5.3. Rhétorique et historicité : découverte de la rhétoricité du langage

La rhétorique du XIXe siècle a eu pendant longtemps mauvaise presse, surtout après les travaux du structuralisme linguistique trop heureux de s'emparer d'une dépouille encore chaude du dernier sang que lui avaient infusé les idéologues taxinomistes et les rhétoriciens néo-classiques. Il n'en est resté que plumes et poils soigneusement conservés par les taxidermistes de la discipline. Or il convient peut-être d'y regarder de plus près. Dumarsais, ainsi que l'a encore récemment montré Françoise Douay, met en relation, dans son ouvrage de 1730, deux tendances opposées jusqu'alors dans l'élaboration du savoir rhétorique: une tradition grammaticale héritée du Barbarismus de Donat ou de la Minerva de Sanctius, et une tradition logique s'originant dans l'analyse médiévale, et scolastique, des paralogismes. Dans le premier cas, l'accent est porté sur le mot et les problèmes de sa signification; dans le second cas, il affecte la question du sens des propositions logiques(119). Partout, la même répugnance à s'écarter trop du mot, et à envisager une plus large application textuelle du mécanisme rhétorique, qui débouchât sur une réflexion générique. Le texte n'est pas encore envisageable comme un tout manifestant l'exigence de régularisations internes. La tropologie conduit à une microscopie linguistique des figures de rhétorique. La réflexion sur les mécanismes du sens inaugure une voie qui trouvera son nom et sa méthode, entre 1886 et 1897, dans la sémantique de Michel Bréal. Il convient alors de revenir à la modification qui affecte l'édifice rhétorique au moment même où Fontanier, exhumé sans précaution, en achève et en périme la construction idéologique. Cette transformation est complexe. Elle trouve son origine dans un retour à la tradition classique, qui met entre parenthèses l'analyse raisonnée de la pensée par les mots et leurs changements de sens, et qui porte au premier plan les conditions verbales et les finalités pratiques de la rhétorique, dans une perspective qui distingue mal l'esthétique et le pragmatique, conformément aux modèles d'Aristote, de Cicéron ou de Quintilien. Les noms de Rollin et de Fénelon sont même invoqués alors comme une référence autorisant cette adaptation des auteurs anciens au dessein de l'instruction. C'est l'instant où l'on passe des Rhéteurs, poètes, avocats, politiques, littérateurs, étudiés et admirés pour leur virtuosité à manipuler le langage, aux "jeunes rhétoriciens"(120) si désireux d'acquérir les bases d'une doxa qui guide leur pratique réelle d'écriture.. En d'autres termes, la convocation d'une technique rhétorique classique s'accompagne désormais d'une redistribution interne de ses composantes. Le rappel des trois genres démonstratif, délibératif et judiciaire, prélude à l'exposition des divisions ordinaires de l'invention, disposition et élocution, auxquelles s'adjoint l'action, dans une organisation conforme à la tradition; mais, à l'intérieur de ces sections, la pensée se renouvelle par un intérêt particulier porté à la forme de l'écriture. L'achèvement de l'expression devient ici un critère aussi important que la saine conformation logique de la pensée. Par l'intermédiaire des codes axiologiques annexes du langage, cette néo-rhétorique, tout en recourant aux distinctions classiques procède à une réestimation du matériau linguistique de l'expression, dont la norme est uniquement littéraire. C'est aussi l'époque où, significativement, la littérature acquiert et revendique sa dimension politique plénière.

