Le Journal grammatical et didactique de la langue franaise [1826-1840] : rémanences et subreptices subversions

Jacques-Philippe Saint-Grand

Universit Blaise Pascal
Clermont-Ferrand II


La description biographique des grammairiens du XIXe siècle ne peut faire l'économie de donner également des renseignements sur les grands organes de presse et les publications qui assurèrent la diffusion et la vulgarisation des méthodes, des principes et des normes sur lesquels s'élaborèrent les premières représentations d'un français, tout nouvellement constitué en tant que langue nationale, de référence. La plupart des renseignements afférents à la revue décrite ci-dessous, ont été publiés dans Travaux de Linguistique, 1996, n 33, " Langue et Linguistique, Mouvements croisés et alternés (1790-1860) ", éd. Jacques-Philippe Saint-Gérand, Revue Internationale de Linguistique française, Duculot. Nous avons rajouté pour cette publication électronique le détail de la biographie du grammairien Pierre-Alexandre Lemare, rédigée pour partie par lui-même, et pour partie par Boussi. Les détails en sont significatifs.

La première moitié du XIXe siècle a vu se réaliser en France la passage d'une grammaire métaphysique et idéologique à une grammaire descriptive empirique, marquée du sceau du purisme et de la correctivité que lui ont imposé l'éveil de la conscience nationale et son auxiliaire majeur, la scolarisation généralisée. Cette transformation des épistémologies et des méthodologies -- comme c'est encore aujourd'hui le cas pour les différentes conceptions de la linguistique -- a été ponctuée par la publication d'innombrables manuels. Non seulement des ouvrages de philosophie, mais aussi des grammaires, des dictionnaires, des rhétoriques, des esthétiques de la langue française, dont j'ai jadis dressé une liste représentative pour la période 1800-1830(1). Elle a également été accompagnée par un vaste mouvement de revues, qui ont toujours clairement donné le ton des débats suscités par la question de la langue, et défini les enjeux et intérêts de ces modifications du paysage grammatical.

Pour la période qui nous intéresse ici, et parmi toutes ces revues(2), il en est une qui mérite particulièrement de retenir l'attention pour ce qu'elle s'inscrit dans un remarquable développement historique : Le Journal de la Langue Française. Ce dernier, en effet, sous la diversité de ses avatars titulaires permet d'évaluer les changements ayant affecté les représentations de la grammaire entre la fin de l'Ancien Régime et les années précédant immédiatement la brève Seconde République. Ces années au cours desquelles philanthropie, socialisme, et utopie, se sont portés au premier rang des valeurs de la société française, sinon exactement de ses vertus pratiquées. Issu des ambitions d'Urbain Domergue, fondateur du journal en 1784 et inventeur de son titre, développé de 1791 à 1796 par les lointains travaux de la Société délibérante des amateurs de la langue française, le périodique présenté ci-dessous -- dans le détail de ses modifications et les interruptions de sa publication -- ne cesse de renaître de ses cendres, et, tel un phénix, suscite l'intérêt de collaborateurs venus d'horizons épistémologiques et théoriques fort différents, poursuivant sa carrière jusqu'aux dernières heures qui précèdent la mort définitive de la grammaire générale et l'assomption d'une linguistique française désormais plus soucieuse d'anthropologie que de métaphysique.

En relation avec la création de la première Société de Linguistique de Paris, Sylvain Auroux(3) a jadis analysé les options théoriques et les intérêts philosophiques du Journal de la Langue Française(4), établissant les raisons de la scission qui allait bientôt affecter ses rédacteurs et les répartir entre une ancienne Société Grammaticale, bien assise sur ses conceptions puristes, et une Société de Linguistique, plus attirée par le problème que posent les langues en général, dans leur description, leur acquisition et leurs mécanismes. Un peu l'antagonisme qui distingue un philologue tel que François Génin [1803-1856] d'un linguiste comme Gustave Fallot [1809-1836]. Mais on ne dispose pas encore d'une description détaillée de l'amplitude des variations de la revue. J'ai pu moi-même mesurer naguère l'importance de cette re-contextualisation à l'occasion de trois études ponctuelles de ce périodique(5). Mais, tout ce que l'on peut penser, écrire, ou dire, de cet ensemble demeure incertain tant que les tensions et les fractures ayant travaillé sa cohérence n'ont pas été identifiées, caractérisées et replacées dans leur historicité. L'objectif du présent travail est donc de donner une vue du détail de ces modifications afin que les faits puissent parler non par la voix de l'historien qui les fait revivre selon une intrigue narrative à base sociologique, reflétant d'ailleurs des préoccupations très contemporaines, mais par celle du linguiste qui les replace dans l'ensemble du débat sur le langage et la langue qui a agité le monde scientifique européen de la première moitié du XIXe siècle.

1. Variations du titre et diversités éditoriales

Une première façon de saisir l'importance de la revue dans le contexte des années est d'établir la liste précise des altérations de son intitulé, qui retracent assez précisément -- comme on le verra dans la suite -- l'évolution et les modifications des intérêts ambitionnés par les rédacteurs.

La revue reparaît dans ces dernières années de la seconde restauration placées -- à la suite du sacre de Charles X -- sous l'influence de l'ultracisme, et soumises -- depuis 1827 -- aux pressions d'une censure idéologique mesquine :

15 février 1826 : n 1 - n 23, 28 décembre 1827

1 Journal Grammatical et Didactique de la Langue française, par une société de Grammairiens, et dirigé par MM. Marle et Boniface, membres de l'Athénée et de la Société Grammaticale Académique.

Paris, Imprimerie de Sétier, Cour des Fontaines, n 7

Les numéros publiés en 1827 voient déjà altérer la désignation des auteurs et précise les conditions de diffusion :

2 Journal Grammatical et Didactique de la Langue française, rédigé par M. Marle, membre de l'Athénée, de la Société Grammaticale, etc., etc., et par plusieurs autres grammairiens.

Paris

Au Bureau, chez M. Marle, rue de Richelieu, n 21

Et chez:

Charles Béchet, Quai des Augustins, n57

Béchet Aîné, Quai des Augustins, n 47

Johanneau, rue du Coq Saint-Honoré

Garnier, rue de Valois, n 1

Imprimerie de Béthune, rue Palatine

15 janvier 1828 : n 24 - n 25, 1er février 1828

3 Journal de la Langue Française, Grammatical, Didactique et Littéraire, rédigé par M. Marle, membre de l'Athénée, de la Société Grammaticale, etc., et par plusieurs autres grammairiens.

Paris

Au Bureau, chez M. Marle, rue Richelieu, n 21

Et chez:

Garnier, Libraire, Palais-Royal

Johanneau, rue du Coq Saint-Honoré

Imprimerie de Carpentier-Méricourt, rue Traînée, n 15, près Saint-Eustache.

15 février 1828, n 25 - n 26, 15 mars 1828

4 Journal Grammatical et Didactique de la Langue Française

[sans autre modification]

1er avril 1828, n 27 - n 47, 7 février 1830

5 Journal de la Langue Française, Grammatical, Didactique et Littéraire.

Ces différents numéros font état du même groupe d'auteurs que précédemment. Toutefois, de mars 1829, n 38, à février 1830, n 47, la liste est modifiée de la manière suivante:

- Rédigé par M. Marle et par MM. Bébian, Bescher, Boniface, Darjou, Fellens, Le Terrier, Lévi, A. Quitard, Rouget-Beaumont, Vanier, etc.

Imprimerie de C. Farcy, rue de la Tabletterie, n 9

20 février 1830, n 48 - n 58, 15 mai 1831

6 Journal de la Langue Française, Grammatical, Littéraire et Philosophique, rédigé par une société de Grammairiens et de Philosophes.

