Introduction

Dans un numéro de revue ancien, consacré à la stylistique littéraire des textes du XVIIe siècle, Roger Lathuilllère écrivait, en guise de conclusion et de guide pour l'avenir : " Toute méthode ne peut éviter une part de subjectivité ni être indépendante de son point d'application ; elle est inévitablement affaire de circonstance et d'intelligence. La stylistique n'étudie pas des réalités mortes, elle s'efforce de rendre vivantes des oeuvres, nées d'une pensée vivante "(1). Juste observation et conseil avisé, qui donne l'occasion de croiser une nouvelle fois les dimensions systémiques et historiques de l'écriture des textes littéraires.

Certes, le grammairien et le linguiste sont techniquement en mesure de délier les complexités verbales d'un texte. Cet aplanissement des difficultés -- philologiques, linguistiques, esthétiques -- suffit-il à rendre compte du style d'une oeuvre? C'est bien là une autre question.

En effet, l'identité d'un texte s'actualise à neuf dans la quiddité diversifiante de ses multiples lectures, et ne se révèle que dans l'acte même qui fait être le texte dans ses dimensions temporelles et volumétriques. Une fois l'exercice achevé et le livre refermé, le texte retourne à son destin. Celui d'une virtualité qui ne demande qu'à advenir et s'actualiser une nouvelle fois. Une virtualité verbale qui inscrit sa cohérence dans l'épreuve renouvelée du temps des lectures. Une virtualité qui, chaque fois, sous des regards différents, et entre différentes mains, se constitue en événement particulier. Une fois ce dernier advenu, du texte de l'oeuvre ne subsistent plus que des traces mémorielles fugaces, aux lambeaux de laquelle s'accrochent vaguement quelques images verbales, quelques cadences rythmiques, quelques mots épars... L'écriture de l'oeuvre renvoie à un fantôme; et, dans le meilleur des cas, le style du texte au spectre d'une classification typologique ou générique.

Ainsi, la forme linguistique du texte, qui modèle sa substance verbale, et dont on pose généralement qu'elle stabilise un contenu, possède-t-elle la particularité paradoxale d'être simultanément affectée d'un fort coefficient de rémanence et d'un non moins fort degré de transformations virtuelles. Certaines caractéristiques des textes sont aisément perçues et demeurent constantes à travers les générations de lecteurs; d'autres s'imposent de manière conjoncturelle en fonction d'intérêts spécifiques propres à un lectorat d'époque. La Peau de Chagrin, comme Les Contemplations, Quitte pour la peur ou les Petits poèmes en prose, indépendamment de leurs genres distincts, subsistent de la sorte dans leur réduction à quelques objets verbaux réminiscents. Et les lectorats de diverses synchronies s'accordent assez largement sur la nature de ces derniers; mais, en fonction des périodes historiques et des intérêts particuliers qu'elles suscitent, se greffent aussi sur ces mêmes objets des interprétations fort différentes. Les récents travaux d'Éric Bordas(2) illustrent bien ce fait dans le cas de Balzac.

Cette observation périme déjà ce qu'une stylistique soi disant scientifique pourrait inconsidérément revendiquer d'impérialisme herméneutique universel et uchronique. Analyser le style d'un texte ne conduit pas d'autorité au coeur du sens, ne fixe pas avec nécessité sa valeur intemporelle. Travailler le style d'une oeuvre suppose en revanche une nécessaire culture linguistique, poétique et rhétorique, et, par là, présuppose une spécialisation d'investissement dans telle ou telle période de l'histoire d'une langue et d'une culture. Je retrouve donc ici -- sous une autre lumière -- les doutes méthodiques et l'artisanat de Jean-Pierre Seguin, tout autant que les positives critiques de Jean Molino(3), le souci d'une vaste compétence intertextuelle affirmé par Michaël Riffaterre, et l'humilité si éclairante des leçons anciennes et récentes de Pierre Larthomas. Les auxiliaires méthodiques et la méthodologie développés ci-dessous -- dont j'assume évidemment seul la pratique et la responsabilité au regard des règles de la pratique des concours -- n'engagent ainsi que la lecture stylistique des oeuvres littéraires produites dans la période 1790 - 1920, soit entre Les Ruines ou Méditations sur les révolutions des Empires de Volney et Les Champs magnétiques qu'André Breton rédige avec Philippe Soupault, ou, si l'on préfère, à peu de choses près, entre les trois volumes du Dictionaire critique de la langue française de l'Abbé Féraud [Marseille 1787 - 1788] et La Pensée et la langue de Ferdinand Brunot [1922], tous ouvrages qui -- littéraires ou " linguistiques " - impliquent en eux des formes de rupture esthétique et épistémique avec ce qui les a précédés et suivis. C'est en tout cas le fondement principiel du sens de tous les commentaires stylistiques des textes inscrits dans cet empan de l'histoire que j'ai pu donner à l'Information grammaticale depuis quelques années.

