Conclusion

Gabriel Bergounioux a clairement montré(20) comment, au milieu du XIXe siècle, la linguistique moderne naît dans cet enthousiasme foisonnant, qui fait converger les intérêts suscités par les langues rares, les langues anciennes, les langues régionales et leurs littératures; une concurrence qui permet d'entrevoir à terme la construction des notions de phonétique et de sémantique. L'Académie Celtique, datée de 1804, devenue en 1813 Société des Antiquaires de France, ainsi que la Société Asiatique, attestée en 1821, accompagnent cette évolution de leurs publications; respectivement les célèbres Mémoires [depuis 1807] et le Journal Asiatique [1821-22], successeur des anciennes Recherches Asiatiques [1805]. Précédant cette éclosion, un mouvement de diversification et d'affrontements a parcouru et traversé le petit univers des amateurs de langue, duquel le Journal de la Langue Française(21), au hasard de ses collaborateurs épisodiques ou conjoncturels, peut-être même conjecturaux dans leurs principes, s'est largement fait l'involontaire écho.

Remonter aux premières sources manuscrites structurer une ascendance, élaborer les parentèles a essentiellement pour objectif de codifier les usages et de proposer un modèle de représentation juridique du langage, appelé au reste par la demande sociale du lectorat, qui se montre avide de réponses pratiques directement utilisables et applicables à des cas concrets d'interrogation grammaticale ou lexicale. La grammaire générale aux visées universelles ne peut plus guère servir alors qu'à vérifier la conformité des lois aux principes fondamentaux de la constitution humaine; et – là encore – se lit l'interférence de l'anthropologie et de l'ethnographie. C'est de cette situation que procèdent les divergences ayant peu à peu opposé les partisans de la méthode métaphysique et ceux de la méthode pratique. Comme position médiane, en sa première version, la philologie pouvait servir à réconcilier les intérêts opposés de ce que l'on nommerait aujourd'hui la structure et le système. Mais c'était sans compter avec les événements de 1830, puis de 1848 et 1871, politiques, idéologiques, sociaux, et leurs implications épistémologiques, qui vont faire diversion et marquer plus nettement, et définitivement, la rupture des projets anthropologique et ethnographique. Le premier s'orientera par la voie des sciences naturelles vers la physique et les pathologies du langage; le second par la voie des sciences historiques s'attachera désormais aux éléments pour lesquels, sur la fin de la période, l'institution développera les enseignement de l'histoire littéraire. Génin et Wey, on l'a vu plus haut, tout opposés qu'ils sont sur la valeur et la fonction des travaux de Palsgrave, résument particulièrement bien ces deux options.

Nous sommes alors là dans une nouvelle manière d'envisager les problèmes du français, et de statuer sur le sens de son évolution depuis ses origines retrouvées. Une nouvelle donne qui accompagne le développement de la langue, et que des grammaires telles que celles de Cyprien Ayer, Brachet et Dussouchet, de Dottin et Bonnemain, Guérard ou même Pierre Larousse(22), illustreront largement. A s'appuyer d'ailleurs sur le détails de ces faits, c'est tout l'ensemble de la problématique qui évolue. L'historicisation du raisonnement grammatical, telle qu'elle apparaît dans les discours métalinguistiques de l'époque, est grosse de conséquences insoupçonnées. Étudiant jadis ce qui semble être la première histoire de la langue française du XIXe siècle, celle de Gabriel Henry [1812], Jean Stéfanini a montré que l'auteur – s'insérant dans une tradition de l'histoire narrative et descriptive – ne pouvait pas logiquement " situer le français et la nation qui le parle dans une histoire universelle des langues et des peuples "(23). De son côté, abordant le problème dans la seconde moitié du siècle, Jacques Chaurand a rappelé que l'Origine et formation de la langue française, d'Albin de Chevallet [1858], grand contempteur de Génin, et l'on peut deviner pourquoi, avait tenté de brasser dans sa réflexion " l'origine du français, les premiers monuments, l'étymologie et la formation des mots [....], les changements de signification [...], les règles d'accord et de construction "(24). Toute maladroite et confuse que soit donc cette dernière tentative, il appert que l'éviction progressive de la linéarité narrative dont bénéficie le raisonnement historique conduit désormais avec certitude à la production d'hypothèses organicistes concernant le statut de la langue objet. Et M. Pellissier, présentant en 1866 un ouvrage qu'il considère comme " le premier essai d'une histoire complète de la langue française ", expose clairement cet avatar insoupçonné de la philologie généalogique des années 30 du siècle qu'est l'organicité découverte chez Max Müller, définitivement conquise par l'intermédiaire des représentations de la biologie à l'instant où Schleicher en faisait le leitmotiv de son épistémologie linguistique :