Paris

Au Bureau du Journal, rue de Richelieu, n 21

Et chez:

Vve Charles Béchet, Quai des Augustins, n 57

Pichon et Didier, Quai des Augustins, n 47

Johanneau, rue du Coq Saint-Honoré

Garnier, rue de Valois, n 1

1er juin 1831, n 59 - n 68, 21 avril 1832

7 Journal Philosophique, Grammatical et Littéraire de la Langue Française, rédigé par M. F.-N. Boussi, et par MM. Bébian, Bescher, Boniface, Darjou, Denfert, Fellens, Garat, De Gérando, Laromiguière, Lemare, Lévi, A.-D. Lourmand, Armand Marrast, Baron Massias, Pastelot, Quitard, Rouget-Beaumont, Saphary, Serreau, Thurot, Vanier, etc., etc.

Paris

Au Bureau du Journal, rue Corneille, n 5

Et chez:

Dauthereau, rue de Richelieu, n 17

Vve Charles Béchet, Quai des Augustins, n 57

Pichon et Didier, Quai des Augustins, n 47

Lecointe, Quai des Augustins, n 39

Hector Bossange, Quai Voltaire, n 11

Garnier, rue de Valois (Palais Royal), n 1

Imprimerie de Carpentier-Méricourt, rue Traînée, n 15, près Saint-Eustache.

3 mai 1832, n 69 - n 77, 15 octobre 1833

8 Journal Grammatical, Philosophique et Littéraire, ayant pour objet l'enseignement élémentaire et le perfectionnement progressif des langues en général et spécialement de la langue française, rédigé par M. F.-N. Boussi, et MM. Bébian, Bescher, Boniface, Darjou, Fellens, Garat, De Gérando, Johnson, Laromiguière, Lemare, Lévi, A.-D. Lourmand, Armand Marrast, Baron Massias, Quitard, Radiguel, Rouget-Beaumont, Saphary, G. Sarrut, Serreau, etc., etc.

Au Bureau du Journal, Quai Saint-Michel

Et chez tous les Directeurs des Postes des Départements.

Saint-Denis, imprimerie de Leclaire

N.B. Le titre intérieur du Journal demeure : Journal Philosophique, Grammatical et Littéraire de la Langue Française.

Bien que la série possédée par la Bibliothèque nationale de Paris soit incomplète, il appert de la numérotation des parutions que le Journal -- dès cette époque -- commence à souffrir d'une importante irrégularité.

1er janvier 1834, n 1 [Seconde Série] - n 36, 12 décembre 1836

9 Journal Grammatical, Littéraire et Philosophique de la Langue Française et des Langues en général, rédigé par G. Redler, Directeur-Gérant, et MM. Le Chevalier d'Aceto, Auguis, député, Bébian, Bescher, Bessières, Boniface, Borel, Boussi, Caynela, Costaz, de l'Institut, Darjou, Daunou, de l'Institut, Dessiaux, Fellens, De Gérando, de l'Institut, l'Abbé Gérard, l'Abbé Guillou, Conservateur de la Bibliothèque Mazarine, Johnson, Laromiguière, de l'Institut, le docteur Ledain, Lemare, Lévi, Lourmand, Mac Carthy, Marrast, Baron Massias, Michelot, du Théâtre français, Palla, Perrier, Quitard, Rouget-Beaumont, Sabatier, Serreau, Touvenel, Vanier, Velay, Willoughby, etc.

Paris

Au Bureau du Journal, Quai Saint-Michel, n 15

Imprimerie de Goetschy fils et Compagnie, rue Louis-le-Grand, n 35

Abonnements :

Province -- Librairies, Directeurs des Postes, Bureaux des Messageries Royales et des Messageries Lafitte et Caillard

Étranger -- Londres, Bossange, Barthès & Cowell; Leipsick, Bossange père; Florence, Piatti; Saint-Petersbourg, Bellizard.

Au début de l'année 1835, la liste des contributeurs s'augmente des noms de : Bonvalot, Charles Nodier, Éloi Johanneau, Francisque Michel, Radiguel, Ragon, dans l'instant où le Chevalier d'Aceto, Caynela, Mac Carthy, Rouget-Beaumont, Willoughby résignent leurs fonctions. La génération des grammatistes nés avant 1780 laisse la place à celle des amateurs de langue nés autour de 1800. La parution de la revue est alors si irrégulière qu'il faut attendre plusieurs mois avant qu'une troisième et ultime série poursuive l'entreprise.

8 juillet 1837, n 1 (37) [Troisième Série] - n 29, 20 décembre 1840

10 Journal de la Langue Française et des Langues en Général, rédigé par M. Mary-Lafon, et MM. Appert, Auguis, Bessières, Boniface, Victor Boreau, Boussi, Bruandet, Cahen [traducteur de la Bible], Costaz, Darjou, Daunou, Dessalles, Dessiaux, Fellens, De Gérando, Granier de Cassagnac, Johanneau, Johnson, Labat, Labouderie, Ledain, Legonidec, Le Mesl, Lévi, Martin, Michel, Michelot, Munck, Nodier, Palla, Platt, Potier, Quittard, Radiguel, Ragon, Rimzi, Vanier, Villenave père, - et G.-N. Redler, Directeur-gérant [Le Journal publie alors les travaux les plus importants de l'Institut des Langues]

L. Platt succède à Mary-Lafon comme éditeur à partir du n 10, avril 1838.

Paris

Au Bureau du Journal, Quai Saint-Michel, n 15

Imprimerie de Terzuolo, rue Madame, n 30

2. Conditions de diffusion et d'accessibilité

Le développement du J.L.F. s'appuie dans cette période sur un important effort de diffusion, tant en France qu'à l'étranger. Les numéros sont composés en moyenne de 48 pages in-12, à l'exception de ceux dévolus à la réforme orthographique de Marle [Saint-Gérand : 1976] qui peuvent être étendus à 56 ou 64 pages, comme pour les deux premiers mois de 1828.

Le J.L.F. étant initialement publiés -- à des dates de parution malheureusement non fixes -- pendant dix mois de l'année sur douze, les éditeurs ont rapidement songé au système de l'abonnement. De février 1826 à décembre 1831, il en coûte alors 20 francs à Paris, 22 fr. dans les départements, et 25 fr. à l'étranger, pour recevoir le Journal. A partir de 1832, le rythme de parution suit les douze mois de l'année, et, pour la période 1834 - 1840, le coût des abonnements baisse sensiblement afin de favoriser une diffusion plus largement escomptée : 12 fr. à Paris, 14 fr. dans les départements et 16 fr. à l'étranger.

La révolution française de juillet 1830 a conduit à une interruption prononcée de la publication du Journal, en raison des activités politiques d'Armand Marrast, son principal rédacteur, et de la part prise par lui dans le déroulement des événements. Armand Marrast, né à Saint-Gaudens en 1801, fut d'abord régent au collège de Saint-Sever avant d'être maître d'études dans une pension parisienne, puis au collège Louis-le-Grand et à l'École normale. Docteur en 1826, il fut alors immédiatement chargé de la conférence de philosophie. Mais, compromis lors des obsèques de Manuel en 1827, Marrast se vit interdire le concours d'agrégation et perdit sa place. Devenu précepteur chez M. Aguado, il eut l'occasion d'enseigner un cours de philosophie à l'Athénée, dans lequel les grandes questions débattues par les idéologues, et les grands problèmes du langage, constituaient la base de la réflexion. Naturellement attiré par les intérêts du J.L.F., Marrast investit dans sa participation momentanée une énergie personnelle considérable. En effet, après la révolution, il s'attacha à développer une carrière politique qui le mena successivement en prison et aux premiers postes de l'éphémère seconde république. Une telle personnalité résume assez bien ce que les questions de langue et de langage peuvent -- au XIXe siècle -- receler d'intérêt philosophique et politique, avant que de révéler leur véritable nature linguistique.