Considérons à cet égard, sous son aspect rhétorique, le Traité Théorique et Pratique de Littérature, publié par Lefranc(121); le volume s'ouvre sur la présentation d'une théorie générale du Style; à la suite, quatre sections, dans cette dépendance du "bien écrire, bien penser, bien sentir et bien rendre", redistribuent totalement la technique rhétorique. La section Composition regroupe les principes de la description; la section Poétique prescrit les règles de la versification et envisage les grands genres d'écriture sous l'angle de leur contenu religieux; la section Éloquence lie les intérêts de la Rhétorique à ceux d'une esthétique efficace dans la perspective d'une persuasion sans délai; enfin, la section Matière renferme des exercices de rédaction soutenant l'acquisition des préceptes antérieurement étudiés. La visée didactique a totalement transformé le modèle classique; l'injection supplémentaire, dans cet ensemble, du dessein éducatif, achève d'en spécifier la nature composite. Je ne prendrai, à cet égard, que quelques exemples de publications contemporaines :

1824:

Traité élémentaire de rhétorique, ou règles de l'éloquence à l'usage des classes, par L.G. Taillefer; in-12 de 16 feuilles 1/2 plus un tableau; Paris, chez Maire-Nyon éd.

Rhétorique de la jeunesse ou traité sur l'éloquence du geste et de la voix, par Mme la comtesse d'Hautpoult [sic]; in-12 de 11 feuilles 5/6; Paris, chez Bossange frères libraires.

1825:

Rhétorique française extraite des meilleurs auteurs anciens et modernes, par M. Andrieux, professeur de Rhétorique en l'Université Royale de France ;in-8, de 25 feuilles 3/8; Paris, chez Brunot-Labbé éd.

Nouveau cours de rhétorique française à l'usage des aspirans au Baccalauréat ès-lettres, par F.J. Villiers-Morianné; in-12 de 12 feuilles 1/2; Paris, chez Brunot-Labbé libraire.

Rhétorique en 28 leçons, par A.-J.-B. Boneret de Cressé, membre de l'Université; in-12 de 18 feuilles; Paris, chez Parmentier, libraire éditeur.

1826:

Traité de la narration, suivi des règles générales de l'analyse et du développement oratoire, avec des modèles d'exercices, à l'usage de la seconde, par P.F. de Calonne, professeur au Collège Royal de Henri IV; in-12 de 7 feuilles; Paris, chez Compère jeune libraire.

Discours de Flavien et de Libanius à l'empereur Théodose, en faveur de la ville d'Antioche, traduits du grec en français, et analysés, par J.-L. Génin, professeur de Rhétorique à Paris, à l'usage des élèves de Rhétorique; in-8 de 6 feuilles 1/2; à Lyon, chez Rusand, libraire éditeur.

1829:

Traité élémentaire de rhétorique et d'éloquence à l'usage de la jeunesse et des pères de famille qui s'occupent de l'éducation de leurs enfans, par M.-F. Malepuyse; in-18 de 3 feuilles; imprimerie de Prelard à Paris; chez Verdet éd.

Nouveau cours de Rhétorique contenant des versions latines, des versions grecques, des matières en vers, rédigé et mis en ordre par deux professeurs de l'Académie de Paris, avec les corrigés; 2 volumes in-12, ensemble de 44 feuilles 1/3 ;Paris, chez Auguste Delalain éd.

Plus tard, Fillon et bien d'autres encore, répéteront cette alliance de la rhétorique -- ensemble de procédés de composition -- et de l'éloquence -- manière de toucher et de convaincre un auditoire tour à tour éprouvé par la force de l'écriture et la puissance de la voix et du geste, sinon par la prestance et de la carrure de l'orateur. La dimension politique de la rhétorique avait été rendue explicite par la Révolution de 1789; elle se marque de nouveau irrésistiblement au tournant des révolutions de 1830 et de 1848, dans lesquelles la part dévolue aux actes de -et en...- parole constitue l'essentiel des causes incitatives des mouvements populaires. Si le XIXe siècle français est effectivement une période de grands bouleversements idéologiques et techniques, s'il est réellement ce moment de l'histoire au cours duquel meurt -- après s'être restreinte -- une tradition de la parole persuasive au service du Bien plus que bimillénaire, c'est donc aussi l'instant qui offre à la rhétorique classique la possibilité de renaître de ses cendres -- telle un Phénix -- et d'occuper d'autres territoires que ceux de l'argumentation au service du Beau littéraire.