S'ajoute à ces remarques liminaires le fait que la double inscription dans l'histoire des oeuvres littéraires et de leurs lecteurs contribue à brouiller l'apparence d'objective transparence que voudrait procurer l'utilisation de terminologies explicatives d'origine linguistique et sémiologique. Derrière l'éclairage réputé puissant et révélateur des sciences du langage, des langues et du discours, subsiste toujours l'obstacle aporétique du sens et de la valeur du texte, éternellement étrangers à des calibrages fixés d'avance, immuables, et reproductibles, puisqu'ils résultent de transactions à paramètres indéfiniment variables dans l'acte de lecture.

Or, parmi ces paramètres, il en est un assez naturellement perceptible et définissable. Il s'agit de l'historicité des actants de la communication littéraire. Aux temps du structuralisme triomphant, cette dimension même n'a pu être totalement occultée. Dans un aphorisme aussi perspicace que prémonitoire, Mukarovsky(4) relevait déjà ce fait au début des années trente. Et Jakobson, puis Fernand Braudel(5) et Levi-Strauss, prolongeant cette remarque durent aussi affirmer l'infrangible et nécessaire dialectique de la Structure et de l'Histoire. Ce rapport de tensions dont la rencontre et le dépassement s'inscrivent dans le domaine littéraire sous la forme de cet événement hautement singulier qu'est la lecture individuelle.

Le rapport du lecteur aux textes littéraires est perpétuellement médiatisé par l'Histoire. Or cette Histoire n'est pas transparente; elle est elle-même discours; les formes diverses de son développement ne relèvent ni de faits isolés arbitrairement articulés, ni de ce que Paul Veyne nomme un géométral, mais d'intrigues laissées à la perspicacité reconstructrice de l'historien. Ainsi l'Histoire porte-t-elle en soi des virtualités indéfinies de saisie et d'interprétation de ses documents. Devenant sans cesse autres sans toutefois altérer leur identité, les textes subsistent dans leur forme linguistique et évoluent dans leurs valeurs esthétiques grâce à l'adaptation des lectures -- qui en actualisent le contenu -- aux intérêts spécifiques de chaque époque : morale, esthétique, politique, philosophie, idéologies... Sous une forme linguistique unique, achevée et à cet égard en équilibre, les lectorats sont à même de faire advenir de multiples réalisations instanciées de cette entité qu'est l'oeuvre: tous les avatars successifs en lecture d'Oberman, de Madame Bovary, toutes les métamorphoses des Poëmes Antiques et Modernes ou des Chants de Maldoror, au XIXe comme au XXe siècle, ont autant de légitimité que la forme unique dont ils procèdent. La réalité du texte ne réside pas dans l'en-soi formel de l'objet lui-même; elle ne dépend pas des qualités transcendantales d'un lecteur intemporel et universel. Cette réalité mouvante résulte de l'interaction des deux constituants : le lecteur en relation à la forme verbale du texte, individuellement responsable de sa lecture, et un certain dispositif de lecture soutenu par un appareillage culturel, qui trahit l'influence des diverses périodes de l'histoire.

Pour remettre le texte qu'il étudie dans la perspective historique qui a présidé à sa conception et à sa rédaction, le lecteur épris de style peut ainsi recourir à de très nombreux ouvrages auxiliaires: dictionnaires, grammaires, rhétoriques, traités de rhétorique, de poétique et même -- pour le XIXe siècle -- manuels propédeutiques de composition littéraire, qui vont le renseigner sur l'état de la langue, de la poétique, et de l'esthétique littéraire, ainsi que sur certains effets secondaires de ces formations idéologiques et discursives.

Mais la lecture de cette littérature seconde doit elle-même être soumise à des régulations et à des contraintes assez rigoureuses pour échapper au défaut qui la guette : celui d'une traduction -- en quelque sorte mot pour mot, ou signe pour signe -- du matériel des textes. Comme si le sens des constituants du texte fût encapsulé et leur valeur indépendante de leurs conditions d'occurrence et d'appréhension contextuelles. La segmentation linguistique des textes littéraires ne donne à lire que des éléments fragmentés de langue et non des formes littéraires organisées et dotées de cette marque expressive qui structure l'ensemble de l'oeuvre, que l'on nomme style ou -- dans la féconde perspective de Gérard Dessons (6) -- manière.

Sur l'exemple de quelques ouvrages techniques du XIXe siècle -- théoriques et metadiscursifs -- je voudrais donc montrer ici que l'interprétation du style des oeuvres littéraires du passé -- même si celles-ci nous semblent parfois extrêmement proches dans leur forme linguistique -- rend nécessaire de se poser quelques questions préjudicielles en ce qui concerne l'épistémologie de la linguistique dans laquelle elles s'ancrent. La sélection d'ouvrages en contre-chant proposée ci-dessous n'est évidemment pas exhaustive, et ne correspond qu'à quelques uns des axes selon lesquels j'oriente mes lectures. D'autres textes pourraient être allégués avec autant de raison. Ce qui importe, me semble-t-il, c'est que les textes retenus permettent d'envisager le champ littéraire d'une époque comme un ensemble structuré par des lignes de forces, et traversé de tensions politiques, esthétiques, idéologiques diverses. C'est aussi la raison pour laquelle la présentation suivante exposera un classement faisant s'entrecroiser un ordonnancement générique et un ordre aussi chronologique que possible.