La parution de la première série du J.L.F. donne l'occasion -- en janvier 1828 -- de fournir une liste des journaux quotidiens ou périodiques ayant publié une chronique consacrée au Journal. Cette liste reflète une diffusion assez large, et sans exclusive :

Le Pilote, 29 mars 1826

Le Mercure Ségusien, 28 octobre 1826

Le Mentor, 15 avril, 7 septembre 1826

Le Journal Politique et Littéraire de la Côte d'Or, 17 septembre 1826

Le Journal du Commerce de Paris, 14 janvier 1827

Le Journal de Paris, 9 novembre 1826

Le Journal de Dunkerque, 9 juin 1826

Le Frondeur, 7 avril 1826

Le Figaro, 1er août 1826

Le Drapeau Blanc, 23 mars et 1er novembre 1826

Le Courrier Français, 7 juin 1827

Le Corsaire, 3 avril, 2 septembre 1826

Le Constitutionnel, 14 juillet, 1826

La Quotidienne, 18 mars 1827

La Pandore, 24 mars, 9 juin 1826; 26 avril et 11 septembre 1827

La Nouveauté, 4 septembre 1826

L'Indépendant, 2 juin 1826

Journal Général du Loiret, 27 avril 1826

Journal du Pas de Calais, 22 avril 1826

Journal du Commerce de Lyon, 26 avril, 3 mai 1826

Hygie, 6 et 13 avril 1826

Galignani's Messenger of London, 25 novembre 1827

Sont d'ailleurs adjoints à ces articles quelques extraits de journaux étrangers -- essentiellement en provenance de Naples, Bruxelles, Genève, Londres et Münich -- faisant allusion au J.L.F.

Au frontispice du numéro de janvier 1832, figure la mention de la création de l'Union Grammaticale, Philosophique et Littéraire pour la propagation de l'étude des langues en général et spécialement de la langue française. Association en commandite par actions, cette société possède un fonds social de 25.000 francs, divisé en actions de 500, 250 et 125 francs. Et le titre de membre permet de devenir rédacteur du J.L.F, de recevoir le Journal tant qu'existera la société, ainsi que de partager proportionnellement les bénéfices de l'exercice. La date officielle de cessation de cette Union n'est pas précisément connue à ce jour, mais il est probable que la Société Grammaticale et Littéraire de Paris [1834], sous l'influence de Boniface et Ballin, et l'Institut des Langues, fondé le 28 avril 1837, appelé à devenir la première Société de Linguistique le 21 décembre 1839, ont successivement marqué les étapes de sa désagrégation.

Afin de faciliter sa diffusion, le J.L.F. adopte très tôt une formule de publication tendant à faire de lui un ouvrage de consultation aisée, sinon de référence scientifique très précise. La régularité de sa composition mérite -- à cet égard -- d'être soulignée.

Chaque numéro renferme une biographie de grammairiens, ou de lexicographe : Vaugelas, n 43; Lancelot, n 46; Duclos, n 51; Seconde Série, Ménage, n 8; Furetière, n 9; Richelet, n 11; d'Olivet, n 12; Nicole, n 13; Troisième Série, Lemare, n 3; Laromiguière, n 19; Sylvestre de Sacy, n 31; Éloge de d'Olivet, n 34... A la suite viennent des contributions traitant des conceptions globales sur le langage, de la lexicographie et des théories des lexicographes; de l'étymologie; de la grammaire générale; de l'histoire de la langue; des normes pour le français; de l'orthographe. Le spectre des langues abordées ne déborde pas -- outre le français -- celui des autres langues romanes, plus particulièrement l'italien, l'espagnol, et le provençal. Ce qui se conçoit à une époque où des publications spécialisées -- comme le Journal Asiatique -- s'attachent aux langues réputées exotiques.

Des tables des matières annuelles hélas incertaines, et des index voudraient en complément faciliter le repérage des informations :

1ère Série:

Vol. II, n 21, février 1828

Vol. III, n 31, février 1829, pp. 21-23 pp. 1-25

Vol. IV, n 40, janvier 1830, pp. 481-484

Vol. V, n 61, janvier 1832, pp. 497-512

Vol. VI, n 73, janvier 1833, pp. 473-476

2e Série:

Vol. I, n 13, janvier 1835, pp. 3-16

Vol. II, n 24, décembre 1835, pp. 576-593

Vol. III, n 36, décembre 1835, pp. 551-559

3e Série:

Vol. I, n 18, décembre 1838, pp. 857-871

Vol. II, n 30, décembre 1839, pp. 561-571

Vol. III, n 42, décembre 1840, pp. 579-580.

Les informations rapportées ci-dessus ne font état que des volumes que nous avons pu effectivement consulter à la Bibliothèque nationale, mais ne préjugent en rien de ce qui peut se lire dans des numéros malheureusement manquants. Il reste toutefois intéressant de constater que le volume de ces résumés tend généralement à s'amplifier jusqu'à la dernière année observée; signe de ce que le Journal augmente visiblement alors ses ambitions scientifiques.

3. Histoire du J.L.F.

Si l'on tient compte de son origine à partir d'Urbain Domergue, le J.L.F. s'inscrit dans une longue histoire sur la première partie de laquelle Françoise Dougnac a jadis apporté les lumières d'une recherche historiographique attentive(6). Les remarques développées ci-dessous ne s'appliquent qu'à la seconde phase d'existence du Journal, et prennent appui sur les fondements de cette renaissance, à savoir constituer la revue en fer de lance du mouvement de réforme orthographique prôné par Marle.

Claude-Lucien Marle [1795-1863] fonde donc à nouveau le J.L.F. en 1826 et entend en faire un lieu de discussion de questions grammaticales comme le précise la Préface du premier numéro : " Journal rédigé par une société de Grammairiens, ouvert à toutes les questions que le public lui adressera et présentant constamment toutes les solutions demandées " [p. 2]. Cette orientation vers le public posant en principe une interactivité désirable rend bien compte du climat dans lequel se développent alors les discussions sur le langage; moins de métaphysique, de principes, plus de pratique et de normativité. La langue, et notamment la française, devient une forme reconnue de socialisation des individus. Tout écart ou faute dans le maniement des formes de langue signe et désigne dès lors une faillite plus ou moins grande et grave d'intégration du locuteur à la communauté dans laquelle son discours prend sens. Louis Platt [1788-1847], grand contributeur du J.L.F., et auteur -- par ailleurs -- d'un Dictionnaire correctif écrit : " Oui, tout homme qui estropiera la grammaire, ne devra jamais se flatter d'exercer une grande influence intellectuelle sur ses concitoyens. Il verra, avec amertume, malgré toute son éloquence, le rire dédaigneux effleurer les lèvres de ses lecteurs ou de ses auditeurs, et détruire peut-être le germe d'une pensée utile ou généreuse, qui, ornée d'une phrase correcte, eût laissé un ineffaçable et fécond souvenir "(7). Dans l'espace de ces dix années, qui verront le passage d'une monarchie de droit divin, celle du roi de France, à une monarchie constitutionnelle, celle du roi des Français, s'élabore le déplacement d'une langue soumise aux impératifs classiques de la pureté, de l'élégance vers une langue désormais reconnue dans sa fonction sociale intégrative, et dans sa dimension nationale. Ce nouvel intérêt émergeant justifie que le J.L.F. -- dès ses nouveaux débuts -- soutienne la publication fragmentée du Cours de langue française de Boniface. Or cet ensemble donnera naissance à la Grammaire Française Méthodique et Raisonnée, publiée pour la première fois en 1829 chez Delalain. Et qui connut 19 réimpressions jusqu'en 1873, étant accompagnée d'Exercices grammaticaux, eux-mêmes subdivisés en deux volumes. Le premier, "contenant un questionnaire sur toutes les parties de la grammaire", connut 8 réimpressions de 1839 à 1875; le second, "contenant deux cents exercices gradués sur toutes les parties de la syntaxe", connut également huit réimpressions entre 1839 et 1877. On voit ainsi que -- dès sa seconde origine -- le J.L.F. irrigue le développement de l'enseignement grammatical au XIXe siècle bien au-delà de sa seule carrière. Ce qui pose assez la question de son influence. L'oeuvre de Boniface, pour sa part, se place implicitement sous la bannière des grammaires idéologiques du début du XIXe siècle : Destutt de Tracy et Domergue, principalement, à quoi s'ajoute -- Boniface ayant été disciple de Pestalozzi à Yverdon, entre 1814 et 1817 -- le désir de favoriser en France un timide renouvellement des méthodes pédagogiques.