La rhétorique française, en 1850, se constitue plus que jamais en propédeutique à l'apprentissage du rôle de citoyen cultivé et conformé aux besoins de sa classe. C'est pourquoi l'ouvrier peut aussi devenir poète... parmi les siens, et reconnu comme tel par les officiels. Une certaine conception du monde, hiérarchisée et figée, s'exprime ici dans le langage, par l'entremise de la collusion des contraintes de l'esthétique et de l'éthique du langage. La rhétorique se voit ainsi prise entre deux exigences contradictoires: répéter les formes anciennes de pensée et abdiquer la responsabilité du sujet énonciateur, ou rechercher l'innovation et encourir le risque de l'exclusion du sujet énonçant. Le tome VIII du très orthodoxe Journal de la Langue française, en 1836, écrit sans sourciller : "Savoir sa langue et la bien parler devient une obligation impérieuse en France; aux riches, pour consolider la prépondérance que leur donne leur position sociale; aux classes moyennes, pour soutenir leurs droits et leur influence; aux artisans, pour mériter la considération et répandre un certain lustre sur les professions industrielles; à tout le monde, parce que parler est une nécessité de tous les instants, et que bien parler peut devenir une habitude sans déplacer les sources de la puissance, sans confondre les conditions"(122). Il est vrai que la situation a été rendue plus conflictuelle encore avec le passage de la Révolution et du Consulat. Figurale et "stylistique" avant la lettre, la rhétorique a perdu toute crédibilité dans ces événements historiques, qui l'asservissent à la seule exécution des hautes -- ou basses? -- oeuvres politiques. Elle est supplantée alors par la grammaire générale et raisonnée des Idéologues qui n'en récupère les formes les plus extérieures qu'à des fins d'explicitation des mécanismes de la pensée, indépendamment de l'éthos exercé. En tant que discipline enseignée, la rhétorique est donc proscrite du programme des Écoles Centrales; ce sont les projets successifs de Condorcet en 1792, et de Lakanal en 1794, avant les lois de Daunou en 1795. Non que les tribuns révolutionnaires ne soient eux-mêmes d'efficaces et terribles rhéteurs, comme l'attestent aussi bien Robespierre, que Danton, Pétion, Couton ou Saint-Just; mais par ce qu'une nouvelle configuration du savoir langagier s'est mise en place à la faveur des événements socio-politiques, et du malaise linguistique individuel des locuteurs qui en résulte. Cette nouvelle épistémè -- au détriment d'une poétique classique et normée de l'expression -- privilégie l'analyse moderne des sensations, des idées et des jugements de l'individu, ainsi que celle des moyens de les exprimer avec exactitude et persuasion, en dehors du recours nécessaire aux règles communes. Une doxa esthétique du discours en découle incontinent. Avec la grammaire générale et le règne inauguré de l'intelligence analytique, c'est donc toute la conception ancienne de la rhétorique comme mode de penser, de raisonner et de s'exprimer qui disparaît. La singularité du Sujet individué s'élève sur les décombres de la communauté des sujets régis par la langue. A sa place se dressent seuls les vestiges d'une tropologie réduite à l'unique et factice fonction ornementale. On est passé, pour reprendre la suggestive expression de Marc-Mathieu Münch d'une conception du Beau singulier à une conception relativiste du Beau pluriel(123). Il est alors de bon ton de proclamer la vacuité de l'ancienne discipline et le droit pour chaque subjectivité de s'affranchir de ces contraintes castratrices, afin d'éprouver pleinement son émancipation dans les jouissances que le langage -- utile ou futile? -- peut seul procurer. En 1977, Chaïm Perelman et Tzvetan Todorov faisaient successivement observer que cet effacement était concomitant de l'avènement de la bourgeoisie, essentiellement hostile aux valeurs absolues et universelles récusant sa toute nouvelle existence comme instance d'esthétique normative et évaluative(124).

