ratafia d'écorces d'oranges amères; prononcez curaço; le mot est portugais et s'écrit curaçao. C'est contre toute
analogie, et par suite de l'habitude des mots cuirasse et cuirassier, que l'on prononce ordinairement cuirasseau.
Cuison, s. f. Cuisage, s. m. B. Action de cuire ou de faire cuire. Ces deux mots ne sont pas
français. Dites cuisson.
Cuit-pomme s. m. Ustensile de terre ou de métal destiné à faire cuire les pommes
devant le feu. Cet instrument s'appelle aussi un pommier, et c'est le seul mot
qu'admette l'Académie. M. Legoarand regrette à ce sujet que cuit-pomme ne soit pas inscrit dans le Dictionnaire; mais il n'a pas besoin d'y
être : c'est un mot composé dont tout le monde peut employer à son gré les
éléments, pourvu qu'il le fasse d'une manière conforme au bon usage. L'Académie
n'admet pas non plus chauffe pied; cela n'empêche pas que le mot ne
soit français et que tout le monde ne puisse s'en servir très-correctement.
Cure,
v. Écurer, v. Par. Cure, c'est nettoyer : on
dit curer un fossé,
un puits, un égout. — Ecurer, c'est nettoyer en
frottant pour rendre brillant : écurer la vaisselle, écurer une casserole
Cymbales, s. f. Timbales, s. f. Par. Les cymbales sont deux plats d'un alliage particulier qu'on tient à l'aide de
courroies et qu'on frappe en mesure l'un contre l'autre. Les timbales sont deux hémisphères creux en bronze, fermés chacun par une peau
tendue comme celle des tambours, et qu'on frappe avec des baguettes.
Deux ans plus tard, l'obscur Emile Agnel (1810-1882), avocat et homme
de lettres, qui avait vécu à la campagne dans un rayon de six à huit lieues
autour de Paris, publiait le fruit de ses notations d'amateur dans des Observations sur la
prononciation et le langage rustiques des environs de Paris (Paris, Schlésinger, J. -B. Dumoulin, 1855). Il avait consigné là des
remarques phonétiques, morphologiques et lexicales spécifiques à l'oral des
alentours de Paris, auxquelles on peut toujours se référer à titre
documentaire. Des remarques qui, une nouvelle fois, sont le fait d'un
observateur instruit, distinct des couches sociales dont il souligne les
singularités.
Après les événements de la Commune de Paris, et dans l'intervalle qui
sépare ses éclats de l'élection si contestée de la IIIe République, l'ouvrage de Charles Nisard[17], Étude sur le langage
populaire ou patois de Paris et de sa banlieue[18] , Vieweg, 1872), puis, après l'avénement de
la République, De
quelques parisianismes populaires et autres locutions non encore ou plus ou
moins imparfaitement expliquées (Paris, Vieweg, 1876)
donnent dès leurs titres la mesure des confusions. Les préfaces ne démentent
rien de cette objectivité biaisée par un sentiment épilinguistique impossible à
contenir. Ainsi, en tête de l'ouvrage de 1872 :
C’est la seconde
fois que le peuple de Paris ou plutôt la horde de malfaiteurs qui usurpe son
nom, me fait payer les frais de la passion dont elle est soi-disant dévorée
pour le progrès et pour la liberté. Déjà, en février 1848, une bande de cette
horde, au sac des Tuileries, m’avait fait l’honneur de jeter au feu, moi
présent et protestant, et avec menace de m’y jeter moi-même, le manuscrit d’un
autre ouvrage beaucoup plus considérable, et également prêt à être mis sous
presse. Par où l’on voit que, si, d’une part, on ne s’est pas corrigé de
brûler, de l’autre on ne s’est pas lassé de fournir de la matière aux brûleurs.