En parallèle, le J.L.F. publie des discussions didactiques et des comptes rendus d'ouvrages grammaticaux récemment parus. Une revue littéraire s'y adjoint à partir de 1828; augmentée en 1829 et 1830 d'une rubrique de philosophie logique, langage et grammaire générale. Il est toutefois évident que la part la plus importante de l'entreprise en ces années est dévolue à la réforme orthographique de Marle, dont j'ai précédemment [v. Supra n. 3] analysé les tenants et les aboutissants économiques, sociologiques, linguistiques et idéologiques.

C'est d'ailleurs sous cet aspect -- indissociable des fonctions sémiologiques du langage -- que se révèlent le mieux les particularités du J.L.F. Comme Philarète Chasles le marque en préliminaire à la Grammaire Nationale des Bescherelle [1834], et, à l'instar de ce que Villemain -- sur un bord opposé -- réalise pour la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie [1835], s'affirme et s'affiche ici la revendication politique de la langue française. L'engagement d'Armand Marrast [1801-1852] dans les épisodes de la Révolution de 1830, et ses difficultés ultérieures sont assez représentatives du fonds culturel et idéologique sur lequel se développent les altérations de la langue et de ses représentations dans la conscience des usagers et des critiques, grammairiens et esthéticiens du langage. L'en-tête du volume de 1832 signale d'ailleurs explicitement ce fait.

La première Série s'achève avec le numéro 77, daté d'octobre 1833. Mais depuis plus d'un an la régularité de la publication avait été grandement et gravement affectée par un défaut de trésorerie inhérent à l'Union Grammaticale, Philosophique et littéraire, et par les derniers combats de l'idéologie : huit numéros seulement en 18 mois!

La seconde Série commence donc en janvier 1834 et s'achèvera en décembre 1836. Il est probable que la part prise par Nodier dans cette seconde entreprise a été sinon déterminante du moins importante et perceptible. L'auteur des Notions élémentaires de Linguistique, justement publiées en 1834, recherche d'évidence le meilleur moyen de résoudre simplement les difficultés linguistiques, et souhaite " exposer les notions principales d'une manière claire, sous une forme accessible aux esprits simples, qui ne soit pas repoussante pour les esprits délicats " [p. 296]. Un sorte de quadrature du cercle... Mais également une sorte de provocante remise en question des dogmes dominants, en l'occurrence de l'idéologie, à quoi réagissent vigoureusement les derniers survivants du mouvement philosophique : Daunou et Laromiguière, notamment, qui dénient les formes de l'idéalisme -- religieux ou illuministe -- que Nodier convoque dans ses ouvrages de linguistique sous les références faites à Bonneville, David de Saint-Georges et surtout Court de Gébelin.

Le premier numéro de 1836 [janvier, pp. 44-48] dresse la liste des membres réguliers de la Société Grammaticale et Littéraire de Paris au cours du dernier trimestre de 1835, comme s'il était nécessaire de recenser les forces vives à la veille de grands combats. Cette société, qui sera supplantée quelque trois ans plus tard par la première Société de Linguistique, est établie rue des Jeûneurs, n 12, dans le quartier du Sentier à Paris, et se constitue alors de 7 membres honoraires, 50 membres résidants, 51 membres correspondants et 6 membres du Bureau. Le huitième numéro de la même année modifie cette constitution en promouvant Bescher, Boniface et Vanier comme membres honoraires, et en ajoutant 5 membres correspondants et 2 membres correspondants aux listes précédentes.

La troisième Série du J.L.F. voit le jour en juillet 1837, après six mois d'interruption, et à l'heure où le climat des discussions scientifiques sur la langue et le langage devient de plus en plus troublé. Certes Daunou, De Gérando continuent à revendiquer l'intégrité du modèle idéologique; mais des contributeurs tels que Cahen, Le Gonidec et Platt attestent de l'importance des nouvelles méthodes : investigations étymologiques, définition des normes linguistiques de la société, recherche d'une langue universelle.

La création de l'Institut des Langues, effective depuis 28 avril 1837, est annoncée dans le onzième numéro de la 3e série [p. 550], soit en mai 1838, un mois après que Platt a pris la succession de Mary-Lafon comme éditeur de la série. Nous sommes là en période de transition des méthodologies qui s'affranchissent peu à peu de la philologie, et de mutation des intérêts et des objectifs de la linguistique. On déduira de ce retard la difficulté à stabiliser une situation théorique, pratique et épistémique conflictuelle en ces années où se meurt la version métaphysique standard de la grammaire générale. Le douzième volume du J.L.F. [p. 573-575] établit d'ailleurs une nouvelle liste des sociétaires, incluant :

- 3 membres honoraires étrangers : Bopp, Grimm [Jacob], Mezzofanti;

- 7 membres honoraires français : Burnouf et Burnouf fils, Daunou, Edwards, Guizot, Haase, Nodier;

- 25 membres résidants : Ackermann, Auguis, Bascans, Bessières, Biezma Guerrero, Blanzy, Boreau, Boussi, Casella, Dessalles, Dupont, Huvé de Garel, Johnson, Mary-Lafon, Jost, Leclerc, Ledain, Le Peletier d'Aunay, Lourmand, Michelot, Platt, Quitard, Redler, Terzuolo, Velay;

- 13 membres correspondants : Appert, Ball, Cornish, Dessiaux, Dunand, Hauréau, Houdard, de Méza, Le Mesl, Pierret, Reclam, Rosin de Pratz et Schram.

Les Statuts constitutifs de l'Institut des Langues sont publiés dans le volume 13 de cette même série [pp. 623-632] et stipulent que cet Institut est divisé en trois sections ou classes; la première est consacrée à la langue française; la seconde aux langues vivantes étrangères; et la troisième... aux langues mortes. L'adhésion se monte à 20 francs or par an ou 300 francs à vie; il en coûte 10 francs d'obtenir le diplôme de membre. Et deux réunions mensuelles sont régulièrement organisées, le premier et le troisième jeudi, à 19h. 30, dans les locaux du siège. L'article 81 de ces Statuts précise : " Un traité fait entre l'Institut des Langues, représenté par le Conseil, auquel tout pouvoir est donné à cet effet, et le gérant du Journal, fixera les obligations réciproques, ainsi que le prix que la Société paiera pour le Journal. ".

Et c'est à la suite du rapport de Jean-Léon Dessalles que l'Institut des Langues se transforme, le 21 décembre 1839, en Société de Linguistique. Statuts et membres de la Société sont alors reexaminés; Ackermann devient membre correspondant à Berlin; Otterburg, Taranne et Terzuolo, l'imprimeur et l'éditeur commercial du J.L.F., ainsi que Pierquin de Gembloux s'adjoignent aux membres précédents de l'Institut. Les détails factuels de cette modification méritaient d'être connus, car ils peuvent aider à mieux comprendre le sens de cette déambulation en territoires frontaliers. Politique : Qu'est-ce qui constitue la langue française? Philosophie : Quels sont les rapports de la langue et de la pensée? Anthropologie : Qu'est-ce qu'une langue peut nous apprendre sur ceux qui la pratiquent? Histoire : D'où provient le français? Philologie : Que révèlent de la langue les textes anciens? Ces différents questionnements interfèrent et mêlent alors leurs préoccupations à la définition d'un véritable objet linguistique.

Le dernier numéro publié de cette Série -- pour autant que nous ayons pu en suivre le développement -- ne donne aucune raison de la cessation de publication. Comme le suggère S. Auroux(8), on peut penser que cette interruption entérine le fait que le J.L.F. n'a pas réussi à s'attacher un nouveau public intéressé par des recherches théoriques allant au-delà des frontières du français et -- plus largement -- des grandes langues romanes. C'est au reste dans ce dernier numéro que figure pour la première fois en français la traduction d'un fragment de l'introduction à l'Oeuvre sur le Kawi de Wilhelm von Humboldt [pp. 539-550], dont les intérêts n'ont évidemment plus rien à voir avec le normativisme empirique des principaux rédacteurs du J.L.F.

