Serreau, Jean-Edme & Boussi, François-Narcisse

Serreau, Jean-Edme (1769-1851)

Avocat et grammairien français, journaliste à La Tribune en 1830.

Boussi, François-Narcisse (1795-1868)

Grammairien et journaliste français républicain, né à Thouars (Deux-Sèvres). Représentant du peuple pour son département à la Constituante de 1848; il fut également l'auteur, en 1834, d'un Mécanisme du langage ou Théorie des sons et articulations.

Titre : La Grammaire Ramenée a ses Principes naturels ou Traité de Grammaire Générale appliquée à la langue française, avec deux tableaux synoptiques contenant la conjugaison de tous les verbes, par Serreau et Boussi.

Descriptif:

Grammaire dite "philosophique", probablement la dernière grande grammaire de ce type -- et présumée conforme aux modèles du genre -- parue en France, malgré les publications postérieures de Montlivault [1828], Durieux [1830], Jullien [1832], Jonain [1837], Proudhon ou Caillot [1838], en attendant la dérive du général vers le comparatif attestée par Montémont [1845] et Perron [1847], ou Poitevin [1856] et Hennequin [1857]. La Grammaire de Serreau et Boussi présente le dernier état de la théorie, à l'heure où celle-ci se trouve en butte aux effets de pression idéologique de l'éclectisme philosophique et de l'empirisme pratique des théoriciens de la première grammaire scolaire.

Première édition, 1824, Paris, Pélicier, in-8, XXXIV + 426 p.

Seconde édition, 1829, Paris, Dauthereau, Libraire, rue de Richelieu, n 17. Un vol. 13,3 x 20,4 cm., in-8, de XXXIV + 430 p. à 1920 signes, soit env. 880.000 signes. Cette 2e éd. est précédée d'un avis: "Les Auteurs ont les premiers proclamé la nécessité d'une réforme dans la partie idéologique de la science grammaticale. Elle est aujourd'hui comprise par tous les bons esprits, et le triomphe des saines doctrines est à la veille de s'accomplir. Malgré cette heureuse disposition, les progrès sont demeurés presque insensibles, et les améliorations sont en espérance plutôt qu'en réalité. Il a donc fallu maintenir des critiques qui reçoivent encore toute leur application et des solutions qui conservent tous les avantages de la nouveauté".

La Grammaire ramenée à ses principes naturels de Serreau et Boussi n'a connu que deux éditions. Elle ne doit pas être confondue avec la Grammaire française progressive à l'usage des jeunes personnes, de Sophie Serreau, Paris, Johanneau, 1840, qui sonne le glas de la grammaire générale et métaphysique.

Langue cible: français; métalangue: français.

Contenu :

L'ouvrage de Serreau et Boussi possède cette caractéristique qu'il reproduit globalement le plan des grandes grammaires métaphysiques caractéristiques du genre, tout en l'infléchissant subrepticement vers un traitement qui laisse à la langue toute son amplitude pratique, et qui relègue finalement au second plan son armature idéologique. L'Introduction [p.j-xvj] traite classiquement des sensations, du classement des idées et des signes qui les retracent. Mais la définition de la Grammaire donne l'occasion de s'arrêter sur la division des langues, ce qui implique une vision plus empirique et pratique qu'idéologique du phénomène linguistique: langues mortes, langues vivantes, langues mères, langues dérivées, dialecte, patois, argot. Suit une " table par ordre alphabétique des termes de grammaire employés dans cet ouvrage, avec leur définition sommaire " [xvij-xxxiv]. La première partie de l'ouvrage [p. 1-24] couvre l'empan d'une réflexion sur l'alphabet et les signes typographiques. La seconde [p. 25-332] porte sur les éléments du discours en général et traite singulièrement du nom, de son genre, de ses nombres, du pronom, des attributs - actif, passif et spécifique ou article - et du verbe. Un tableau [p. 274-275], anticipant sur les ambitions de la grammaire scolaire, présente le système des conjugaisons; les prépositions, conjonctions, "mots que les grammairiens ont appelé adverbes" et interjections, achève cet ensemble, qui demeure la section la plus importante de la grammaire. La troisième partie [p. 333-420] traite de la syntaxe, des propositions et de l'analyse, appliquant ses préceptes au texte de La Mort et le Bûcheron [p. 384-385]. Elle a déjà le mérite d'opposer précisément l'analyse grammaticale et l'analyse logique, selon une distinction qui anticipe sur les modèles de 1845.