Puis en tête de celui de 1876 :
J’appelle parisianismes certains mots,
certains tours et certaines locutions figurées ou non, essentiellement propres
au langage populaire de Paris, aux diverses époques où je l’ai étudié, et dans
les livres mêmes qui, bien qu’écrits en langage commun, ont mêlé à leur style
plus ou moins de cette piquante saumure. Ces mots, ces tours, ces locutions ne
sont pas de nature à être revendiqués par l’argot, quoiqu’ils aient quelquefois
avec lui un air de famille. Certaines métaphores en ont peut-être le cynisme ou
la violence, mais elles en ont en propre, pour la plupart, cet esprit, ce
pittoresque et cette allure primesautière qui font passer sur la grossièreté de
la forme, et qui éclatent et brillent comme des fusées dans une nuit obscure.
L’argot, plus prémédité, pour ainsi dire, plus recherché, plus travaillé,
surtout depuis que le journalisme s’occupe de l’enrichir, n’offre guère ces
qualités qu’à l’occasion d’un mot isolé, d’une similitude, d’un rapprochement
ou d’un quiproquo ; il a peu de ces figures de pensées qui jaillissent
naturellement du langage simplement populaire, et lui constituent en quelque
sorte une rhétorique.
Il est vrai que ces figures ne sont
pas toutes également faciles à comprendre ; il en est même quelques-unes
qui sont restées pour moi lettres closes et qui semblent défier toutes
conjectures raisonnables ; mais je doute que la génération lettrée,
postérieure à l’époque qui les a vues naître, les ait entendues davantage. Car,
qui pensait alors qu’elles valussent la peine d’être expliquées, non plus que
les écrits où elles se rencontrent, celle d’être lus ? Mais ce n’est pas
une raison pour penser de même aujourd’hui. N’est-il pas en effet singulier que
dans les classiques du genre, tels que Vadé et De Lécluse, on rencontre des expressions
françaises d’ailleurs très incompréhensibles, et que les nombreux éditeurs de
ces classiques, depuis plus de cent ans, n’aient ni voulu ni su les
interpréter ? Et cependant, il est de toute évidence que ces locutions ont
trait généralement à des usages et même à des faits historiques contemporains,
dont les Parisiens, en particulier, seraient bien aises d’avoir la clef. Je
n’ai pas la prétention d’en donner ici d’une propre à passer partout, mais je
pense avoir trouvé plus d’une fois la serrure pour laquelle elle était faite.
Dans le genre de figures que je
rappelle ici, le peuple de Paris a excellé de tout temps, et alors surtout
qu’il n’était pas encore gâté par la lecture des journaux écrits, dit-on, pour
son plaisir et son instruction. Il y a bien profite sans doute ; le
malheur est que non seulement Paris, mais toute la France en ont payé la folle
enchère. Depuis qu’il fait ses études sous de pareils maîtres, il a à peu près
oublié ses anciennes métaphores ; il ne fait que des mots.
Respectant au fil des pages l’esprit pudibond du
second Empire, l'auteur exposait sans fard et avec une certaine naïveté tout le
poids de la bienséance, mais cachait difficilement toutefois sa curiosité
avivée pour « la piquante saumure » des jargons populaires.
Certaines expressions particulièrement grivoises ne
sont ainsi expliquées qu’en latin ; Le Marchand de pliants (p. 151) en est un exemple amusant. On trouve
aussi quelques rares mots présents encore dans la langue parlée actuelle, comme
baver qui signifie toujours bavarder en argot moderne. Nombre de locutions imagées sont fort
suggestives, comme papillons d’auberges qui désignent des coups de poing ou des soufflets (p. 168), etc. Certaines semblent même faire un clin d’œil à notre
époque : « Fesse tondue (Avoir la) […] Se dit principalement d’un galant, d’un séducteur (p. 110) ».