Bien souvent contre leur volonté de maîtrise, les écrivains voient leur rapport à l'esthétique littéraire et aux conceptions de la littérature dépendre de leur conscience épilinguistique, elle-même immergée dans le flux incessant des réflexions théoriciennes, grammaticales et linguistiques contemporaines. De cette corrélation du verbe et des théories de la langue et du langage résulte le modelé du style de chacun, qu'il appartient à chaque lecteur de restituer de la manière la plus fine en fonction de sa connaissance des forces en présence, et de leur historicité. Il est donc nécessaire de s'élever au-dessus de la simple appréhension du jeu des formes scripturales et de poser la question eschatologique des fins -- ou du dessein -- et de la validité des moyens expressifs mis en oeuvre. Derrière tel ou tel emploi constaté de telle ou telle forme, quel est l'enjeu esthétique qui se dessine? C'est pourquoi, même si certains lecteurs d'aujourd'hui -- sous l'emprise de la renaissance fascinante de l'auteur -- sont encore tentés d'accorder du crédit au vieux mythe du génie individuel des créateurs, et aux impedimenta de leurs biographies, revues ou non par les théories psychanalytiques, il faut insister sur les travaux récents consacrés aux notions de modèle et d'influence, qui renouvellent l'approche d'une littérature envisagée comme activité palimpsestique de réinscription et de variation sur des topoi gravés en tant qu'universaux dans la conscience humaine. Ces études, qu'elles émanent d'horizons épistémologiques aussi variés que ceux de Lieven d'Hulst, ou de Philippe Hamon(7), relayées par l'analyse critique de l'intertextualité, que pratique Michaël Riffaterre, permettent de préciser l'influence de la superstructure idéologique conditionnant l'historicité des productions artistiques. Elles permettent également de remettre à leur juste place toutes les conceptions immanentes du texte dédaigneuses du contexte socio-culturel dans lequel baignent pourtant le créateur et son oeuvre.

Pour connaître le champ axiologique dans lequel se déploie l'esthétique littéraire d'une époque, il est alors nécessaire de recourir à des textes permettant de reconfigurer les débats dans leur historicité. Et, singulièrement, concernant les oeuvres du XIXe siècle, l'horizon de rétrospection doit-il prendre en compte des ouvrages largement antérieurs, dont certains susceptibles de remonter au milieu du XVIIIe siècle. La rémanence des modèles, que l'on peut suivre à travers les multiples rééditions de ces textes descriptifs et / ou prescriptifs, est un trait caractéristique de la littérarité. Cet attribut se décline à travers une large théorie de textes.

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Notes

1. Roger Lathuillère , " La quête de la stylistique ", in XVIIe Siècle,, Stylistique du XVIIe siècle, Juillet - Septembre 1986, n 152, pp. 279-287.

2. Éric Bordas, "Balzac à l'épreuve de la stylistique, ou la stylistique à l'épreuve de Balzac? Historique d'un préjugé", in L'Information littéraire, mai-juin 1995, n 3, pp. 34-46

3. Jean Molino, "Pour une théorie sémiologique du style" in Qu'est-ce que le style?, éds. G. Molinié & P. Cahné, Puf, 1994, Coll. Linguistique Nouvelle, pp. 213-261.

4. Jan Mukarovsky, in "Formalisme russe et Structuralisme tchèque", Conférence du Cercle linguistique de Prague, 10 décembre 1934, texte partiellement repris dans Change, n 3, Paris, Le Seuil, 1969, Le Cercle de Prague, p. 57, notait effectivement : "La structure [artistique] est en perpétuel mouvement".

5. Cette année 1958 vit simultanément la publication de l'Anthropologie structurale de Cl. Lévi-Strauss [Paris, Plon], et de l'article de F. Braudel dans lequel ce dernier fonde sa conception des durées de l'histoire : "Histoire et sciences sociales : la longue durée" [Annales E.s.c., 1958, n 4, oct-déc., pp. 725-753], tandis que l'article de R. Jakobson, "Linguistique et Poétique", issu d'un colloque interdisciplinaire sur la question du style, tenu en 1956 à l'Université d'Indiana, était publié en 1960 dans T. A. Sebeok, Style in Language, pp. 350-377 [Cambride, Mass., M.i.t. Press].

6. Gérard Dessons : "Les enjeux de la manière", in Langages 118, Les enjeux de la stylistique, numéro coordonné par D. Delas, Larousse, 1995, pp. 56-63.

7. Voir respectivement de ces deux auteurs : Lieven d'Hulst, L'Évolution de la poésie en France (1780-1830), Leuven University Press, 1987; et Philippe Hamon, La Description littéraire, de l'Antiquité à Roland Barthes, une anthologie, Macula, 1991.