3. Continuum, Transitions, Discontinuités

La lexicologie du français moderne distingue entre " seuil " -- qui implique un mouvement progressif, une dynamique en action, la transition progressive de l'avant à l'après -- et " borne " -- qui pose à l'inverse un terme fixe séparant nettement l'antériorité d'un mouvement, son arrêt, et l'éventuelle initiation d'un nouveau mouvement. Ces deux termes renvoient à une conception spatio-temporelle de l'histoire à l'intérieur de laquelle les frontières d'un périmètre circonscrit laissent s'établir certains jeux de forces qu'il appartient à l'historien de nouer en intrigues selon son propre choix de scenarii possibles. L'espace-temps délimité de la sorte peut alors se donner à voir comme une architecture ou un volume soumis à des pressions relevant de deux ordres. L'ordre externe, qui est généralement celui d'une causalité chronologique; et l'ordre interne, qui laisse apparaître plus souvent les désordres de la chronologie et qui soumet la causalité aux lois et aux principes fonctionnels du système linguistique considéré. Petitot, donnant en 1803 une réédition de la Grammaire Générale et Raisonnée de Port-Royal, fait précéder celle-ci d'un Essai sur l'origine et les progrès de la langue française, qui donne une bonne idée de la représentation du mouvement de la langue que se donnaient les contemporains. Un temps uniformément orienté et fluant, qui met entre parenthèses toute réflexion sur ces notions de "borne" et de "seuil", ramène inéluctablement à la sombre rumination de ce que John Lyons a nommé plus tard "l'erreur classique" : "J'ai cherché à présenter un tableau fidèle des progrès de la langue française et des causes de sa décadence. On a vu que les nouveaux systèmes qui se sont succédés si rapidement dans le XVIIIe siècle ont contribué à la faire dégénérer. Le commencement du XIXe siècle , signalé par l'oubli de toutes ces vaines théories [i.e. en particulier Rousseau et la sensibilité], par le retour aux bons principes et par l'aurore du bonheur public, dont l'âge du héros qui préside aux destinées de la France nous garantit la durée, annonce la renaissance des Lettres, et promet à la patrie de Corneille et de Racine une époque semblable à ces temps heureux où la langue latine reprit son ancienne gloire sous les auspices glorieux de Titus et de Trajan"(76). Quelle histoire -- si ce n'est anecdotique et linéairement événementielle -- est-il possible d'indexer et d'écrire sur cette conception du temps?

Si nous considérons donc l'entité temporelle encore indéterminée désignée par le syntagme " dix-neuvième siècle ", les effets de la dialectique interne / externe sont décuplés par la prolifération de la documentation se rapportant aux faits en eux-mêmes. L'essor du journalisme en dépit des derniers sursauts de la censure proscriptive, comme il apparaît autour des Trois Glorieuses de 1830, de la révolution de 1848, et de la commune de Paris; le développement de la littérature, narrative et souvent très idéologiquement -- sinon explicitement politisée -- orientée par enjeux et desseins esthétiques; la réglementation de la société civile par les discours politiques; la régulation des pratiques sociales individuelles par les discours moraux et religieux; l'organisation systématique d'archives publiques et privées; l'institutionnalisation -- en plusieurs étapes -- d'un enseignement laïc généralisé et obligatoire; le rôle sélectif dévolu à une pratique correcte de la langue, qui s'affiche dans les grammaires, les dictionnaires, les manuels d'art d'écrire; la recherche d'explications philologiques, puis grammaticales, et enfin linguistiques, qui légitiment les usages en puisant dans le passé, généralement par la voie étymologique, la raison d'être des faits constatés... Ce sont là quelques-uns des circonstants qui accompagnent les transformations de l'usage, les altérations des discours, les dévoiements de la langue en emplois, et qui jettent sur ces derniers les éléments dispersés et disparates d'une hypothétique justification.

En effet, s'il est envisageable de donner un contenu à la désignation de " dix-neuvième siècle ", il me semble que le fait le plus intéressant à retenir -- indépendamment de l'opposition précédemment décrite -- réside dans l'historicisation intégrale du savoir et le développement des sciences historiques, qui amènent les acteurs mêmes du changement à prendre position en temps réel sur les transformations de leur propre outil de communication. Jamais, dans les siècles antérieurs, même avec Vaugelas et les remarqueurs de sa descendance, une telle [em]prise immédiate sur l'événement n'avait été concevable et perceptible. Un fin connaisseur des mouvements de la langue tel qu'Alexandre Vinet, comme il a été rappelé plus haut, et des savants érudits, indéniablement inspirés par les principes de la linguistique comparée germanique, tels que Adolphe Hatzfeld et Arsène Darmesteter, s'accordent dans la première moitié et à la fin de la seconde moitié de ce siècle pour affirmer d'une part que " si le langage sert à exprimer la pensée, les mots ne sauraient passer du sens primitif aux sens dérivés et figurés sans suivre un certain ordre, qui a son explication rationnelle; et l'on doit chercher dans les lois de la pensée la cause historique des transformations auxquelles les mots ont été soumis "(77). Et, d'autre part, que " la langue que nous parlons et que nous écrivons est pleine d'expressions, de tournures dont elle ne peut rendre compte par elle-même, et qui s'expliquent par des faits anciens, depuis longtemps oubliés, qui survivent dans l'idiome moderne comme les derniers témoins d'un autre âge "(78). Les facteurs "externe" et "interne" se voient ainsi neutralisés dans l'instant au profit d'une reconstruction organiciste de la langue, qui, avant les hypothèses systémiques du XXe siècle , constitue la grande avancée épistémologique du siècle des Humboldt et de Schleicher.

