LIVRE QUATRIÈME

NOTES DE SYNTAXE

§ 650. -- De la syntaxe.

Les mots sont faits pour exprimer des idées. Mais comme nous ne pensons point des idées isolées, comme nous pensons des jugements, c'est-à-dire des combinaisons d'idées, nous parlons par phrases. Les mots se combinent donc suivant un certain ordre déterminé par le caractère de la langue et les façons de parler qu'elle adopte.

La science qui étudie cet ordre des mots a reçu le nom de syntaxe, du grec <GR= suntaxis>, arrangement combiné.

SYNTAXE DU SUBSTANTIF

§ 651. -- Genres des substantifs.

La théorie des genres a été exposée dans l'étude de la morphologie (§§ 540-556). On y a examiné non seulement les origines des genres en français, mais encore les changements apportés au genre par certains emplois syntactiques. Il était impossible de séparer ces cas particuliers dans la théorie générale, et, à propos de formes, nous avons dû faire de la syntaxe.

§ 652. -- Nombres des substantifs.

Nous avons aussi étudié (§§ 557 sq.) les nombres des substantifs, mais seulement au point de vue de la forme. Il est d'autres cas qui relèvent plus de la syntaxe que de la morphologie.

Il faut toutefois noter ici les substantifs qui ne s'emploient qu'au pluriel. Un certain nombre de substantifs ne s'employaient en latin qu'au pluriel. Quelques-uns de ces substantifs ont passé au français : annales, obsèques, ténèbres. Le français a continué la tradition. En général, ces mots expriment des objets essentiellement doubles ou collectifs : affres, armoiries, décombres, etc.

Il faut mettre à part les mots en ailles, où il semble que l'idée de pluriel contenue dans le suffixe lia (§ 95) a conservé le pluriel dans la forme : accordailles, entrailles, épousailles, funérailles, etc. Toutefois ces mots pouvaient avoir en ancien français une forme de singulier : broussaille, entraille, funéraille.

D'autres sont employés au singulier, mais avec un sens différent de celui qu'ils ont au pluriel : ciseaux, lunettes, mouchettes, etc.

§ 653. -- Pluriel des noms propres.

Les noms propres, quels qu'ils fussent, suivaient, pour le nombre, dans l'ancienne langue et en moyen français, la règle des noms communs : ils prenaient tous la marque du pluriel, sauf quelques noms étrangers dont la terminaison de la langue d'où ils sont tirés marquait le pluriel : les Visconti ; encore, même dans ce dernier cas, le pluriel français était-il admis : les Médicis. Même au XVIIe siècle, nos écrivains classiques appliquaient cette règle pour tous les noms de personnes, qu'ils fussent employés au propre ou au figuré.

L'usage moderne, au contraire, est une combinaison de deux principes contradictoires : celui de la tradition de la langue, et celui des grammairiens logiciens de la seconde moitié du XVIIe siècle. Dans ce mélange confus on a été amené à faire toutes sortes de divisions et de subdivisions d'une rare subtilité.

On distingue le cas où il s'agit de plusieurs personnes portant le même nom : Les deux Corneilles sont nés à Rouen ; le cas où il s'agit d'un groupe de personnes d'une même famille : les Bonaparte, les Carnot. Et là encore on fait une distinction entre les noms de familles historiques et les noms de famille empruntés au latin : les Bourbons, les Césars. Puis l'on considère l'emploi emphatique du pluriel ou l'emploi métaphorique : Un Auguste aisément peut faire des Virgiles. Et là encore, l'on distingue le cas où le nom de l'auteur, de l'artiste, de l'inventeur, sert à désigner son œuvre : des Virgile, des Raphael, etc.

Cette multiplicité de règles qui s'entrecroisent, se détruisent et sont le plus souvent contredites par l'usage des meilleurs écrivains de notre temps, est regrettable. Il vaudrait mieux, comme l'ancienne langue, mettre la marque du pluriel dans tous les cas.

§ 654. -- Pluriel des noms composés.

Lorsque les noms composés sont réduits par l'usage à l'état de mots simples, il n'y a aucune difficulté ; ils suivent la règle générale du pluriel : des contrevents, des porteballes, des portemanteaux, des vauriens, etc. Il faut toutefois excepter dans cette série bonshommes et gentilshommes.