La situation de la rhétorique dans la première moitié du XIXe siècle est donc principalement une situation de crise paradoxale. La Révolution avait interrompu son enseignement; l'Empereur Napoléon, après avoir inscrit, en 1805, le traité Des Tropes de Dumarsais au programme de la seconde classe des lycées, rétablissait la discipline et réinstituait son savoir faire, dès 1808, avec la dénomination de la classe spécifique dans laquelle on en dispense les éléments. Ni la Restauration, ni la Monarchie de Juillet, ni la seconde République, ni le second Empire, ni la Commune n'en contesteront la validité comme institution... même oratoire! Si la lecture de la somme de Dumarsais n'est plus rendue obligatoire dans la classe à partir de 1840, il faudra cependant attendre 1885 et les réformes de Jules Ferry, en pleine troisième République, pour que l'inculcation de ce savoir par l'enseignement soit définitivement suspendue, mais non arrêtée dans sa fonction régulatrice, puisque son dessein primordial n'était alors qu'à peine dissimulé par les exercices stylistiques qui se substituaient à lui. Toutefois le contenu et la finalité de l'objet rhétorique, derrière la permanence illusoire du nom, étaient tout différents de ce qu'ils étaient dans la période antérieure. Edgar Quinet, rhétoricien en 1815-1816, soulignant le caractère profondément politique d'une discipline qui réchappait de tous les bouleversement historiques, écrivait avec ironie : "[...] Une seule chose s'était maintenue dans les collèges délabrés de l'Empire: la Rhétorique. Elle avait survécu à tous les régimes, à tous les changements d'opinion et de gouvernement, comme une plante vivace qui naît naturellement du vieux sol gaulois. Nul orage ne peut l'en extirper. Nous composions des discours, des déclamations, des amplifications, des narrations, comme au temps de Sénèque. Dans ces discours, il fallait toujours une prosopopée à la Fabricius; dans les narrations, toujours un combat de générosité, toujours un père qui dispute à son fils le droit de mourir à sa place dans un naufrage, un incendie, ou sur un échafaud. Nous avions le choix entre ces trois manières de terminer la vie de nos héros, ainsi que la liberté de mettre dans leurs bouches les paroles suprêmes. Je choisissais en général le naufrage parce que la harangue devait être plus courte"(125). On pourrait alléguer des témoignages similaires de Renan ou de Vallès... Voire de Taine!