4. Évolution des contenus du Journal

Considérées comme un ensemble, les trois Séries du J.L.F. affichent une large palette de rubriques différentes qui -- le temps passant et selon les impératifs doxiques du jour -- iront se restreignant ou se reconfigurant de manière significative. Parmi ces rubriques, certaines jouissent d'une relative stabilité. Ainsi des biographies de grammairiens qui donnent une excellente idée de l'horizon de rétrospection sur lequel travaillent les rédacteurs du Journal : les portraits de Vaugelas, Lancelot, Duclos, Ménage, Furetière, Richelet, d'Olivet, Nicole, Lemare, Laromiguière, Sylvestre de Sacy, renvoient à des périodes de l'histoire de la langue française clairement identifiables : classicisme et idéologie. La méthode de présentation de leur biographie s'identifie au modèle descriptif contemporain : l'homme et l'oeuvre, que l'on associera ultérieurement à la méthode beuvienne. De tels principes réduisent naturellement la portée de l'historiographie; cette dernière s'applique donc plus à des individualités qu'à une discipline envisagée sous l'angle des variations du corps de doctrine qui la constitue.

Un second type de rubrique assuré de permanence est celui des observations lexicologiques et [méta-]lexicographiques, que soutient au reste l'accélération du rythme de publication des grands ouvrages du genre. Le Dictionnaire Général des Dictionnaires français [1834] de Napoléon Landais est l'objet -- en 1835 -- d'une longue critique par Ragon, et -- en 1837 -- par Dessiaux; lesquelles stigmatisent les défauts de l'ouvrage sans pour autant donner les principes d'une saine lexicographie. La sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française [1835] est à l'identique objet de critiques vigoureuses; il est vrai que ce n'est pas la première édition de l'ouvrage des Académiciens à subir ces reproches. Le public du J.L.F. est d'ailleurs moins friand de pures recherches étymologiques sur les mots les plus courants du français qu'il recherche des explications concernant l'emploi des proverbes les plus courants, ainsi que les rédige Quitard depuis 1832. Un dictionnaire parémiologique en sera issu, qui témoigne de l'intérêt grandissant du public en faveur de l'histoire de la langue française, et notamment en sa période médiévale. Au début du second tiers du XIXe siècle, ces questions trouvent un relais important dans l'élucidation de la nature et du rôle des patois, et dans les disputes opposant les partisans de la thèse romaniste et ceux de la thèse celtique. Le rôle de Pierre-Marie Le Mesl, maire de Paimpol, comme contributeur du J.L.F. s'explique essentiellement par là. Les études de ce type sont au reste soutenues par des positions philosophiques de la conception du langage et des langues souvent antagonistes(9). Ces dernières évoluent entre la tentation de l'explication par l'hypothèse du monogénétisme divin, les principes déductifs de l'Idéologie, qui dénient l'existence de Dieu, et les recherches de principes universels susceptibles d'être inférés d'une analyse spéculative ou de comparaisons factuelles. La grammaire générale -- comme on l'a déjà vu -- marque indéniablement le J.L.F., et Daunou, De Gérando, Laromiguière, à cet égard, sont ses grands hommes jusqu'aux environs de 1837; mais la création de l'Institut des Langues limite fortement les droits à la spéculation métaphysique au profit d'une reconnaissance plus forte du droit issu d'une étude précise et rigoureuse des faits de langue.

Orthographe et normes sociales du langage sont significativement reléguées dès lors au second rang des préoccupations du J.L.F. Et le premier est alors occupé par l'approche comparative, principalement guidée par les travaux étrangers de Bopp, Grimm, Schlegel, et Humboldt. La langue française, qui avait été à l'origine l'assiette essentielle du Journal, fait désormais place à l'ensemble des langues romanes et même à quelques considérations relatives à l'indo-européen.

En dépit des variations de son titre, le J.L.F. -- comme on l'a vu plus haut -- a toujours fait preuve d'une grande diversité d'intérêts grammaticaux et linguistiques. La citation d'un couple de vers de Boileau lui sert d'exergue entre 1826 -- le début du mouvement orléaniste -- et le dernier numéro de la première série, passant donc imperturbablement au-dessus des orages de la révolution de 1830, avouant ainsi la priorité concédée aux questions normatives, et la prédominance d'une esthétique de la langue parfaitement accordée à des sujets littéraires :

L'ère romantique(10) voit ainsi se produire un changement fondamental de position du problème de la langue et du langage. La première tend à dégager des normes pour mieux affirmer son pouvoir de régulateur social et sa fonction d'exclusion. Le second s'applique de plus en plus à formuler des lois générales, non plus fondées sur des a priori concernant l'organisation de la pensée, mais sur des faits et l'observation de langues différentes, susceptibles d'être ramenées historiquement à des familles sinon encore à de véritables types. Certes Marie-Joseph de Gerando [1772-1842] et Pierre Laromiguière [1756-1837] sont des garants importants de l'idéologie grammaticale, mais ils n'ont jamais été des rédacteurs effectifs et actifs du J.L.F. contribuant à l'édification d'une grammaire idéologique. Cette tâche fut assumée par de plus obscurs contributeurs, aussi différents que :

- Claude-Lucien Marle [1795-1863], directeur de l'École Normale de Saône-et-Loire à Autun, promoteur d'une réforme orthographique qui fit long feu en raison de son environnement historique immédiat, et ne survécut pas plus à la conquête de l'Algérie qu'à la révolution de 1830. Un des grammatistes ayant vite compris quel parti économique, judicieusement greffé sur des préoccupations philanthropiques, pouvait être tiré des études de langue. Qui, envisageant l'application de sa réforme et la pratiquant lui-même, ne sourcille point écrivant : " Dès lors plus de difficultés, ni pour la lecture, ni pour l'orthographe; du jour où un enfant conaîtra l'alfabet, il saura lire, et, du jour où il saura lire, il possèdera toute la siense orthografique. Que de larmes épargnées au jeune âge! Que de tems économizé au profit des connaissances utiles! Quèle facilité pour les étranges qui se livrent à l'étude de notre langue! Quèle source féconde en avantages de tous genres! [...] L'économie politique même, qui sait que le plus petit bénéfice souvent répété peut procurer de grands profits, en trouverait un immense dans cette réforme. J'ai cherché dans plusieurs frases quèle serait la diminution des lettres employées, et cèle que j'ai trouvée est de près d'un tiers; suposons seulement un quart. Si l'on admet que sur trente-cinq millions de Français, un million, en terme moyen, consacre sa journée à écrire, si l'on évalue le prix moyen de ces journées à trois francs seulement, on trouve un milliard sur lequel on économiserait deux-cent cinquante millions par année. La librairie dépense bien une centaine de millions en papier, composition, tirage, port, etc... sur lesquels on gagnerait encore vingt-cinq millions. Mais le nombre de gens sachant lire et écrire décuplerait, les livres coûtant un quart moins cher, il s'en vendrait par cela seul le double, et le double encore parce que tout le monde lirait. De sorte que ce profit de deux-cent soixante quinze millions serait doublé ou quadruplé, et l'économie imperceptible d'une lettre par mot donnerait un bien plus grand bénéfice que les plus sublimes progrès de la mécanique "(11). Sans commentaire autre que celui qui pourrait nous ramener à la fable du pot au lait!...

- René-François Bescher [1768-1845], membre résidant de la Société Grammaticale et Littéraire de Paris depuis 1807, maître d'études au Lycée Impérial, devenu littérateur, et auteur d'une Théorie nouvelle et raisonnée du participe français où l'on donne la solution de toutes les difficultés d'après un seul principe appuyé sur d'une foule d'exemples puisés dans nos meilleurs auteurs, et rangés, lorsque la clarté l'exige, par ordre alphabétique, Paris, 1810, chez l'auteur et Arthus Bertrand.