La langue cesse alors d'être considérée comme le double visible et lisible de la pensée; elle accède alors au statut d'entité organique plénière, soumise -- comme les individus qui la pratiquent -- aux évolutions de la vie. Et, avant les formalisations progressives de la linguistique dans la seconde moitié du siècle, ainsi que l'émergence d'une conception systématique de l'instrument verbal, il est intéressant de voir un grammairien tel que Bernard Jullien procéder au sujet de la langue française à une description hiérarchisée des différentes formes langagières gravitant autour du concept de " langue " : " Une langue -- écrit-il -- diffère d'un langage comme l'espèce du genre. Toute langue est un langage, mais la réciproque n'est pas vraie. Un idiome est une langue considérée surtout dans ce qu'elle a de spécial à la nation qui la parle. Les tours singuliers, les expressions particulières à tel ou tel peuple et qui caractérisent sa langue, la font distinguer comme idiome de tous les idiomes voisins. [...] Un jargon est en général un mauvais langage. Ce mot s'applique surtout au langage devenu ou réputé vicieux, par l'affectation d'employer des tours ou des termes qui ne sont pas entendus de tout le monde. C'est dans ce sens qu'on dit un jargon métaphysique. Si une langue est parlée par plusieurs peuples égaux et indépendants les uns des autres [...] avec l'usage général des mêmes mots et de la même syntaxe, ces peuples peuvent admettre dans leurs idiomes certaines différences particulières et caractéristiques : c'est ce qu'on appelle des dialectes. Tout autre usage qui s'écarte dans la prononciation, les terminaisons, la syntaxe, de quelque manière que ce soit, ne fait ni une langue, ni un idiome à part, ni un dialecte de la langue nationale; c'est un patois abandonné à la populace des provinces, et chaque province a le sien. On remarquera facilement que les dialectes et les patois sont au fond la même chose. On attache au patois une idée de blâme ou de mépris qu'on n'applique pas au dialecte, mais c'est là une considération toute politique, et qui n'a rien de littéraire "(79). Avec ces derniers mots l'idée est désormais bien lancée du caractère éminemment politique de la langue. Et l'on peut dire que désormais les progrès de la langue française en son développement intrinsèque et ceux de sa description seront gouvernés et dirigés au XIXe siècle par des intérêts d'ordre prioritairement socio-politique plutôt que strictement scientifique. A l'occasion du bi-centenaire de la Révolution, et de la prolifération des discussions engendrées par cette commémoration, une hypothèse est revenue avec force à plusieurs reprises, qui met en relation dialectique les dialectes et la langue nationalisée. Si la notion de dialecte francien est une construction des linguistes français du XIXe siècle , comme semble l'attester en 1889 [!] Gaston Paris qui est le premier à utiliser ce terme, il apparaît que la désignation de la langue et sa dénomination -- indépendamment de la complexité de ses structures internes -- relèvent prioritairement d'un phénomène d'institutionnalisation parallèle à celui de sa grammatisation. Bernard Cerquiglini, envisageant le phénomène bien avant le XIXe siècle dans sa plus grande extension historique, note justement à cet égard : " La genèse d'un usage écrit traditionnel et inter-régional, n'est donc pas la promotion politique d'un dialecte particulier, le francien. Elle est une pratique qui tend à constituer un françois langue des lettres et des lettrés "(80) Il revient donc à une histoire de la langue de décrire les faits linguistiques et les formes d'accompagnement socio-culturelles qui les soutiennent.

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Notes

76. Petitot, Conclusion de l'Essai sur l'origine et les progrès de la langue française, Préface de la réédition de la Grammaire Générale et Raisonnée de Port-Royal, Paris, an XI, 1803, p. 246, B.N. X 9750 in 8. Le texte de cette préface fait en volume plus double de celui de la Grammaire proprement dite. Et l'on sera sensible dans ce texte à la manière dont sont liés les arguments politiques, esthétiques, linguistiques, soutenus dès l'origine par l'idée d'une Université française en gestation sous-jacente, à laquelle Burnouf, en 1808, donnera le sceau de l'historicité : "Ergo renascitur lingua romanorum"...

77. A. Hatzfeld, A. Darmesteter, et A. Thomas, Dictionnaire Général de la Langue Française [1890-1900], Introduction, éd. Delagrave, 1964, p. ii.

78. Ibid., p. v

79. B. Jullien, Cours Supérieur de Grammaire, 1ère partie : Grammaire proprement dite, Paris, Hachette, 1849, extrait du Cours Complet d'Éducation pour les Filles, p. 2.

80. Bernard Cerquiglini, La Naissance du Français, Presses Universitaires de France, 1991, p.118.