Dans cette période où les jeunesses brimées -- parvenues à la maturité -- revendiquaient le droit à l'action de supplanter la réflexion, la rhétorique a bien pu être considérée comme une technologie littéraire d'un autre âge; une manière d'interposer le verbe entre la réalité et les hommes, une façon d'éluder les questions du monde contemporain et d'esquiver les responsabilités du citoyen non assoupi par les facilités de la bourgeoisie impériale ou républicaine. En exténuant les vertus et les prestiges désuets de l'exemplum et de la prosopopée, le discours critique à l'égard de la rhétorique dénonce un travestissement de l'univers représenté par l'écriture qui -- de la vision niaise d'une société harmonisée dans le partage des mêmes valeurs bourgeoises -- insensiblement conduit au cauchemar des luttes de l'individu pour sa survie contre les autres, ou parfois contre lui-même et ses propres rêves. La métaphore guerrière -- employée ici ou là par Vallès à des fins de dérision -- rend compte en creux du pouvoir politique et offensif de la langue; ce qui est d'autant plus intéressant pour mon propos qu'à l'autre extrémité de l'éventail idéologique, un écrivain tel que Barbey d'Aurevilly, contemporain de Vallès, et impénitent chercheur -- lui aussi -- de formes neuves d'associations verbales, peut utiliser le même système de transmutation rhétorique pour exprimer des idées soutenant une cause entièrement inverse(126). Sans recourir aux détails les plus factuels de l'histoire de la rhétorique, on aura compris que le XIXe siècle s'est déterminé à déplacer l'accent sémantique frappant la discipline de son constituant esthétique, fondé sur le vieux primat de la clarté et de l'élégance de la langue française littéraire, vers son constituant éthique et social, par lequel se réalise la dimension politique du langage : "La connaissance des figures et des métaphores est la partie de la Rhétorique la moins essentielle; car il en est de l'éloquence comme des autres arts, où la méditation des modèles est plus propre à former un artiste que ne l'est l'étude des règles. Tous ces préceptes arides, tous ces mots scientifiques que les faiseurs de rhétoriques ont multipliés à l'infini, et que la mémoire s'efforce si péniblement de retenir, l'abandonnent bientôt dans le feu de la composition. Mais, nourri des beautés supérieures dont les chefs d'oeuvre des grands maîtres auront frappé son imagination, le poète, comme l'orateur, saura donner à ses écrits une teinte de ces mêmes beautés, suivant que son âme en aura plus ou moins conservé l'empreinte. L'éloquence admet cependant des principes généraux, qui sont presque les mêmes dans tous les arts: ces principes sont comme un frein nécessaire au génie, pour empêcher qu'un excès d'enthousiasme ne l'emporte au-delà des bornes fixés par le goût; ce qui est principalement le défaut des jeunes écrivains. On ne saurait trop les prémunir contre un tel écueil, en leur faisant connaître les lois du bon goût, qui sont en même temps celles des bonnes moeurs"(127). A la même époque où la Grammaire devenait Nationale, tout comme le dictionnaire, et où La France revendiquait d'être Grammaticale, se mettait donc en place, autour de la rhétorique, tout un dispositif de pratique et d'analyse, qui, en objectivant les applications de la discipline, permet aujourd'hui encore de mieux comprendre sa nature et les principes de son épistémologie.

D'un côté, la technique rhétorique met à la disposition de l'individu locuteur toute une panoplie de formes et de figures destinées à l'enrichissement, à la variation, à l'ornementation persuasives de l'expression. Mais ces diverses transformations d'un contenu profond -- stable et universel -- se voient restreintes dans leur utilisation par le sentiment d'acceptabilité ou d'irrecevabilité que projettent sur elles les lecteurs, les auditeurs, et tous les descripteurs de la langue, en fonction de valorisations socio-culturelles liées aux conditions générales d'une époque. Lorsque l'urgence politique de la parole est soumise à ces faits de variation ornementale et stylistique, elle perd aussitôt de son pouvoir et de son efficacité.

D'un autre côté, le savoir rhétorique, virtuel ou latent, épilinguistique le plus souvent, échappe à cette contingence historique; il préexiste à toute technicité et réside dans les abysses d'un esprit humain réduit aux universaux de la pensée. Il permet de rendre compte logiquement des mécanismes idéologiques de métamorphoses du verbe, en-deçà de l'affleurement linguistique des énoncés, antérieurement même à toute énonciation, et il en justifie l'efficacité comme il en légitime les byzantines distinctions, par l'idée que les principes premiers de législation de la langue sont inaltérables et généraux, fondés en raison et cautionnés par le bon sens. Ce savoir, inclus dans la langue mais dissimulé par les formes stéréotypes de son usage en parole, rend compte de la prolifération involontaire et inconsciente des figures dans la pratique discursive ordinaire. Il justifie aussi l'efficacité du verbe apparemment spontané. A. Jay, auteur -- en 1830 -- de La Conversion d'un Romantique, manuscrit de Jacques Delorme, et de Deux Lettres sur la Littérature du Siècle, suivies d'un Essai sur l'Éloquence politique en France, analysant l'éloquence d'un farouche pourfendeur de la contre-révolution monarchique et de la Restauration, le général Foy, écrivait sans détour : " "Ne lui demandons point le secret de sa composition: il était tout entier dans son âme. Rien d'étudié, rien de calculé dans sa manière; tout est plein dans ses discours, et, ce qu'il y a de caractéristique, on n'y trouve aucune superfluité. Son abondance n'est jamais stérile; avare de mots, l'expression la plus simple met sa pensée en relief, et cette simplicité est encore un ornement. Si une grande vérité s'offre à sa pensée, il l'énonce avec une énergique précision, et c'est le pivot sur lequel tournent tous ses raisonnements"(128). On comprend alors qu'à partir du premier tiers du XIXe siècle , orienté par l'irrésistible appel de la démocratie et de la République, le comble de l'éloquence politique se soit enfermé dans le paradoxe d'une rhétorique qui, pour être conforme à l'idée du Bien social, populaire et efficace, dût feindre définitivement de s'ignorer jusqu'à mettre en doute la plausibilité et la légitimité même de son existence. C'était là une manière de se remettre en question bien différente de la condamnation absolue à laquelle Gustave Lanson devait parvenir dès la fin du XIXe siècle , lorsqu'il tonnait " Contre la rhétorique et les mauvaises humanités "(129) [1902].