- Alexandre Boniface [1786-1841], auteur d'innombrables livres de grammaire destinés à soutenir la diffusion d'une analyse idéologique simplifiée et mise à la portée de toutes les intelligences. Grammairien et littérateur, donc, introducteur en France de la méthode d'enseignement populaire de Jean-Henri Pestalozzi, et continuateur de l'oeuvre de Domergue sous le titre de Manuel des amateurs de la langue française. Son Abrégé de la Grammaire Française, Méthodique et Raisonnée, adoptée par le Conseil Royal de l'Université pour les Colleges et les Écoles normales -- Paris, 1829, Delalain, Levrault, rue de la Harpe, 81, et chez l'Auteur, rue de Tournon, 33. -- constitue un bon exemple de cette grammaire didactique qui connut grand succès, puisqu'on en relève 19 réimpressions jusqu'en 1873. Le sommaire en est significatif :

Livre premier : Connaissances préliminaires. I. Notions métaphysiques; distinctions typographiques utiles à l'ouvrage ["Le texte en petit caractère peut n'être point confié a la mémoire des Élèves"]; langue, langage, proposition, sujet, attribut, verbe, phrase [1-2]. II. Éléments du langage [3-7]; III. De la Grammaire [7]. IV. Idée générale de la lexicologie [8]. Livre second : Lexicologie ou Classification des mots. I. Du substantif [10-12]; II. De l'Adjectif [12-14]. III. Du Pronom [14-16]. IV. Du Verbe : Définition, différentes espèces, compléments du verbe, modes, temps, tableaux synoptiques [16-23]. V. Des invariables : Adverbes, prépositions, conjonctions, exclamations [24-25]. Livre troisième : Lexigraphie. I. Du Substantif [26-27]. II. De l'Adjectif [27-29]. III. Du Pronom [29]. IV. Du Verbe : Accord, Finales caractéristiques des personnes et des nombres, Mode interrogatif et mode indéfini, Conjugaisons, Verbes irréguliers [29-60]. V. Des Invariables : Adverbes, prépositions, conjonctions, exclamations [61-63]. Livre quatrième : De la Sintaxe [sic]. I. De la Analyse logique : de la Proposition et de ses parties constitutives, du sujet et de l'attribut, diverses espèces de propositions, compléments, division de la phrase en propositions [64-69]. II. Du Substantif [69-77]. III. De l'Adjectif [77-87]. IV. Du Pronom [87-94]. V. Du Verbe : Accord avec le sujet, des participes, emploi des auxiliaires Avoir et Etre, mode indéfini, mode appellatif, mode subjonctif, mode interrogatif, emploi des temps, observations sur quelques verbes [94-130]. VI. De l'Adverbe et des pléonasmes vicieux [131-134]. De l'usage des expressions négatives [135]. Du Ne dubitatif [137]. VII. De la Préposition [141]. VIII. De la Conjonction [147]. Livre cinquième : De la Ponctuation. De la Virgule [149]. Du point virgule [151]. Des deux points [152]. Des signes orthographiques y compris le tiret [155]. Table des matière [157-160].

Il constitue effectivement une bonne illustration de l'accommodation progressive des intérêts d'une grammaire métaphysique à des nécessités prescriptives et normatives, et présente l'intérêt d'articuler les domaines de la lexicologie, de la lexigraphie et de la syntaxe, en insistant sur la position déterminante d'une analyse de type logique dans la construction d'un modèle explicatif du fonctionnement de la langue.

- Pierre-René Auguis [1786-1846], professeur, puis sergent dans la marine hollandaise, publiciste connu dans les journaux sous la Restauration, emprisonné à la Force de 1815 à 1817 pour articles injurieux à l'égard du roi, puis élu député et membre du Parlement après la révolution de juillet, conservateur enfin de la Bibliothèque Mazarine à partir de 1842. Auteur en 1820 d'un ouvrage intitulé Du Génie de la langue française.

- Armand Marrast [1801-1852], autre publiciste français, dont j'ai retracé plus haut la carrière. Professeur de philosophie, puis rédacteur politique du journal républicain La Tribune. Emprisonné à Sainte-Pélagie en 1834, d'où il s'évada en 1835 pour l'Angleterre.

- Joset Dessiaux [1793-1869], principal du très provincial lycée d'Issoudun, oublié en dépit d'une abondante production -- entre 1826 et 1840 -- de manuels grammaticaux principalement orientés vers la simplification des explications du mécanisme grammatical. Ou encore :

- Victor-Augustin Vanier [1769-1845], Grammairien né à Suresnes, qui, après une carrière militaire, ouvrit à Paris en 1810, un cours de grammaire pratique à l'Oratoire. Vanier participa en 1819 à la rédaction des Annales de Grammaire. Il fut l'auteur en 1822 d'une Grammaire pratique [...] qui sera traduite en langue anglaise (41832), des Participes réduits à une seule règle et mis à la portée de toutes les intelligences (1829), ainsi que d'un Traité d'analyse logique et grammaticale [1835]. Son Dictionnaire grammatical, critique et philosophique de la langue se présente comme une Grammaire française didactique, dont les articles sont alphabétiquement rangés et présentent un état supposé exhaustif et critique de la nomenclature grammaticale. L'ouvrage a la particularité d'afficher sans ambiguïté son idéologie philanthropique, marquant ainsi l'indéfectible et infrangible alliance de la langue et du politique. La finalité poursuivie par l'auteur est effectivement de mettre à la portée du plus grand nombre les règles de la langue française, simplifiées et généralisées de telle sorte qu'elles permettent de souder une collectivité de locuteurs. Les innovations terminologiques y sont proscrites et l'auteur y prononce une vigoureuse condamnation de la néologie. Son corpus illustratif s'appuie -- en parties égales -- sur l'autorité des grammairiens antérieurs référencés sans exemples: Lhomond, Condillac, Laveaux, ou contemporains: Girault-Duvivier, Bescherelle, Butet de la Sarthe, Boniface, et sur les citations d'auteurs classiques ou post-classiques: Pascal, La Rochefoucauld, Saint-Evremont, Molière, La Fontaine, Boileau, Mme de Genlis, sans indication de passages.

- Louis Platt [1778-1847], l'auteur anonyme du Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux [1835], qui se signale par un sens aigu du purisme et de la correctivité induisant une forte corrélation entre intégration sociale et correction grammaticale.

- Pierre-Marie Quitard [1793-1882], auteur tardif [1842] d'un Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et locutions proverbiales de la langue française en rapport avec les proverbes et locutions proverbiales des autres langues [Artus Bertrand], qui contribua également à l'Écho des Écoles Primaires, et écrivit des Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français à l'époque de La Tribune des linguistes [1858]; considéré dès la première heure comme un spécialiste des formes diverses de l'oralité et de la parémiologie.

- Jean-Léon Dessalles [1803-1878], spécialiste d'histoire du Périgord, attaché à la section historique des archives du Royaume, et collaborateur du Lexique roman de Raynouard entre 1826 et 1836, qui obtiendra en 1858 le Prix Volney de l'Institut pour des Études sur l'origine de la formation du roman (langue du midi) et de l'ancien français; la langue et la littérature romane... Ce qui le place d'emblée dans le camp des philologues officiels, accrédités par l'Institut, mais irréductiblement hors de l'évolution scientifique de la discipline telle qu'elle se dessine en Allemagne à la suite des travaux de Diez.

