9.3. Lexique et sémantique : le cas de "Philosophie"

Malgré une impression trop largement répandue jusqu'à nos jours, la philosophie française du XIXe siècle ne mérite pas le dédain global dans lequel elle a été tenue. Le développement de son vocabulaire n'a certes rien de spectaculaire, mais Jacques Chaurand a bien montré naguère comment et pourquoi certaines de ses innovations avaient pu porter leurs fruits jusque dans l'apparente modernité de notre siècle(229) : Humanitaire, individualisme, affinité, nihilisme, positif... L'évolution du contenu même de philosophie est éclairante à cet égard. Entre 1798 et 1870 le terme philosophie s'inscrit au coeur d'une constellation lexicale dont l'extension embrasse tous les aspects contradictoires de la valorisation discursive que la société investit dans ce terme. L'étymologie milite d'ailleurs en faveur du respect et de la considération dus à ce terme dont les gloses exposent une définition que le simple bon sens -- même cartésien -- interdit de réfuter. P. C. V. Boiste, dès 1808 et la 3e édition de son Dictionnaire Universel note : " amour de la sagesse; connaissance évidente, distincte des choses par leurs causes et leurs effets; science qui comprend la logique, la morale, la physique et la métaphysique; classe, leçon de philosophie; opinions des philosophes; élévation et fermeté d'esprit; élévation et fermeté d'âme qui porte à se mettre au-dessus des préjugés, des événemens fâcheux, des fausses opinions; caractère d'imprimerie". C'est bien autour de ce noyau inaliénable que se structurent les diverses formes de la dérivation morphologique du terme. Si philosophie, philosophe, philosopher, philosophique, et même le terme apparemment moderne de philosophème, peuvent être entendus comme les formes d'appréhension les plus neutres du phénomène de la pensée abstraite et générale, les items philosophaille, philosophailler, en revanche, laissent clairement percevoir dans leur dérivation suffixale une charge de connotation. Quant à philosophisme, philosophiste, il est assez aisé d'y détecter une exacerbation du syndrome condamnateur tel qu'il résulte des tendances du néologisme. Philosophastre incline vers les associations avec tous les termes qui, en raison de leur suffixation diminutive [latin -aster], dénotent une ressemblance incomplète avec la notion contenue dans le radical, et connotent un effet de péjoration archaïsante: gentillâtre, poétastre, etc. Philosopherie et philosophesque pour leur part, respectivement définis comme une mauvaise philosophie et la caractérisation d'une philosophie fautive, ne sont guère susceptibles d'une contre-interprétation qui les valoriserait positivement tout-à-coup. La simple situation du terme neutre au sein de cette ensemble suffit -- paradoxalement -- à ériger la neutralité en pseudo-critère positif d'appréhension du contenu, en dépit des expériences de l'histoire immédiatement passée dont les lexicographes de la première moitié du XIXe siècle ne peuvent cependant pas ignorer les conséquences pratiques.

