9.2. Lexiques technique, politique, juridique et artistique

Le développement des techniques industrielles favorise évidemment l'entrée dans le lexique français de toute une série de termes parfois empruntés à l'anglais. L'exemple du chemin de fer, magistralement étudié par P. Wexler(223) est particulièrement représentatif à cet égard : chemin de fer est lui-même la traduction de railway et s'introduit en français dès 1823 et la mise en service de la ligne Saint-Étienne - Andrézieux, dont la finalité était le transport du charbon. Il en est de même pour aiguille, convoi, rail, dérailler, gare -- qui fut longtemps en concurrence avec débarcadère -- et ligne, plate-forme, tampon, tender, train, truck, tunnel, voie ferrée, voiture, et bien sûr wagon. On peut discerner dans ces termes des réfections anglaises de termes originellement français [Tonnelle > Tunnel], l'adaptation à une nouvelle réalité de termes déjà connus pour désigner une certaine pratique [Débarcadère, primitivement réservé à la navigation fluviale], et des emprunts immédiatement reçus par la collectivité [Wagon]. Ce dernier trait -- par l'effet d'un usage abondant, notamment dans le journalisme -- est d'ailleurs le plus caractéristique de l'émergence d'un lexique ferroviaire. Mais, en d'autres secteurs de la technologie, il faudrait encore signaler les premières occurrences de : Autoclave, Bathyscaphe, Agglomérat, Capillarité, Caoutchouc, Galvanoplastie, Inoxydable, etc. Il conviendrait ici de reprendre en détail la série des célèbres Manuels Roret pour débusquer -- dans chaque branche d'activité technique et/ou artisanale -- quantité de ces vocables que les dictionnaires ordinaires de langue n'ont pas su intégrer.

Les mutations artistiques(224) donnent aussi à observer des altérations intéressantes, en raison certes de l'accroissement des pratiques littéraires, musicales, picturales , mais aussi et surtout en raison du développement de la critique artistique, laquelle a besoin de s'identifier et de se reconnaître dans l'emploi d'une métalangue spécifique que répandent les feuilletons de Castil-Blaze, Paul Scudo, et bien d'autres folliculaires fournissant régulièrement leurs livraisons à la Revue des Deux Mondes, au Journal des Débats, à l'Ami de la Charte, au Ménestrel, à la Revue et Gazette Musicale de Paris; tout un spectre d'organes de presse aux intérêts divers et aux objectifs nettement diversifiés. Il s'agit moins de créer des mots nouveaux, ou de valider des acceptions nouvelles, que de vulgariser une terminologie dans l'emploi de laquelle se reconnaissent les amateurs bourgeois de l'art. Les diatribes et pamphlets entourant par exemple la querelle des néo-classiques et des romantiques favorisent la diffusion extensive des termes de la critique littéraire : sixain, enjambement, césure, distique, rime, entrés dans la langue plus de deux siècles auparavant mais réservés aux seuls théoriciens de la littérature; et la dénomination de métaphore largement utilisée a pu laisser croire que toute la rhétorique se réduisait alors à ce seul trope. Dans le domaine musical, on note les mêmes tendances. Le fond du vocabulaire s'est constitué du XVIe au début du XVIIIe siècle [ballet, ode, choeur]; il est fortement influencé par la langue italienne : diva, fantasia, trémolo, libretto, gruppetto, moderato, scherzo, grazioso, maestoso, ritardando, smorzando, espressivo, rallentendo, appassionato, presto, strette, stringendo; beaucoup moins par la langue germanique. Les dictionnaires du XIXe siècle -- Boiste 1823, Laveaux 1828, Académie 1835 et 1842, Bescherelle 1845-46, Littré 1863, Larousse 1863 -- accueillent libéralement les termes de la technique musicale : violoniste, violoncelliste, hautboïste, tromboniste, trompettiste, clarinettiste, corniste, ce qui est le signe d'une professionnalisation indubitable, alors que les instrumentistes étaient précédemment désignés par la forme non marquée du genre grammatical de leur instrument;. De même : Orchestration, pose, modelé, instrumenter, mélomane. La diversification des formes musicales laisse également sa trace dans le lexique français : Mazurka, concertino, oratorio, partita, polonaise, écossaise, requiem, ricercare. Jusqu'à la tintinnabulante Balalaïka signalée le 8 messidor an X par le Courrier des spectacles. Ainsi en va-t-il également des pratiques instrumentales : triller, pousser, frotter, filer [un son], nuancer... Le prestige de tel[le] ou tel[le] artiste peut même inciter à adopter telle ou telle forme lexicale neuve; ainsi de la Taglioni, danseuse prestigieuse et concurrente de Fanny Essler, et du substantif ballerine [1832], également connu sous les formes ballarine [1807] et ballerina [1837], voire de la cachucha [1832], célèbre danse majorquine.