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" Une langue n'est pas une chose inerte, elle a une existence propre et individuelle; elle présente tous les caractères d'un organisme soumis à la loi de la vie et de la mort; tous les faits constitutifs de la vie se produisent et se montrent avec clarté dans son développement. La vie d'une langue consiste dans une série de modifications qui lui servent à se maintenir en parfaite harmonie avec l'esprit, les besoins, les sentiments et les pensées d'un peuple, à se transformer en une rapidité égale à la pensée pour en suivre toutes les fluctuations et en exprimer toutes les délicatesses; l'écho ne renvoie pas plus fidèlement le son, l'ombre n'accompagne pas le corps avec plus d'exactitude. On peut même, par une comparaison très exacte, dire que, pour un peuple, la langue est ce que la graine est pour la plante : c'est à la fois un résultat et un moyen, c'est en même temps un organe et un fruit de la vie. Se transformer dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, dans son caractères littéraires, telle est la loi de la vie dans un idiome. "(25)

La métaphore végétale n'a plus ici un rôle ornemental, elle est l'expression même des mouvements de germination et de maturation qui conduisent les langues au point de véraison, où les grammairiens commencent à produire leurs ouvrages.

Par delà Palsgrave, du Wez et Tory, François Génin tout comme Francis Wey, parmi d'autres de leurs contemporains, par le fait même de leurs différends scientifiques, sont alors devenus les facteurs déclenchants d'un réel bouleversement de l'épistémologie linguistique et de la représentation que les grammairiens se donnent du français. Un inspecteur général de l'Instruction publique, lauréat de l'Académie française et auteur d'une grammaire réputée à son heure, n'hésitera d'ailleurs pas à suggérer alors que l'histoire dérivée des acquis de la philologie propose le vrai moyen d'articuler en système organique les faits erratiques de l'apparence formelle du français :

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" Il existe déjà en France plusieurs Grammaires qui donnent, à côté des règles de la lexicologie, l'histoire de ces règles. La présente Grammaire est la première où soit abordée l'histoire de la Syntaxe française. Les esprits sérieux s'accordent aujourd'hui à considérer comme nécessaire l'étude historique de la langue. Il n'y a plus de discussions que sur la mesure à garder, sur la part qui doit être faite aux notions historiques dans une Grammaire de la langue usuelle. Ceux qui s'obstinent à n'y voir que des curiosités érudites ne sauraient nier que, sans ces notions, la grammaire française est un amas de règles qui ne disent rien à l'esprit et d'exceptions qui ne se comprennent pas. L'histoire de la langue explique la plupart des faits grammaticaux, soit par les origines latines du langage, soit par ses variations successives; à la place de notions incohérentes, elle met un enchaînement logique de causes et d'effets. Ces explications sont à la fois une satisfaction pour l'esprit et un secours pour la mémoire. [...] J'ai réagi par là contre cette sorte d'émiettement de la doctrine grammaticale qui se produit sous forme de remarques particulières. Autant que possible, je groupe ces remarques en les rattachant à une idée générale [...] "(26)

Les débuts de la philologie française scientifique au XIXe siècle coïncident paradoxalement alors avec une amnésie de l'origine, qui suspend les postulations politiques antagonistes du romanisme et du celticisme, au seul profit de l'affirmation d'une langue et d'une unité nationales patiemment et – même quelquefois – tragiquement, conquises sur les siècles. Le redécouverte de Palsgrave, et sa réédition par Génin, jouent ainsi un rôle éminent non seulement dans le développement d'une histoire de la langue française, mais également dans la définition des principes épistémologiques de la nouvelle discipline philologique, hâtant par là l'inéluctable transition d'une grammaire revisitée par les principes explicatifs de l'histoire vers une linguistique prenant globalement en compte les aspects systématiques de la langue. Émile Egger, considérant le demi-siècle au cours duquel il exerça son talent de professeur, notait d'ailleurs :