Lorsque l'usage, au contraire, a maintenu séparés les éléments composants, il y a lieu de considérer les différentes sortes de composition pour déterminer les règles de formation du pluriel.

I. -- Dans les juxtaposés formés d'un nom et d'un adjectif, les deux éléments varient naturellement : basses-tailles, coffres-forts (1).

Dans les juxtaposés formés de deux noms, où le deuxième est complément du premier, le premier varie naturellement encore, bien que la prononciation ne fasse pas sentir la plupart du temps l's dans la liaison : boîtes à lait, chars à bancs, moulins à vent, etc. (2).

Dans les juxtaposés figurés, c'est-à-dire qui présentent une métonymie, une métaphore ou une synecdoque (§ 177), il est évident que les termes varient comme s'ils étaient pris au sens propre ; des becs de cane, des rouges gorges, des pieds plats, etc.

II. -- Dans les composés formés par apposition, les deux termes varient, puisque l'un des deux termes qualifie l'autre : des chefs-lieux.

Le nom varie ordinairement dans les composés formés :

1º D'un verbe et d'un nom : des chausse-trapes, des prête-noms ;

2º D'un adverbe et d'un nom : des arrière-cours, des avant-coureurs ;

3º D'une préposition et d'un nom : des sous-lieutenants.

Dans le premier cas, il est parfois nécessaire de recourir à l'analyse de la pensée. Il est évident que le nom doit rester au singulier quand il désigne un objet singulier par sa nature : abat-jour, casse-tête, prie-Dieu, etc. Il faut toutefois excepter des gardes-chasse, gardes-malade, où le verbe a été transformé en substantif sous prétexte que le composé désigne une personne, tandis qu'on écrit des garde-manger, garde-robes, parce que le composé désigne un instrument (3).

Inversement, le nom a ordinairement une s même au singulier, quand l'idée de pluralité y est inhérente : un couvre-pieds, un essuie-mains, règle qui, toutefois, est loin d'être absolue, puisque l'Académie écrit couvre-pied sans s.

III. -- Enfin les différents éléments sont invariables dans les composés formés de mots invariables ou de locutions toutes faites comme : des branle-bas, des on-dit, des coq-à-l'âne, des tête-à-tête, etc.

§ 655. -- Pluriel des substantifs abstraits.

Déjà en latin des noms abstraits indiquant soit un état corporel ou intellectuel, soit une activité, pouvaient prendre la marque du pluriel : amores, invidiae, mortes, nobilitates, satietates, superbiae, timores, vitae, etc. De là aussi en français une série de termes abstraits qui, au pluriel, désignent :

1º Une pluralité de l'idée : les morts renouvelées de tant de grands personnages ;

2º Une pluralité de modes ou d'expressions d'une seule idée : de folles amours ;

3º Un simple renforcement de l'idée exprimée. C'est la cause la plus fréquente de la pluralité des substantifs abstraits. Elle a commencé à agir surtout à partir du XVIIe siècle, principalement dans la poésie, où, suivant l'expression de Ménage, le pluriel " ne contribue pas peu à la sublimité de l'oraison ". De nos jours, prosateurs autant que poètes, et par préoccupation d'originalité plutôt que de noblesse de style, font disparaître la limite qui séparait en ancien français les termes abstraits des termes concrets ; ils emploient sans cesse au pluriel des mots dont l'idée est purement abstraite, comme abnégation, aridité, désespérance, fluidité, infélicité, inquiétude, lassitude, susceptibilité, véhémence, etc.

§ 656. -- Pluriel des substantifs de matière.

En latin, les substantifs de matière sont, en grande partie, aptes à être employés au pluriel, où ils indiquent une masse ou une collection de petites parties : arenae, carnes (morceaux de viande), frumenta, grandines, imbres, nives, pices (morceaux de poix), pulveres. De même, en français : les ors, les eaux, les neiges, les pluies, etc. (§ 572).

§ 657. -- Pluriel des substantifs concrets pris dans un sens général.