De manière générale, les hardiesses et les innovations sont néanmoins moins fortes dans le domaine de la critique musicale que dans celui de la critique littéraire et picturale; la technicité du vocabulaire est là un frein incontestable. L'univers des peintres, comme on l'a souvent marqué, se délimite pour les initiés dans l'emploi d'un argot spécifique : rapin, chic, ficelle, patte, croquade, pochade, tartouillade, emmancher, hancher, repiquer... Des termes plus génériques trouvent alors leur reconnaissance : nature morte, paysage, tableautin, miniaturé, typer, aquarelliste, caricaturiste, fresquiste, pastelliste, imagier. On aura noté ici la productivité particulière du suffixe -iste, désignant le praticien d'une forme bien définie, à l'époque où la notion d'école tend à être supplantée par celle d'atelier. Malgré les effets certains de la mode, les engouements sont moins à même de peser sur la constitution lexicale et phraséologique de la langue. Cette dernière, en revanche, est beaucoup plus sensible à des faits génériques induisant par exemple des thématiques particulières susceptibles de se développer en véritables constellations. La légende napoléonienne, tout au long de la première moitié du siècle, constitue une de ces constellations. L'anglomanie de l'aristocratie du premier tiers du siècle en est une autre, et justifie l'intégration -- même momentanée -- de termes référant à certains aspects des modes culturelles(225) : Cashmire, Carrick, Châle, Cold Cream, Cokeney, Gentlemen, Jockey, Miss, Mackintosh, Paquebot, Steeple-chase, Toast, Turf, etc. Il conviendrait d'étendre la remarque à l'espagnol également : Carliste, Cholulo, Fandango, Gracioso, Parador, Picador, Sombrero. L'italien pourrait prétendre à semblable honneur avec des formes telles que : Bravo, Camérière, Cascatelle, Dilettante, Diva, Farniente, Lazzarone, Macaroni, etc. Tandis que l'allemand ne peut guère revendiquer que des formes telles que Gasthof, Lieder, souvent employée -- contre son genre germanique -- au singulier, Sauer-kraut, voire Philistin. Plus significatif encore : le carnaval de Nice, créé en 1873, est l'occasion de fixer définitivement dans la langue l'emploi du terme Confetti, par ailleurs connu depuis le XIIIe siècle , mais fort ignoré jusqu'à ce que Stendhal en actualise toute l'italianité en 1841. De manière générale en ces matières artistiques, la diffusion et la lexicalisation des vocables s'appuie sur un large emploi de la métonymie -- l'oeuvre ou le fragment d'oeuvre désigné par son tempo, pa. Ex. : allegretto -- et des formes de la dérivation.

La conscience politique se laisse plus facilement saisir à l'improviste dans les manifestations de la presse que dans les grands ouvrages didactiques, érudits ou dogmatiques consacrés à ses matières. La grande presse parisienne, en particulier, toute stimulée par ses luttes avec la censure, se veut avant tout un moyen d'expression politique, et laisse sensiblement de côté les faits divers, à l'exception de ceux qui peuvent frapper l'imagination collective en éveillant en elle les résonances du mythe. Deux grands faits dominent alors les discussions. La Révolution, tout d'abord, la grande, celle de 1789, est un repère obligé de tout débat(226); toutes les grandes notions dont il est traité entre 1815 et 1900 ont été définies sous son cours; et, si les sentiments que l'on peut éprouver à son endroit sont largement polarisés, il n'en demeure pas moins que cet éveil et cette reconnaissance du pouvoir de la bourgeoisie marquent un tournant dans l'évolution de la conscience politique nationale. Puis, la monarchie constitutionnelle anglaise, notamment autour de la Révolution de 1830, dont l'expérience donne la possibilité d'une appréciation et de multiples discussions. Modèle vénéré, ce type de monarchie garantit à la bourgeoisie une certaine forme de sécurité, et favorise le développement de ses affaires. Le cens électoral, qui constitue encore une sérieuse limite à l'expérience de la démocratisation, n'est pas alors perçu comme une injustice; et le célèbre slogan de Guizot " Enrichissez-vous " est plus entendu comme une invite à thésauriser pour accroître ses richesse que comme la suggestion faite aux exclus du vote de travailler et amasser pour acquérir le droit de vote. Absolutisme, autorité, capitalisme, Charte, conservateur, Constitution, dynastie, électeur, législature, légitimisme, légitimiste, majorité, monarchie, opposition, parlementaire, républicain, société sont quelques-uns de ces termes que l'usage fait circuler quotidiennement et dévalue progressivement en érodant les franges révolutionnaires de leur origine. Administration, circonscription, club, députés, fonctionnaires, Garde nationale, pair, préfet, Sûreté générale, syndicats, marquent l'avènement d'un nouveau type d'organisation politique et sociale. Cette dernière est d'ailleurs vivement marquée par le phénomène des émeutes populaires, qui engendre en discours son propre réseau lexico-sémantique : Anarchie, attaques, chicanes, code pénal, complots, conspirations, diffamation, émeute, factieux, faction, immoralité, journées, Loi martiale, révolte, scandale, sédition, scandent alors les discours des élus et du peuple. Et, si l'on n'est pas encore en 1821 sur le seuil de l'identification des classes populaires aux classes dangereuses, Chateaubriand paraît être l'un des premiers -- dans sa Correspondance -- à employer le terme de Gréviste; Communisme, quant à lui, s'impose, d'abord dans une revue bruxelloise, le Trésor National, en 1842, puis presque immédiatement en France. Les événements dramatiques de la seconde moitié du XIXe siècle , et l'éveil des mouvements politiques et sociaux donnant dans les luttes une expression puissante à la conscience de classe, ont également vivement contribué à élargir la palette non seulement des formes lexicales du français se rapportant à ce domaine, mais aussi celle des valeurs sémantiques et pragmatiques attachées à ces dernières et à leurs emplois(227).