En composition syntagmatique, au début du XIXe siècle , Philosophie s'accommode d'épithètes convenues parmi lesquelles il est aisé de distinguer entre les termes qui orientent positivement le contenu de la locution : chrétienne, première, morale, classique, spiritualiste, idéaliste, métaphysique; et ceux qui en orientent plutôt négativement le sémème : naturelle, donné comme synonyme de païenne, logique, corpusculaire, mécanique, moderne, positive, matérialiste. Les premiers soutiennent une conception traditionnelle de la philosophie comme activité réflexive essentiellement préoccupée de la définition du statut de l'homme au monde. Les seconds s'inscrivent dans le mouvement d'extension et de régénération de la pensée philosophique qui porte à interroger les fondements scientifiques de la nature. Le passage du siècle tend au reste à inverser l'axiologie, et le dernier tiers du XIXe siècle ne verra plus aucune connotation négative dans les termes de la seconde série. Quelques prédicats, cependant, ne penchent en faveur ni du soutien ni du dédain : expérimentale, critique, par exemple, qui, subvertissant les valeurs anciennes de ces termes, dans la postérité kantienne et les conceptions de Claude Bernard, exposent des modalités nouvelles de la réflexion. Quelques épithètes, notamment relevées dans le Dictionnaire Universel de Boiste, s'attachent moins à la définition des caractéristiques intrinsèques de l'objet, comme ci-dessus, qu'à l'évaluation des effets qu'il peut produire sur le monde et ses acteurs. Au fur et à mesure que se succèdent les éditions de cet ouvrage, et que l'on avance par conséquent dans le XIXe siècle , cette liste se modifie et s'élargit. Des caractéristiques : insouciante et sceptique, somme toute banales en 1808 pour décrire une philosophie synonyme de style de vie, l'édition de 1834, revue et corrigée par Nodier, ne retient rien et substitue à celles-ci des prédicats marquant nettement la polarité manichéenne du bon et du mauvais : véritable, douce, noble, riante, haute, voire altière, suggèrent une aperception positive de l'objet, tandis que fausse, coupable, froide, décourageante, flétrissante et corruptrice, en stigmatisent sans vergogne la négativité sociale. De style de vie, il semble qu'on soit passé à manière de vivre. La huitième édition du Boiste [1834], relue et complétée par Nodier, ce Pan-Lexique moderne n'hésite pas à faire appel à Mme de Grignan pour justifier la sévérité de caractérisation des diverses formes euphémistiques prises par la philosophie: " Toutes les philosophies ne sont bonnes que quand on en a que faire "! Dès la neuvième édition de 1839, et jusqu'en 1857, dans la dernière édition de cet ouvrage, s'ajouteront à cet ensemble : dangereuse, systématique et négative. On est bien là au coeur de cette crispation de la pensée réflexive du second tiers du XIXe siècle qui fait alors prendre conscience de ce que la philosophie sans les sciences n'est qu'une vague et dérisoire fantaisie de l'imagination, et de ce que les sciences sans philosophie sont porteuses d'illusion et de danger. De ce que vivre contraint l'homme réflexif à envisager les modalités de son existence et le cadre historique, moral, politique et social, dans lequel se développe cette dernière. Ce dont le lexique porte évidemment la trace.

Une seconde forme de la composition se réalise sous les espèces de la complémentation adnominale par adjonction d'un syntagme prépositionnel : philosophie de l'histoire, notamment à la suite de l'importation en traduction [1827] des travaux de Herder [Quinet,] et de Vico [Michelet]. On verra ensuite se généraliser les formes : philosophie de la botanique, philosophie de l'art de la guerre, philosophie de la grammaire, philosophie de la chimie, principalement sous l'emprise des thèses humboldtiennes portées à la connaissance du public français par Saint-René-Taillandier [1859]. La détermination rétroactive du contenu de chaque discipline ou corps de doctrine par le terme même de philosophie donne l'illusion d'atteindre aux fondements primordiaux de l'objet, d'en élaborer une saisie épistémologique intégrale, et d'en exposer la leçon. Dans cette période du XIXe siècle , toute philosophie de la langue s'énonce déjà à mots couverts sous les apparats verbaux dans lesquels elle se drape, et se décline subrepticement dans les modalités syntaxiques du message qui la communique.

Dans la mesure où le contenu de " philosophie " est irrémédiablement incliné vers les effets d'un didactisme soucieux de donner des exemples à la société, et de lui proposer matière à réflexion sous forme d'essais, de cours, voire de poèmes ou de romans, il n'y a plus guère à s'étonner si la notion et son objet en viennent à subsumer une véritable représentation unifiée de l'univers et à exprimer une forme de connaissance globale de l'expérience humaine, susceptible de faire se correspondre les secteurs les plus apparemment éloignés de cette dernière.