Le grand intérêt de ces ouvrages est d'abord la
mise en contexte des mots ; les dialogues retranscrits, souvent savoureux,
proviennent de chants, de nouvelles et d’expressions populaires. On peine à
imaginer aujourd'hui le brouhaha du parler populaire parisien de l’époque, mais
ces exemples nous montrent combien il a pu se transformer, comme la cadence du
pouce, désignant l’argent,
l’action de le compter, ou le mouvement qu’on imprime aux écus, en les poussant
les uns après les autres avec le pouce :« Et ste cadence du pouce !- Queu
cadence du pouce. - Sans doute. T’es fait comme les autres, toi. Ces
garçons-là, quand ils poursuivent les filles, c’n’est pas tout uniment pour
elles, ils veulent queuque chose avec » (p.
45).
Certes, Nisard
n'est pas un savant — Paul Passy et
d'autres le seront à la fin du siècle —
mais même s'il se montre très réactionnaire dans ses jugements sur le
peuple de Paris, constamment caractérisé comme grossier, il peut être aussi
« moderne » dans sa vision d'un patois de Paris somme toute assez
proche de ce que les linguistes ultérieurs nommeront sociolecte. Ayant travaillé sur une documentation largement littéraire des XVIIe et XVIIIe siècles, il a néanmoins pu se livrer à quelques sondages ou semblants
d'enquête de terrain, dont l'intérêt est de montrer que la plupart des termes
de ce patois renvoyaient à des realia rurales ou techniques généralement
méconnues ou ignorées des lecteurs citadins bourgeois.
C'est bien ce
qu'ont compris les écrivains de cette époque qui, en raison d'une nécessité
d’écriture facilement expressive, ont essentiellement restreint les
représentations de l'oral à des faits lexicaux à peine soumis à des contraintes
syntaxiques et prosodiques. C’est ainsi que M. Blanchard, J. Pignon, R.
Dagneaud, et d’autres encore, ont pu caractériser les emplois d’Angarié, Bestiote, Chinchoire,
Chuin, Godaine, Oribus, Galerne, Embucquer, etc. ,
chez Balzac[19]. J’ai moi-même essayé de montrer
— sur l’exemple des normandismes de Barbey d’Aurevilly — que ces apparents emprunts avaient — dans la perspective des jugements épilinguistiques
portés sur la langue du XIXe siècle par ses propres locuteurs —
une fonction principalement idéologique[20]. Est-il nécessaire de rappeler, à cette occasion, la manière dont
Zola, par exemple, retranscrit les faits d'oralité populaire dans ses romans?
C’est dans cette dimension fonctionnelle connotative, me semble-t-il, qu’il
faut en envisager les traces; non dans leur valeur faussement documentaire. Car
cette dernière est essentiellement floue. Reste que le phénomène était alors
assez général et qu’il a pu dès lors prêter à confusion.
Quels qu’ils soient, ces documents, ainsi que le débat sur les
dialectes et patois qui les accompagne, montrent que dans le domaine de la
pratique quotidienne de la langue comme dans les secteurs de sa valorisation
esthétique ou de son analyse scientifique, la normalisation s'impose comme une
force irrésistible. L'oral presse ainsi l'écrit sous l'impulsion
économico-politique d'une société qui demeure encore largement rurale puisque
60% des Français, en 1900, vivent à la campagne, et qu'au même moment, les
couches moyennes ne représentent guère que 11,5% de la population. Nous sommes
là dans une dérivée socio-démographique qui va se poursuivre largement dans la
première moitié du XXe
siècle, mais qui n'est que le prolongement de ce que le siècle précédent
connaissait en termes de structuration sociale.
Ainsi, bien avant l'aube du XXe siècle, Sophie Dupuis, auteur en 1836 d'un Traité de Prononciation, notait
déjà avec insistance :
Nous
croyons devoir adresser ici quelques observations aux personnes de province. Il
serait à désirer qu'elles attachassent plus d'importance qu'elles ne le font
ordinairement à la bonne prononciation. Une langue que tous les étrangers,
depuis Londres jusqu'à Petersbourg, se font un honneur de parler et d'écrire
correctement, ne devrait sous aucun rapport être négligée par des nationaux. N'est-il pas humiliant pour nous de penser qu'il y a tel Russe ou tel
Anglais qui serait en état de donner des leçons de français à tel ou tel de nos
compatriotes? Dans
les départements, au moyen des écoles d'enseignement mutuel, où l'on
appellerait de jeunes moniteurs de Paris ou de Lyon, on pourrait peu à peu corriger l'accent et substituer la langue française au jargon
de chaque province. N'est-ce
pas un très grand inconvénient que des habitants de nos provinces frontières
soient plus en état de se faire comprendre des étrangers placés dans leur
voisinage que de leurs compatriotes nés à une autre extrémité de la France?