A cet égard, une mention toute particulière doit être faite du lexique du droit, qui, dans la postérité du Code Civil édicté en 1804, signe l'appropriation d'une véritable culture : Adjudication, Aléatoire, Affermer, Indivis, Jurisprudence, Licitation, etc., et la possession de droits ainsi que la soumissions à des devoirs également indubitables. Normalisation et régulation sociales passent autant par les filtres de la langue que par les étamines de la justice, qui distinguent le bon droit et l'abus, la violence et l'obédience.

Point d'achèvement des entreprises politiques, la colonisation constitue un champ d'investissement profond de la France du XIXe siècle , qui a son influence sur le lexique même du français. La conquête de l'Algérie, en 1830, généralise et légitime l'emploi de termes arabes, qui, s'ils ne font pas alors leur entrée véritable dans le lexique français, trouvent par le journalisme une certaine forme de reconnaissance populaire : agha, alfa, aman, caïd, diffa, émir, gonon, marabout, oued, razzia, charif, saphi, par exemple, en qui on reconnaîtra des néologismes renvoyant à des réalités techniques jusqu'alors inconnues en France : administration, armée, religion. Les percées en Afrique apporteront la reconnaissance et la vulgarisation du terme Cacahouète que Laveaux signalait déjà en 1820 comme équivalent d'Arachide; de Méhari, autour de 1822, Ces avancées en des contrées lointaines excitent certainement l'imagination des lecteurs de journaux et des journalistes. Une certaine forme d'exotisme s'insinue dans le lexique français du XIXe siècle à la faveur de ces faits : Chibouque, terme d'origine orientale, recueille ses premiers emplois chez Balzac [La Peau de Chagrin] avant d'être enregistré dans le Complément du Dictionnaire de l'Académie publié en 1842 sous la direction de Barré. Ces éléments confèrent indéniablement une couleur locale et un exotisme de façade(228) -- aux discours qui se les approprient en jouant pour cela de toutes les modalités permises par la prononciation, la graphie et même le contenu de ces items. Un processus identique se marquera plus loin avec les régionalismes et provincialismes récupérés par la littérature.

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Notes

223. P. J. Wexler, La formation du vocabulaire des chemins de fer en France, 1778-1842, Genève, Droz, 1955. La thèse de L. Guilbert, La formation du vocabulaire de l'aviation, Paris, Larousse, 1965, ne concerne que l'extrême fin du siècle et la période suivante.

224. On consultera sur la sujet avec les plus grands profits la thèse de Danielle Bouverot, Le vocabulaire de la critique d'art (arts musicaux et plastiques) de 1830 à 1850, Paris III, 13 mars 1976, et son article : " Histoire de la langue et histoire de l'art; à propos de quelques termes de musique et de peinture au XIXe siècle  ", in Mélanges offerts à André Lanly, Presses Universitaires de Nancy, 1984, pp. 421-430. On complètera ses remarques par celles de G. Matoré : " Les notions d'art et d'artiste à l'époque romantique ", in Revue des Sciences humaines, 1951, pp. 120-137.

225. Pour de plus amples développements, le lecteur se reportera à l'ouvrage déjà ancien mais toujours bien documenté de F. Mackenzie, Les relations de l'Angleterre et de la France d'après le vocabulaire, Paris, Champion,1939.

226. Voir à ce sujet l'article de B. Schlieben-Lange, " L'expérience révolutionnaire des Idéologues et leurs théories sémiotiques et linguistiques ", in Linx, Université Paris X Nanterre, 1986, n 15, Langue et Révolution, pp. 77-97.

227. Il faut ici se reporter aux travaux de J. Dubois, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, à travers les oeuvres des écrivains, les revues et les journaux, Paris, Larousse, 1962, qui, dans une étroite synchronie, font particulièrement bien ressortir les tensions et les torsions auxquels le vocabulaire français est alors soumis. On complètera cette lecture par celles de M. Tournier, " Éléments pour l'étude quantitative d'une journée de 1848 ", Cahiers de Lexicologie, XIV, 1969 [1], pp. 77-114, et, à l'autre extrémité du siècle, de J.-B. Marcellesi, " Le vocabulaire du congrès socialiste de Tours ", Cahiers de Lexicologie, XIV, 1969 [2], pp. 57-69.

228.Exemple, les substantifs Palixandre ou palissandre, Spahi et Spahis, chez de Wailly et encore dans le Dictionnaire de l'Académie de 1878