- Jean-Edme Serreau [1769-1851], l'exacte contrepartie idéologique de Nodier, avocat et grammairien, journaliste à La Tribune en 1830, qui s'associa à François-Narcisse Boussi [1795-1868], grammairien et journaliste républicain, né à Thouars [Deux-Sèvres], et représentant du peuple pour son département à la Constituante de 1848; auteur, en 1834, d'un Mécanisme du langage ou Théorie des sons et articulations. De leur ensemble naquit une Grammaire Ramenée à ses Principes naturels ou Traité de Grammaire Générale appliquée à la langue française, avec deux tableaux synoptiques contenant la conjugaison de tous les verbes, Paris, 1824, Pélicier, qui devait être la dernière grande grammaire de ce type -- et présumée conforme aux modèles du genre -- parue en France, malgré les publications postérieures de Montlivault [1828], Durieux [1830], Jullien [1832], Jonain [1837], Proudhon ou Caillot [1838], en attendant la dérive du général vers le comparatif attestée par Montémont [1845] et Perron [1847], ou Poitevin [1856] et Hennequin [1857]. La Grammaire de Serreau et Boussi présente le dernier état de la théorie, à l'heure où celle-ci se trouve en butte aux effets de pression idéologique de l'éclectisme philosophique et de l'empirisme pratique des théoriciens de la première grammaire scolaire. L'ouvrage de Serreau et Boussi possède effectivement la caractéristique de reproduire globalement le plan des grandes grammaires métaphysiques caractéristiques du genre, tout en l'infléchissant subrepticement vers un traitement qui laisse à la langue toute son amplitude pratique, et qui relègue finalement au second plan son armature idéologique. La Grammaire de Serreau et Boussi trahit ainsi l'influence subie des grandes grammaires métaphysiques du XVIIIe siècle, et, notamment, du Cours d'Étude rédigé par Condillac pour le Prince de Parme. Mais elle laisse également paraître le souci d'une simplification pratique de la description dont Lhomond peut constituer le modèle. C'est à Boussi que l'on doit l'idée de retracer dans les pages du Journal les biographies de certains grammairiens contemporains ayant exercé une certaine influence sur le cours du développement de la discipline. Et c'est bien ici le cas de la notice révélatrice consacrée à Pierre-Alexandre Lemare. Cette notice, en effet, présente les détails d'une vie que l'on pourrait juger balzacienne ou stendhalienne, riche d'enseignements moraux et de leçons de civisme courageux, grâce auxquels se renforce l'accréditation de l'idée selon laquelle grammaire et éthique, apprentissage de la langue et propédeutique du citoyen, sont à cette époque tout un.

- Jean-Bernard Lafon, dit Mary-Lafon [1812-1884], lauréat en 1841 du Prix Volney de l'Institut pour son Tableau historique et comparatif de la langue parlée dans le midi de la France et connue sous le nom de langue romano-provençale. Et auteur de Cinquante ans de vie littéraire, Calmann-Lévy, 1882, prodigieux témoignage sur les différents aspects des luttes linguistiques de l'époque [pp. 32-35].

A ces noms il conviendrait d'adjoindre ceux de Gervais-Népomucène Redler [1788-1852], Charles-Auguste Michelot [1792-1857], voire d'Adolphe Radiguel [1789-1858], auteur en 1829 d'une Philosophie du langage, Cours où l'on exposera la théorie d'une langue philosophique et celle d'un alphabet vraiment analytique; et, entre 1837 et 1840, de divers ouvrages destinés à faciliter l'apprentissage de la lecture : Le parfait lecteur français ou la lecture régularisée, Paris, Portier, Syllabaire du parfait lecteur français, Paris, Levrault. Contributeurs certes bien oubliés de nos jours, mais qui, par certaines de leurs actions, en ces temps mouvants, n'ont pas moins donné au J.L.F. une certaine configuration épistémologique. Cette dernière ne se comprend au reste qu'en référence à l'institutionnalisation du savoir linguistique qui se développe à cette époque, à travers de multiples sociétés en constante émulation..

5. Le J.L.F. et les Sociétés corporatistes ou savantes

Gabriel Bergounioux a bien montré(12) comment, au milieu du XIXe siècle, la linguistique moderne naît dans un enthousiasme foisonnant, qui fait converger les intérêts suscités par les langues rares, les langues anciennes, les langues régionales et leurs littératures; une concurrence qui permet d'entrevoir à terme la construction des notions de phonétique [Dufriche-Desgenettes, 1859] et de sémantique [Chavée, 1849; et Bréal, 1866](13). L'Académie Celtique, datée de 1804, et devenue en 1813 Société des Antiquaires de France, ainsi que la Société Asiatique, attestée en 1821, accompagnent cette évolution de leurs publications; respectivement les célèbres Mémoires [depuis 1807] et le Journal Asiatique [1822], successeur des anciennes Recherches Asiatiques [1805]. Précédant cette éclosion, un mouvement de diversification et d'affrontements a parcouru et traversé le petit univers des amateurs de langue, duquel le J.L.F., au hasard de ses collaborateurs épisodiques ou conjoncturels, peut-être même conjecturaux dans leurs principes, s'est largement fait l'involontaire écho.

L'histoire de ces tensions remonte à des années bien antérieures à la publication de la seconde série du Journal. En effet, il faut se rappeler que le grammairien révolutionnaire, Urbain Domergue [1745-1810], fondateur et animateur en 1791 de la Société délibérante des amateurs de la langue française, s'est servi de la première série des publications du Journal de la Langue Française [1784-1788, 1791-1792, 1795 et suivantes] pour asseoir le crédit de cette première institution. Un Conseil Grammatical lui est substitué à la fin de 1796 ou au début de 1797, dont l'action se développe jusqu'aux années 1803-1804. Le 25 octobre 1807, lui succède l'Académie Grammaticale, dont l'ambition est de " travailler au perfectionnement de la science des idées et de la science des mots, depuis les premiers éléments jusqu'aux théories transcendantes ". Ce dessein rend assez bien compte des déplacements de la théorie grammaticale intervenus depuis la Révolution. De la suprématie acquise de l'Idéologie, et des partages de territoire auxquels procède cette dernière, qui seront perceptibles -- non sans erreurs ou détournements terminologiques -- jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, bien au-delà de la mort de la doctrine. Un Bernard Jullien, en 1849 par exemple, réduplique sans sourciller l'opposition entre une haute grammaire ou grammaire transcendante, dite supérieure, et une grammaire pratique, proprement dite, ne voyant pas qu'il enferme désormais dans cette dichotomie la frêle distinction du style et de la langue au lieu de puiser en elle l'énergie nécessaire pour conceptualiser les rapports du signe à l'idée qu'il véhicule. De 1813 à 1814, Alexandre Boniface peut publier le Manuel des Amateurs de la Langue Française, avant de prêter main forte à Marle lors de la renaissance en 1826 du Journal Grammatical et Didactique de la Langue Française, d'où sera issue en 1828 la Société Grammaticale et Littéraire de Paris.

Cette dernière a essentiellement pour objectif de codifier les usages et de proposer un modèle de représentation juridique du langage, appelé au reste par la demande sociale du lectorat, qui se montre avide de réponses pratiques directement utilisables et applicables à des cas concrets d'interrogation grammaticale ou lexicale. La grammaire générale ne peut plus guère servir alors qu'à vérifier la conformité des lois aux principes généraux. C'est de cette situation que procèdent -- semble -- t-il -- les divergences ayant peu à peu opposé les partisans de la méthode métaphysique et ceux de la méthode pratique. Les événements de 1830, politiques, idéologiques, sociaux, avec leurs implications épistémologiques, vont être l'occasion de marquer plus nettement, et définitivement, la fracture.

Les méandres et marécages dans lesquels s'enlise l'histoire des sciences à l'époque de la première et de la seconde Restauration voient progressivement disparaître les activités de cette Académie, à laquelle succède -- d'après la page liminaire du J.L.F. de janvier 1832 une Union Grammaticale, Philosophique et Littéraire pour la propagation de l'étude des langues en général et spécialement de la langue française. La constitution de cette instance, en termes économiques et financiers tout d'abord, puis dans son intitulé même, est assez révélatrice des torsions épistémiques en lesquelles aboutissent les tensions idéologiques précédemment notées. Le capital de l'affaire, comme on l'a rappelé plus haut, est déclaré "industriel"; situé à un niveau respectable -- 25.000 francs or -- il est partagé en actions de trois valeurs -- 125, 250, 500 francs -- qui permettent de convertir le travail intellectuel en bénéfices éventuels. S'accrédite donc ici un processus d'application à la langue et au langage des principes d'économie politique que les économistes de la Monarchie de Juillet s'appliquent parallèlement à théoriser. Le titre de membre donne le droit de participer -- en tant qu'auteur ou éditeur -- à la rédaction du Journal. Tandis que le titre suggère le clivage distinguant désormais de plus en plus nettement l'étude générale des langues, devant mener à la constitution d'une science linguistique, et l'étude particulière de la langue française, encore mal déprise de la philologie et des Belles Lettres. En 1834, comme en 1828, l'article premier stipule que cette instance : " s'occupe de grammaire générale et de grammaire particulière. [Et qu'elle] s'attache principalement à résoudre les difficultés de la langue française ". Rien là que d'ordinaire : un courant de pensée et une méthodologie sont en train de disparaître; la langue française, comme objet d'étude, assure la continuité du phénomène évolutif, et s'avance en première ligne des intérêts immédiats de l'enquête.