Qu'on aille à cinquante lieues de Paris, on trouvera déjà la langue corrompue
d'une manière sensible, et plus on s'éloignera du centre, plus cette corruption
deviendra frappante; elle ne s'étend pas seulement aux gens du peuple; elle
atteint même les classes les plus élevées de la société [21]
Dans le manuel des frères Bescherelle, Ch. Durazzo notait d'ailleurs, à
la même époque, le caractère dirimant de cette rémanence des patois et parlers
locaux à l'heure où une première loi imposait une instruction publique
généralisée :
Le
plus grand obstacle pour la propagation de l'instruction primaire dans nos
départements est sans contredit le patois; c'est une
barrière infranchissable pour la loi du 28 juin 1833, et la pensée bienfaisante d'un ministre est venue
échouer contre cet écueil dans la plupart des localités. En effet, le véhicule
qui porte la vie et l'intelligence dans toutes les branches de l'instruction primaire
ou secondaire, scientifique ou industrielle, c'est la pensée sous la forme de
l'idiome national; du français pour nous fils de la France [...]. Or,
si chacun de nos départements possède une langue à part, un idiome tout
différent, alors toute communication intellectuelle est interceptée, et
l'éducation languit comme dans une prison étroite, privée d'air et de
mouvement; c'est que la sève fondamentale ne peut arriver jusqu'à elle; le
patois est là![22]
L'identification de la pensée à l'idiome national signe une disposition
d'esprit qui cherche à unifier ce qui se présente encore sous l'aspect d'une
marqueterie. Mais celle-ci est encore caractérisée comme grossière. Comme en
d’autres secteurs du développement de la langue française, se fait nettement sentir
ici l’impact du politique[23] sur les pratiques orales de la langue et l'orthographe académique, son
incapacité voulue à suivre l'évolution des prononciations et la complexité des
intérêts socio-économiques[24] mis en jeu. Il n’est pas sans signification que Marle, en 1826, et
l’auteur d’un Dictionnaire
de la prononciation de la langue française, indiquée au moyen des caractères
phonétiques, Féline, poursuivant en 1851 le projet
simplificateur, recourent à des arguments de cette nature. Philanthropie et
didactique s’épaulent dans leurs discours :
L’enfant
du pauvre après avoir fréquenté l’école pendant quatre hivers possèderait un
instrument sûr, exact, qu’il manierait facilement; il vaincrait les obstacles,
toutes les écritures seraient lisibles pour lui, et il saurait lui-même écrire
d’une manière correcte
Avantage politique, la simplification orthographique pourrait aider à
faire accepter la colonisation :
Il
n’est pas de cause qui contribue davantage à entretenir des haines nationales
entre peuples voisins, surtout entre vainqueurs et vaincus, que l’impossibilité
de se comprendre. Le jour où tous les habitants de l’Algérie parleraient notre
langue, cette population serait devenue française.
