13.3. L'exemple du Dictionnaire de Boiste et du traitement des noms abstraits

Le dictionnaire donne par nécessité fonctionnelle des définitions qui ne correspondent pas directement à l'objet que perçoit hic et nunc l'observateur impliqué dans une situation historique et soumis à ses nécessités pragmatiques. Il vise, fixe et impose l'usage, mais ne réussit à le faire qu'au prix d'une sélection drastique des emplois intégrables à l'idéologie dominante. Résumant, condensant, conceptualisant -- ou cherchant à le faire dans l'enfermement du mot et de la chose, et la privation du secours d'une pensée analytique -- le dictionnaire s'avère rapidement insatisfaisant. L'exemple du traitement des noms abstraits dans la longue série des dictionnaires de Boiste [1800-1857], peut servir de révélateur à cet égard. Boiste expose et prolonge une conception de l'abstrait dont le répondant historique le plus connu, dans la tradition grammaticale française, est Dumarsais(359) relayé par Condillac et Beauzée. L'ordre alphabétique du dictionnaire, en ce domaine, fait bien les choses, et la circularité autonymique propose la définition du substantif déverbal avant de cerner celle du verbe et celle du participe adjectif dont il procède :

Abstraction :

[1800-1808] Séparation en idée; idée abstraite d'une qualité du sujet; pl. distraction.

[1823-1857] Examen d'une chose séparée de ses accessoires, de ses parties; séparation en idée; acte de l'esprit qui sépare une idée de celles qui lui coexistent [Locke];[faculté de séparer une idée de toutes celles qui s'y trouvent naturellement liées [Locke];[idée abstraite d'une qualité du sujet; résultat de l'opération et de la faculté appelées aussi ; s. pl. distractions [continuelles]; inus. isolement [Linguet].

Abstrait :

[1800-1808] Séparé par l'abstraction; vague, distrait; métaphysique; difficile à pénétrer; profond; contemplatif; plongé dans la méditation; t. de math. sans application à son sujet. s.m. l'opposé de concret [syn.]

[1823-1857] Séparé par l'abstraction intellectuelle; [idée] métaphysique qui présente un attribut séparé du sujet: la bonté du coeur. Détaché des choses sensibles. Difficile à pénétrer; profond, contemplatif, plongé dans la méditation; vague, distrait; qui ne s'attache à rien de réel [imagination , pensée ]; sans application à son objet; trop éloigné des idées communes. Tout occupé d'un seul objet, et distrait du reste. Terme de mathématiques: quantité considérée sans égard à sa valeur spéciale.

Ici, comme en ce qui concerne presque toute la nomenclature recensée par Boiste en 1800, un changement intervient dans la dernière édition qu'il a corrigée de son vivant, celle de 1823; les éditions ultérieures, jusqu'en 1857, à quelques modification typographiques près, conserveront cette altération qui, dans les deux cas ici repérés, consiste en un élargissement et un approfondissement des effets de sens imputables à l'item. Mais l'on reconnaît toujours dans ces paraphrases les linéaments de la définition classique. Explicite ou non dans les gloses, la référence à Locke et à sa conception sensualiste de l'entendement humain est particulièrement significative dans sa constance.

A défaut d'une étude exhaustive du dictionnaire et de ses différentes éditions, quelques sondages donnent déjà à entrevoir des lignes de force intéressantes. La lettre m de l'alphabet , par exemple, fait apparaître dans la première édition de Boiste 97 noms qualifiés d'abstraits sur 2689 termes recensés, toutes catégories confondues, dont 1467 noms dits concrets; soit des proportions respectives de 3,57% et 7,85% :

[Machicotage; machinisme; magie; magisme; magnanimité; magnétisme; magnificence; maigreur; mainforte; main garnie; mainlevée; mainmorte; maintenue; majorat; mal; maladresse; malhabileté; malhonnêteté; maltalent; Malebranchisme; malencontre; malfaisance; malheur; malice; malignité; malléabilité; mance; mandarinat; manie; mansuétude; maréage; margraviat; marronnage; marquisat; masculinité; massicaut [ancien droit sur le vin]; massiveté; masurage; matérialisme; maturité; mauvaiseté; mazarinisme; mécanicité; méchanceté; méchef; méconnaissance; mécontentement; médièteté; médiocrité; méditation; méfiance; mégarde; mélancolie; mellifluité; mémoire; ménagement; mendicité; mensurabilité; menuité; méphytisme; mépris; merci; mérite; mésadvenance; mésestime; messéance; métalent; mièvrerie; mignardise; minage; minorité; misanthropie; misère; miséricorde; mnémonique; modération; modicité; mollesse; monachisme; mondicité; monophysisme; monotonie; monstruosité; morale; moralisme; moralité; mordacité; morgue; morosophie; mortalité; moutonnage; multiplicité; munificence; mutabilité; mutité; myopisme; mysticité.]