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Notes

119. Voir: Des Tropes ou des différents sens, Figure et vingt autres articles de l'Encyclopédie suivis de l'Abrégé des Tropes de l'abbé Duclos, présentation, notes et traduction par Françoise Douay-Soublin, Paris, Critiques Flammarion, 1988, pp.48-50.

120. Ceux-là mêmes que vise Simonnin, en 1819, en leur dédiant un Code qui donne accès aux célèbres Leçons de Littérature et de Morale de Noël et De Le Place, constamment publiées depuis 1804.

121. Traité Théorique et Pratique de Littérature, Paris, 1841, 4e édition, Librairie Classique de Périsse Frères, 442 p. in-12.

122. Journal Grammatical, Littéraire et Philosophique de la langue française et des langues en général, par G.N. Redler, 1836, p.24

123. M.-M. Münch, Le Pluriel du Beau, Genèse du relativisme esthétique en littérature: du singulier au pluriel, Centre de Recherche Littérature et Spiritualité de l'Université de Metz, 1991, notamment p.319

124. Tzvetan Todorov: Théorie du Symbole, Paris, Le Seuil, 1977, pp.136-138; et Chaïm Perelman: L'Empire rhétorique, Paris, Vrin, 1977, principalement p.21, qui fait remonter à la fin du XVIe siècle le début de ce déclin

125. Edgar Quinet: Histoire de mes idées, autobiographie, Oeuvres Complètes, tome X, éd. Germer-Baillière, Paris, 1880, pp.166-167

126. On pourra se reporter à des affirmations telles que: "Il faut écrire sur nos livres des devises d'épée, car tout livre n'est qu'un glaive après tout, le glaive tordu et flamboyant de la pensée, et jusqu'à la garde inextinguible", Correspondance générale, éd. J. Petit, Belles Lettres, 1985, t. 3, p. 13; ou la référence au "moule à balle", ibid., t. 2, p.141

127. Simonnin, Code des Rhétoriciens ou choix des meilleurs préceptes d'Éloquence et de Style, pour servir d'introduction aux Leçons de Morale et de Littérature par MM. Noël et Delaplace, de Pélafol, 1819, p.i-ij.

128. Loc.cit., Moutardier, Libraire-Éditeur, rue Gît-le-Coeur, n4, p. 427.

129. Il écrivait en effet : " Le commentaire littéraire se fera largement, sans rhétorique exclamative, sans prétention de forcer le sentiment des jeunes auditeurs... Point de rhétorique surtout ni de dogmatisme : n'offrons pas comme modèles absolus les chefs d'oeuvre que seules les relations au temps et au milieu éclaircissent : n'endoctrinons pas nos auditeurs comme s'ils devaient refaire ou copier ce qu'ils ont seulement besoin d'aimer ", in Essais de méthode de critique et d'histoire littéraire, textes rassemblés et présentés par Henri Peyre, Paris, Hachette, 1965, p. 59.