Un excellent exemple est celui que donne le Dictionnaire de la Conversation, qui fait de philosophie le terme central d'une épistémologie critique plaçant le sujet observateur au coeur du monde créé, comme l'interprète par excellence de la création et des intentions de son créateur:

"[...] L'examen des diverses branches de la philosophie nous a fait entrevoir qu'elle a des rapports avec plusieurs sciences importantes [...]. Elle en a avec toutes les études, et elle les domine toutes, car elle leur donne à toutes des principes. ayant p"ur objet le monde intellectuel et moral, elle se distingue des sciences physiques, qui ont pour objet le monde matériel, et des sciences mathématiques, qui ont pour objet les formes d'un monde idéal appliquées au monde réel. Mais si distincte qu'elle en soit, elle prête aux unes et aux autres le point de départ de chacune d'elles, la méthode qu'elle doit suivre, et l'art ou l'ensemble des règles qu'elle doit appliquer pour élever un édifice scientifique. [...]

La philosophie est, quoiqu'à des degrés divers, la reine commune des lettres et des arts, comme elle est celle des sciences morales et politiques. Elle est encore, et dans d'autres limites, celle des sciences physiques et mathématiques. La philosophie offre aux uns et aux autres ces trois choses: 1 l'instrument investigateur ou la science de l'esprit humain; 2 l'art de l'investigation et de l'exposition, la méthode; 3 enfin, le principe suprême ou le point de départ lui-même. En d'autres termes, la philosophie fait les destinées et assure la fortune de toutes les sciences. En effet, c'est elle qui leur enseigne à toutes l'art d'observer et d'analyser, d'induire et de conclure, de composer et de systématiser. [...]

L'origine de la philosophie est celle de l'homme. L'homme dont l'intelligence n'aurait pas fonctionné de manière à se rendre raison d'elle-même, à avoir conscience de ses sensations et de ses sentiments, de ses pensées et de ses délibérations, des résolutions, des actes qui s'ensuivent, enfin des jugements internes qui succèdent à ces actes, cet homme n'aurait pas été l'homme intellectuel et moral. Au lieu d'être l'homme véritable, l'homme spirituel, il eût été l'homme dégradé, l'homme animal" [Loc. cit., t. 14, p. 493 a - 494 b]

Cette métaphore de " la reine commune des lettres et des arts [...] des sciences morales et politiques " est en soi parfaitement représentative d'une conception hiérarchique du savoir et d'une représentation hiérarchisée des degrés de la connaissance, au service d'une entreprise de construction et d'organisation de la société. Nul autre témoignage que celui de Dupiney de Vorepierre ne peut être plus indicatif de cette tension propédeutique, dans laquelle la philosophie -- comme forme d'instruction du citoyen -- s'est peu à peu substituée aux seuls prestiges verbaux d'une rhétorique qui avait délaissé au cours du temps son objectif maïeutique initial. Le lexicographe, replaçant le terme de philosophie et son contenu dans la perspective historique, fait de celui-ci la clef de voûte d'un dispositif politique et social ordonné et stable; et lorsqu'il décrit le programme qui s'ouvre sur l'avenir de la philosophie contemporaine, en 1881, il n'hésite pas à affirmer la prééminence d'un nouveau type de connaissance, qui supplante alors l'histoire, celui de la psychologie, science naturelle, que l'on peut éternellement balancer entre l'individuel et le social:

" A nos yeux la psychologie devrait être la base de l'édifice philosophique tout entier, c'est à son achèvement parfait qu'il est urgent de travailler. Or la psychologie offre encore beaucoup à faire, soit que l'on considère les facultés de l'âme en elles-mêmes, soit qu'on les considère dans leurs rapports avec l'organisme. La logique est à peu près terminée; néanmoins les règles de la méthode inductive ne sont point encore aussi rigoureusement fixées que celles de la méthode déductive. Nous ne parlerons point de la morale, car elle a été fondée sur des bases inébranlables, par le christianisme, comme par la philosophie. Quant à la métaphysique, on peut, nous le croyons, affirmer que le champ de ses spéculations est épuisé; ce qui le prouve, c'est qu'elles tournent perpétuellement dans le même cercle, et se répètent dans le même ordre au bout de certaines périodes. Elles se reproduisent toujours, il est vrai, avec un aspect de jeunesse qui en impose; mais ce rajeunissement apparent est dû aux emprunts qu'elles font aux sciences positives dont le progrès est incessant. Il importe de mettre un terme à ce mouvement stérile; on n'y parviendra qu'en reprenant l'oeuvre de Kant avec l'aide d'une psychologie définitive. Enfin, il restera à introduire la philosophie dans la sphère des sciences: toutes en ont besoin, sans en excepter les sciences mathématiques. Néanmoins celles où la philosophie a le plus grand rôle à jouer, sont les sciences que l'on classe communément sous la dénomination de sciences morales et politiques, l'histoire, le droit, la linguistique générale, l'économie politique, et la politique proprement dite. Il nous est permis de croire que l'esprit français, en général si net, si lucide, si pratique, si ennemi des rêveries, parce qu'il a le goût et l'habitude de l'ordre et de la méthode, remplira un rôle digne de lui, le principal peut-être, dans cette grande oeuvre dont nous appelons de tous nos voeux l'accomplissement"(230). [...] "

Une telle citation souligne l'évolution dont le terme de philosophie, son contenu, et tous les items lexicaux gravitant autour de lui ont été l'objet au XIXe siècle . Dans la succession des gloses lexicographiques, on est progressivement passé, grâce aux lentilles de la réflexion et du langage, d'une conception restreinte de l'objet à une conception élargie du phénomène dans laquelle le terme de philosophie est désormais en mesure de s'appliquer dynamiquement à toute entreprise d'interrogation des fondements de la société. C'est à ce titre que l'ensemble des sciences -- que l'on a aujourd'hui l'habitude de réunir sous l'opposition des sciences humaines et des sciences dures -- a pu être convoqué à la barre du politique. Ce n'est pas dire que la philosophie en cette période du XIXe siècle se soit réduite à un empirisme étroit, et au culte des plates données de l'observation; c'est simplement constater que l'entreprise philosophique, avec des moyens différents, plus modestement fondés sur l'expérimentation, se donne alors une ambition supérieure à celle dont elle s'était dotée dans les périodes antérieures, et qu'à travers le langage et sa critique -- philologique d'abord, linguistique ensuite, et enfin psychologique -- elle peut désormais envisager la place et la fonction de l'homme -- non dans l'univers -- mais dans les sociétés, comme Hovelacque le fait à la suite de Broca. Simplification de la désignation et complexification simultanée de son contenu. Lorsque parurent, en 1852, les quatre volumes du Dictionnaire des sciences philosophiques d'Adolphe Franck, le mouvement de la langue et de la pensée ici présenté laissait pressentir ces développements hardis d'une nouvelle théorie de la connaissance. Mais sur le fond d'un inexpugnable scepticisme. Et la mode est alors à faire proliférer l'emploi des formes lexicales -- même anciennes -- suffixées en -isme : manichéisme, radicalisme, [anti-] cléricalisme, dualisme, nihilisme, paganisme, arianisme, nestorianisme, pélagianisme, molinisme, voltairianisme, etc. Y compris en concédant à ce suffixe un faux et illusoire pouvoir de rendre philosophique ou savante une notion jusqu'alors considérée comme triviale : nanisme [1840], onanisme [1828], crétinisme [1844], maniérisme [1806], criticisme [1836], gâtisme [1868], obscurantisme [1819], dynamisme [1834], etc.

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Notes

229. J. Chaurand, " De l'essai d'un mot à sa consécration : l'adjectif existentiel [1831] ", Cahiers de Lexicologie, XL, 1982 [1], pp. 41-50

230. Dupiney de Vorepierre, Dictionnaire français illustré, 1881, t. II, p. 700 c