Objectif des auteurs: Comme le suggère l'avis placé en tête de la 2e éd., il s'agit pour eux de rectifier l'armature conceptuelle de la grammaire métaphysique, dont la rigidité contrevient à l'exigence de précision dans la description des faits d'expression devant servir d'illustration à une théorie sous-jacente de la correction grammaticale. Le déplacement ainsi perceptible est annoncé dès la p. xvj de l'introduction, qui répudie les termes trop marqués de "lexiologie", "idéologie" et "construction", au profit de paraphrases soucieuses de marquer une appréhension différente des phénomènes, fondée sur l'observation plus attentive des faits eux-mêmes.

Intérêt général: La Grammaire de Serreau et Boussi présente le témoignage d'un ouvrage situé sur la ligne de transition entre le modèle métaphysique de Sicard et le modèle empirique et descriptif de Landais. Elle répète l'impératif métaphysique: "Développer les principes constituants du langage et y conformer toute la doctrine, m'a paru le seul moyen de ramener à des idées plus saines et de fixer toutes les incertitudes" [p. ij]; mais, simultanément, elle met au premier plan une exigence de précision dans la description que la théorie métaphysique est incapable de soutenir, et qui se réalise par l'inclusion de tableaux doubles [p. 32.1, et 420.1] marquant nettement le déplacement de l'idéologie vers une prise en compte pratique des effets sémantiques de la morphologie et de la construction de la langue.

Intérêts spécifiques:

Le traitement des parties du discours est rendu plus aisé par la présence d'une table [p. xvji-xxxiv] qui traduit le sens des vocables techniques employés dans l'ouvrage. Cette table résume assez bien les changements de la perspective théorique, et, notamment, le glissement des éléments dits "attribut" vers une prise en considération plus nette de leurs caractéristiques morpho-syntaxiques: article, adverbe, etc.

Innovations ou particularités terminologiques: Mode absolu, " J'appelle absolu, dans un sens opposé à hypothétique, à indéfini, à dispositif ou à subjonctif, un mode dont toutes les formes expriment directement l'action, et d'une manière indépendante ". Accessoire, " se dit d'une proposition qui sert à déterminer, à étendre ou à restreindre le sujet ou l'objet d'une proposition principale " [p. xvj]. Dialecte, " Langage qui, étant au fond le même que la langue générale et principale d'une nation, admet néanmoins des différences ". Didactique, " Qui appartient à la science : style didactique, terme didactique " [p. xxiij]. Inhérence, " Union, jonction d'une manière inséparable " [p. xxvj]. Métaphysique, " Qui n'affecte que le sens intérieur ". Motivale, " On appelle ainsi la conjonction car " [p. xxvij]. Système, " Assemblage de plusieurs principes dont on tire des conséquences sur lesquelles on établit une opinion, une doctrine " [p. xxxiij].

Le corpus illustratif fait alterner des citations non référencées, attribuables à des auteurs vraisemblablement classiques, et des citations référencées, qui rappellent les listes traditionnelles de palmarès esthético-éthiques: Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Voltaire. Il est symptomatique de constater, à cet égard, que les auteurs plus modernes ne sont guère cités que pour être critiqués; ainsi, Mme de Staël [p. 309].

Influence subie: La Grammaire de Serreau et Boussi trahit l'influence subie des grandes grammaires métaphysiques du 18e s., et, notamment, du Cours d'Étude rédigé par Condillac pour le Prince de Parme. Mais elle laisse également paraître le souci d'une simplification pratique de la description dont Lhomond peut constituer le modèle.

Influence exercée: plus difficile à détecter que l'influence subie. Cependant, il est très probable que la critique grammaticale dont elle fait preuve a conditionné la transformation des grammaires théoriques en grammaires prescriptives et descriptives; Larousse, comme Larive et Fleury, de part et d'autre de Brachet - l'adaptateur du modèle allemand de Diez - portent la trace de cet accommodement des faits et de la théorie, difficile à soutenir au demeurant. Comme de nombreux autres ouvrages contemporains, la Grammaire de Serreau et Boussi s'en prend à de nombreuses reprises à Girault-Duvivier, ainsi - p. ex. - p. 151, voire à Condillac; mais elle va souvent rechercher la vérité - de manière inattendue - du côté du Dictionaire critique de la langue française rédigé par l'abbé Ferraud [sic].

Références : Bourquin 1980, p. 275; Brunot, HLF, t. 12, 1968, p. 478-479; Saint-Gérand 1989, 1992b.

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