La lettre r, pour sa part, renferme 76 noms abstraits pour 3127 termes répertoriés, dont 1792 noms concrets, soit respectivement 2,39% et 5,61% des populations concernées:

[Rabaissement; rabbinisme; rabdomancie [magie divinatoire par la baguette]; raccommodement; race; raison; rajustement; ralentissement; rancidité; rancissure; rapacité; rarescence; rassasiement; rationalisme; raucité; ravissement; réalisme; reblandissement; réceptibilité; réceptivité; réciprocité; récollection; reconnaissance; récordation; réciprocation; rédemption; redondance; réflexibilité; réfrangibilité; regret; régularité; réhabilitation; relâchement; religion; religiosité; rembrunissement; réminiscence; rémission; renom; renommée; renouement; repentir; réplétion; réprobation; reproductibilité; républicanisme; répugnance; réputation; réserve; résignation; résipiscence; respect; ressentiment; restriction; rétention; retenue; réticence; révérence; rêverie; richesse; ridicule [forme extérieure de ce qui est déraisonnable]; ridiculité; rigorisme; rigueur; risibilité; rivalité; rotondité; rouage; rougeur; roulage; royalisme; rupture; ruffianisme; ruse; rusticité; rustrerie.]

De ces deux séries exemplaires ressort immédiatement une constatation: Boiste ne distingue pas entre des noms abstraits que la tradition linguistique anglosaxonne qualifierait de comptables, susceptibles en français de concrétisation par la voie rhétorique de la métonymie ou celle morphologique de la pluralisation, tels : malice, mépris, mérite, morale, regret, réminiscence, retenue, ridicule, rigueur, et d'autres qui apparaîtraient comme massifs, dépourvus de ces possibilités et réduits à la seule expression du concept abstrait de la qualité envisagée : magnanimité, malléabilité, monotonie, rationalisme, réceptivité, réplétion. Tous sont rangés dans la même catégorie nominale, et le départ des noms abstraits et concrets relève uniquement de la compétence du lecteur et de son affinité avec la langue française. Aucune morphologie dérivationnelle, même intuitive et primaire, simplement héritée de la morphologie latine ne sert au lexicographe -- et conséquemment à son lecteur -- de la plus infime manière à structurer le lexique du français de la fin du XVIIIe siècle .

Les noms abstraits représentent donc dans le Dictionnaire Universel un sous ensemble très restreint de la classe des noms parce qu'ils ne renvoient pas immédiatement à cette réalité matérielle d'un monde en changement idéologique et technologique dont il s'agit de saisir au mieux, et pour plus d'efficacité dans l'action, tous les constituants. A l'époque où le savoir de l'Encyclopédie est plus que jamais diffusé grâce aux multiples volumes spécialisés de l'Encyclopédie méthodique que publiait Panckoucke, peu avant que la longue théorie des Manuels Roret ne porte plus loin dans le XIXe siècle les progrès de la technologie et de la science, l'usager du dictionnaire de Boiste recherche dans son ouvrage des connaissances immédiatement pratiques. Il ne s'interroge pas sur une distinction qui tombe sous le [bon] sens: est concret tout ce qui relève de la matérialité quotidienne; est abstrait tout ce qui ne peut être compris que par réflexion et spéculation de l'esprit analytique. Or la vie pratique interdit la spéculation suspensive de l'action. La nomenclature ne recensera donc comme noms abstraits que ceux qui sont susceptibles d'une application directe en philosophie ou en littérature sous l'angle de la valeur morale qu'ils représentent. Plus que sa nature conceptuelle toujours embrouillée, c'est sa qualité éthique qui permet au nom abstrait d'être repéré dans les textes, recensé et expliqué par Boiste. Ce dernier commente d'ailleurs en termes non équivoques les définitions obtenues à l'issue de cette sélection et de cette synthèse. Les termes abstraits assurent la répétition de l'axiome de base selon lequel l'infrangible union de la morale et de l'esthétique promeut le progrès de l'individu et de la société:

"[...] ces définitions sont comme des traits de lumière qui, portant sur les objets les plus utiles à connaître, éclairent l'esprit, le nourrissent et le livrent à d'agréables méditations; souvent elles valent tout un traité de morale, et sont, pour ainsi "ire de l'essence de livre" [Avertissement, 1808, p. xij]

Pour problématiser l'opposition sémantique intuitive qui nous retient ici, face à la prolifération des conditions d'explication mécanicienne de la création et de l'emploi des termes abstraits, alors que seuls les énoncés et leurs avatars énonciatifs sont susceptibles d'être concrets ou abstraits, il est nécessaire, avant toute tentative, de se doter :

1 d'une conception philosophique homogène et rigoureuse de l'univers;

2 d'une théorie linguistique ferme, qui distingue nettement entre les mots et les choses même si les premiers possèdent intrinsèquement les qualités perceptuelles des secondes; qui rappelle que le signe ne colle pas aux objets, mais constitue une représentation; et que les référents de ces signes, matériels ou non, restent labiles et transformables;

3 et d'une épistémologie critique qui permette d'articuler le philosophique et le linguistique, en des termes qui assurent la validité de la représentation théorique non au plan de l'expérience pratique mais au plan de sa cohérence ontologique profonde.

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Notes

359. Pour de plus amples informations sur la conception de ce dernier, on se reportera à l'édition de son traité de 1730 Des Tropes ou des différents sens, procurée naguère par F. Douay, Flammarion, 1988, notamment pp. 222-31.