Avantage économique, enfin, une orthographe simplifiée du français
serait apte à induire un moindre coût de diffusion de la librairie :
L’économie
politique qui sait que le plus petit bénéfice souvent répété peut procurer de
grands profits, en trouverait un immense dans cette réforme. J’ai cherché dans
plusieurs phrases quelle serait la diminution des lettres employées, et celle
que j’ai trouvée est de près d’un tiers; supposons seulement un quart. Si l’on
admet que sur trente cinq millions de Français, un million, en terme moyen
consacre sa journée à écrire, si l’on évalue le prix moyen de ces journées à
trois francs seulement, on trouve un milliard sur lequel on économiserait deux cent cinquante millions par année. La librairie
dépense bien une centaine de millions en papier, composition, tirage, port,
etc., sur lesquels on gagnerait encore vingt-cinq millions. Mais le nombre des gens
sachant lire et écrire décuplerait, les livres coûtant un quart moins cher, il
s’en vendrait par cela seul le double, et le double encore parce que tout le
monde lirait. De sorte que ce profit de deux cent soixante quinze millions
serait doublé ou quadruplé, et l’économie imperceptible d’une lettre par mot
donnerait un bien plus grand bénéfice que les plus sublimes progrès de la
mécanique[25]
Dans un XIXe siècle
traversé de crises socio-politiques fortes, et secoué par les soubresauts d’une
économie rurale que subvertissent progressivement les grosses machines de
l’industrie, il est symptomatique de noter que tous les arguments susceptibles
de freiner le schisme social en préparation latente servent à proposer et
soutenir des aménagements de la partie de la langue la plus superficielle et
déjà la plus figée — son écriture et sa
phonétique — par laquelle -—dès les premier instants de la
communication — s’affichent sans fard
l’origine et la qualité des interlocuteurs.
La prononciation devient ainsi une marque sociologique et culturelle
discriminante, un révélateur discret qui
— très naturellement et sans aucune ambiguïté — s'inscrit à l'oral dans la vie de la langue,
et dans la vie même la plus standard de cette dernière, à l'écart des argots ou
des patois. Dès 1838, les frères Bescherelle avaient bien noté dans leur Almanach des instituteurs et
institutrices que la prononciation constituait le
couronnement des apprentissages grammaticaux. Ces Étrennes
pédagogiques proposaient un programme d’étude
quotidien particulièrement détaillé, avec des textes, des exercices et des
thèmes et sous-thèmes de rédaction variés, en accord avec la chronologie des
saisons et des fêtes, et offraient plusieurs avantages :
Ils permettaient
tout d’abord une répartition organisée des leçons dans l'année, de manière à ce
qu'aucun moment ne soit perdu. Les almanachs des instituteurs étaient destinés
aux instituteurs de campagne. On sait quelle incertitude régnait sur les
contenus enseignés pendant cette période : instituteurs de formation
hétérogène, très grande différence d'un département à l'autre, d'une localité à
l'autre, scolarisation très irrégulière, résultats décevants, le bilan négatif
a conduit à renforcer le corps des inspecteurs[26] de l'enseignement primaire.
Ils permettaient
ensuite d'homogénéiser l'enseignement, première condition pour instiller dans
les consciences et répandre les mêmes schémas identitaires, les mêmes contenus
idéologiques, une seule et même langue : la langue française.
L'efficacité des
programmes prouve à elle seule l'efficacité de l'ordre : un enseignement
soigneusement décomposé et réparti assure le progrès, incarnant ainsi de façon
métaphorique la réussite politique et sociale d'un système fondé sur cette
valeur.
Jour après jour,
mois après mois, mois d’été y compris, les almanachs proposaient donc un
programme complet : un petit texte de lecture, une question de grammaire et
d'orthographe, d'histoire et de géographie, de petits problèmes de calcul, le
tout lié à la progression des saisons, et escorté d’une leçon de morale ; les
fascicules proposaient aussi des batteries d'exercices, parmi lesquels des
exercices d"écriture"
destinés à combattre les irrégularités issues de la diglossie, puisque la
plupart des élèves, du fait de leur origine, connaissaient cette situation.
|
Janvier : |
Substantif (Anecdote) |
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Février: |
L'article (Proverbe ) |
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Mars : |
L'adjectif (Homonymes) |
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Avril : |
Pronoms (Homonymes ) |
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Mai : |
Les verbes (Récit ) |
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Juin |
Les participes |
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Juillet : |
Les adverbes |
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Août : |
Les prépositions |
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Septembre : |
Les conjonctions |