C'est à la création de l'Institut des Langues, en avril 1837, que se marquent les premiers signes d'une coupure bien plus nette. Comme je l'ai rappelé précédemment par la liste des contributeurs désormais actifs dans le J.L.F., la dimension historique des phénomènes linguistiques acquiert désormais toute son ampleur, et les statuts -- prenant acte de ce que l'histoire sert désormais de modèle à la science -- stipulent donc tout d'abord que " L'Institut des Langues s'occupe de la grammaire et de l'histoire des langues en général, et spécialement de la française ", induisant par là une corrélation promise à un grand avenir dans les dimensions didactique et heuristique de la langue comme objet. C'est précisément ce début de position d'un objet langue susceptible d'être soumis à des procédures d'examen scientifiques que justifie l'article 82 des mêmes statuts : " Toute lecture et toute discussion étrangères à la science qui est le but des travaux de l'Institut des Langues sont formellement interdites ". Il est vraisemblable que ce dernier texte vise à exclure des débats les questions d'ordre religieux et politique quand Guiseppe Gaspare Mezzofanti [1774-1849], cardinal, bibliothécaire au Vatican, et Nicolas-Rodolphe Taranne, secrétaire du Comité historique de la langue et de la littérature françaises au Ministère de l'Instruction publique, vont siéger parmi les administrateurs. Il faudra encore attendre un peu plus de deux décennies pour que la question de l'origine des langues soit définitivement proscrite des discussions réputées scientifiques.

Francisque Michel, en Grande-Bretagne, Xavier Marmier, en Allemagne et dans les pays nordiques, sur la sollicitation de Guizot et Salvandy, sont partis à la quête des premiers monuments de la littérature française. Ackermann et Génin, Fallot et Paulin Paris ont engagé leurs recherches divergentes sur les états originels de la langue française. La fondation de la première Société de Linguistique, le 21 décembre 1839, entérine cette évolution et sanctionne désormais l'attachement à des épistémès et des méthodologies désormais dépassées. L'éviction ou une reformulation majeure du contenu classique de la grammaire générale -- qui figurait dans les intérêts de la Société Grammaticale et disparaissait de ceux de l'Institut des Langues -- est le prix à payer pour ce ressourcement. Du côté de la philologie se situent l'archéologie et l'histoire des langues; du côté de la linguistique se situent la philosophie et la logique du langage. La grammaire générale -- telle qu'elle se définit désormais -- ne se situe pas quant à elle en réelle opposition avec ces disciplines; elle les incite au contraire à mieux se définir dans leurs spécificités. Envisageant les langues dans leurs relations au langage, cette nouvelle grammaire générale incite au comparatisme, et prépare la voie aux études typologiques.

Certes, ce sont là des voies que les rédacteurs du J.L.F., y compris ceux de sa troisième série, n'avaient probablement pas conscience de frayer, enfermés qu'ils étaient dans des préoccupations fort bornées; mais dont la rétrospection historique permet de mieux entrevoir les justifications. A cet égard, contrairement à ce que des historiens classiques de la langue ont pu écrire, les variations d'intitulé et de contenu de ce Journal ne subtilisent pas sur des têtes d'épingles; elles accompagnent la laborieuse constitution en France d'une science du langage qui s'appuie désormais -- à parts égales -- sur l'observation des faits de langue et sur leur théorisation en fonction de modèles initialement historiques, puis biologiques et enfin sociologiques. A bien lire le détail des articles publiés dans le J.L.F. de 1826 à 1840, ne retrouve-t-on pas d'ailleurs sous forme éclatée ces diverses formes d'intérêts? Il y a bien là -- me semble-t-il -- une nouvelle attestation des interactions de l'histoire de la langue française dans toutes ses dimensions et de la réflexion critique qui -- par l'intermédiaire de considérations épi- et métalinguistiques -- en explicite les variations au XIXe siècle.


Notes

1. Repères pour une histoire de la langue française", I, in La Licorne, 1980/4; II, in La Licorne, 1981/5; III, in La Licorne, 1983/7. Publication de la Faculté des Lettres et des Langues de l'Université de Poitiers. Ces éléments sont reproduits sur le présent site.

2. Citons au hasard : Le Journal Asiatique [1822] de la Société Asiatique de Paris; l'éphémère France Grammaticale Pédagogique et Littéraire des Bescherelle [1838]. Et bien d'autres encore qui ont été étudiées en série par Sylvain Auroux, Françoise Dougnac et Tristant Hordé, dans " Les premiers périodiques linguistiques français [1784-1840] ", Histoire Épistémologie Langage, 1982 IV/1, pp. 73-83.

3. Sylvain Auroux : " La première Société de Linguistique - Paris, 1837? ", Historiographia Linguistica, John Benjamins, 1983, X, n 3, pp. 241-266.

4. En abrégé, désormais, et subsumant toutes les variations de ses titres : J.L.F. -

5. Successivement : " La question de la réforme de l'orthographe entre 1825 et 1851 ", Le Français moderne, XLIV, janvier 1976, n 1, pp. 28-56; " Un aspect de l'histoire de la langue française : le Journal Grammatical et sa fonction sociolinguistique ", Le Français moderne, XLIX, octobre 1981, pp. 336-357; " Lorsqu'une critique en cache une autre : Littérature, Langage et Société d'après le Journal Grammatical 1826 - 1840 ", Mélanges de langue et littérature françaises offerts à Pierre Larthomas, Collection de l'École Normale Supérieure de Jeunes-Filles, n 26, Paris 1985, pp. 415-436

6. Françoise Dougnac : Urbain Domergue, le Journal de la Langue Française et la Néologie lexicale [1784-1795], Thèse de doctorat de 3e cycle, Université Paris III, 1981, 259 p.

7. Louis Platt : Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux; ouvrage pouvant servir de complément au Dictionnaire des Difficultés de la langue française par Laveaux, Paris, 1835, chez Aimé André, Libraire, p. i-ii.

8. Sylvain Auroux : " La première Société de Linguistique - Paris, 1837? ", in Historiographica Linguistica, X, n 3, 1983, pp. 241-265.

9. P.-M. Le Mesl fut l'auteur, en 1834, d'un ouvrage intitulé : Considérations philosophiques sur la langue française, suivies de l'Esquise d'une langue bien faite, Paris, Hachette.

10. Dont on ne dira jamais assez qu'elle ne fut pas en France l'orchestration littéraire des cris et de la souffrance de coeurs blessés, rendue polémique par les zélateurs du néo-classicisme; mais qu'elle fut avant tout - par le biais de l'idéologie - la période d'une intense remise en question philosophique des fondements de l'intelligence du monde, avec toutes les conséquences attachées à ce bouleversement.

11. Marle : Mémoire sur la Réforme de l'Alphabet, Paris, 1827, pp. 41-43. Entre 1827 et 1839, le J.L.F. consacrera 107 articles à cette question de la réforme orthographique!...

12. Gabriel Bergounioux, Aux Origines de la linguistique française, Pocket, Agora, Les Classiques, 1994, 366 p.

13. On pourra également consulter sur ces aspects le tout récent volume publié sous la direction de Peter Schmitter, Sprachtheorien der Neuzeit II, von der Grammaire de Port-Royal (1660) zur Konstitution moderner linguistischer Disziplinen, vol. 5 de Geschichte der Sprachtheorie, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1995, 488 p.