29

" Je me rappelle encore l'impression que firent en 1832 à la Sorbonne deux thèses pour le doctorat, dont les auteurs sont morts aujourd'hui : Edward Barry avait traité du cycle populaire de Robin Hood, et Henri Monin, du roman de Roncevaux. Ce fut un grand étonnement pour les vieux professeurs de notre Faculté ; j'entends encore le vénérable Laya gourmander le candidat Monin qui s'était permis de trouver le catalogue des héros français et des héros sarrazins chez notre vieux poëte aussi ou plus intéressant que la catalogue des Grecs et des Troyens dans Homère. Que les temps sont changés ! Aujourd'hui c'est à qui fouillera le Moyen Age pour y exhumer quelque héros inconnu ou méconnu, pour étudier quelques monuments de nos anciens dialectes, pour en dresser le lexique ou la grammaire. M. Fauriel, bientôt après les modestes et pourtant mémorables soutenances de 1832, avait inauguré un cours de littérature étrangère par des recherches, alors toutes neuves, sur l'origine des langues et des littératures du Midi. Récemment promu au décanat, J.-V. Le Clerc encourageait ces études, mais surtout en historien des murs et des idées. La grammaire l'attirait moins ; elle balance aujourd'hui, si elle ne prime pas toutes les autres recherches sur une période si longtemps négligée. De l'École des Chartes, les langues romanes ont fait invasion dans la Sorbonne, d'abord à l'École des Hautes Études, puis à la Faculté des Lettres, sans compter le Collège de France où deux chaires aujourd'hui leur sont attribuées "(27)

N'est-ce pas reconnaître que, par delà les exercices d'érudition, et derrière les querelles plus idéologiques que véritablement épistémologiques, c'est toute une nouvelle manière d'envisager la constitution des savoirs institutionnels de la France qui se mettait alors en place ? Et, par déplacements progressifs des intérêts grammaticaux de nature formelle vers les intérêts sociaux d'une herméneutique des signes, comme une ébauche anticipatrice de l'interdisciplinarité interne des sciences du langage que l'on redécouvre aujourd'hui?

[Table]


Notes

20. Gabriel Bergounioux, Aux Origines de la linguistique française, Pocket, Agora, Les Classiques, 1994, 366 p. Et plus récemment encore dans " La définition de la langue au XIXe siècle ", in S. Auroux, S. Delesalle, H. Meschonnic, éds., Histoire et Grammaire du Sens, Hommage à Jean-Claude Chevalier, Paris, Armand Colin, 1996, pp. 72-85.

21. J'homogénéise arbitrairement sous cette dénomination – J.L.F. – les multiples dénominations de cette publication, dont j'ai retracé l'évolution dans un article des Travaux de Linguistique, 33, Louvain, 1996, pp. 91-114.

22. Par ordre chronologique strict : 1851, Ayer, Grammaire française, ouvrage destiné à servir de base à l'enseignement scientifique de la langue, Lausanne, Georg. 1851, Guérard, Cours complet de langue française. Théorie et exercices, Paris, Dezobry et Magdeleine. 1852, Larousse, La lexicologie des écoles. Cours complet de langue française et de style, divisé en 3 années; 1ère année, Grammaire élémentaire lexicologique, Paris, Maire-Nyon; 2e année, Grammaire complète syntaxique et littéraire, Paris, Larousse et Boyer [1868]; 3e année, Grammaire supérieure formant le résumé et le complément de toutes les études grammaticales, Paris, Larousse et Boyer [1868]. 1875, Brachet et Dussouchet, Petite grammaire française fondée sur l'histoire de la langue, Paris, Hachette. 1893, Dottin et Bonnemain, Grammaire historique du français, accompagnée d'exercices et d'un glossaire, Paris, Fouraut.

23. Cf. Supra note 17, loc. cit. p. 224.

24. Voir Jacques Chaurand, " L'histoire de la langue avant Brunot : Origine et formation de la langue française d'Albin de Chevallet [1858] ", in Au bonheur des mots, Mélanges en l'honneur de Gérald Antoine, Presses Universitaires de Nancy, 1984, p. 472.

25. M. Pellissier, La Langue française depuis son origine jusqu'à nos jours; Tableau historique de sa formation et de ses progrès, Paris, librairie Académique Didier et Cie, 1866, p. 4.

26. A. Chassang, Nouvelle Grammaire Française, avec des notions sur l'histoire de la langue et en particulier sur les variations de la syntaxe du XVIe au XIXe siècle, Paris, Garnier Frères, 1876, pp. i-vi.

27. Émile Egger, La Tradition et les Réformes dans l'enseignement universitaire. Souvenirs et Conseils, Paris, G. Masson, 1883, p. 316.