Les substantifs concrets exprimant des choses matérielles peuvent désigner soit le genre, soit l'espèce : dans manger du fruit, fruit désigne le genre ; dans manger des fruits, fruits désigne l'espèce. La langue désigne aussi facilement ces noms par le genre que par l'espèce, et c'est là un des traits caractéristiques du français ; on dit indistinctement : les blés ont réussi cette année, et le blé a réussi cette année.

Or, quand un substantif désignant un nom de matière est régime d'un autre substantif, on peut hésiter, quand il n'est pas accompagné d'un article, pour savoir s'il est employé dans le sens général ou dans le sens spécifique : dans gelée de groseille, groseille doit-il être mis au singulier ou au pluriel ? Les dictionnaires et les grammaires sont, sur cette question, pleins de contradictions et de distinctions subtiles. En général, le sens indique si l'on a affaire au genre ou à l'espèce : de l'eau de rose, un bouquet de roses ; il vit de poisson et de légumes. Quand le sens n'est pas apparent, on est libre de laisser le mot au singulier, d'écrire gelée de pomme aussi bien que de pommes, quoi qu'en disent les grammairiens.

SYNTAXE DE L'ADJECTIF

§ 658. -- Accord de l'adjectif en genre et en nombre.

La règle d'accord de l'adjectif en genre et en nombre avec le substantif présente deux sortes d'anomalies.

La première concerne certains adjectifs qui ne réclament pas l'accord avec le substantif (ou aussi avec l'adjectif) qu'ils qualifient.

La seconde concerne l'accord de l'adjectif se rapportant à plusieurs substantifs.

I. Adjectifs ne s'accordant pas ou s'accordant irrégulièrement avec le substantif. -- Demi. -- Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, demi s'est accordé avec le substantif, qu'il en fût précédé ou suivi ; on écrivait une demie heure. D'autre part, demi, d'assez bonne heure dans l'ancienne langue, était employé comme adverbe : aller demi lieue à pied ; dans les expressions demi pique, demi portée, qu'on rencontre au XVIIe siècle, demi peut être considéré comme la première partie d'un mot composé. C'est qu'en effet cet adjectif a subi l'influence des anciennes locutions prépositionnelles en mi, parmi,mi était devenu invariable ; du moment que l'on disait à mi-jambes, mi faisant corps avec à comme il fait corps avec par dans parmi, on en vint à considérer demi comme un adverbe quand il précède le substantif.

Nu. -- C'est Malherbe qui le premier déclara que l'on pouvait dire nu tête, nu jambes, au lieu de nue tête, nues jambes. Vaugelas et l'Académie ont rendu cette invariabilité obligatoire pour nu préposé au substantif ; on trouve souvent nu variable encore au XVIIIe siècle, et la langue moderne a gardé comme restes de l'ancien accord : nue propriété et nus propriétaires.

Feu. -- La règle d'accord si compliquée de cet adjectif, invariable quand il est placé avant l'article ou un adjectif déterminatif : feu la reine, feu ma mère, variable dans les autres cas : la feue reine, votre feue mère, provient d'une confusion. On a vu dans feu non l'adjectif tiré de *fatutum, " qui a rempli sa destinée ", mais l'italien fu de fuit, " il a été, il a vécu ". Par suite, feu, au XVIIe siècle, fut déclaré invariable ; mais comme les écrivains du temps présentaient des exemples où feu précédant immédiatement le substantif variait, on admit cette restriction qu'il resterait variable dans ce cas.

C'est de même à une époque assez récente que les adjectifs ou participes sauf, excepté, y compris, supposé, vu, attendu, non compris, passé, ci-joint, ci-inclus, sont devenus invariables quand ils sont préposés au substantif (§ 708).

A cette liste il faut joindre plein dans avoir de l'argent plein la main, haut dans haut la main à côté de la main haute ; franc dans recevoir franc de port la lettre de son père.

Même. -- D'après la grammaire actuelle, même correspondant pour le sens au latin ipse est toujours variable après un pronom : eux-mêmes. S'il suit un substantif, et si la construction grammaticale exige qu'il le suive, il varie : Les Romains ne vainquirent les GRs que par les GRs mêmes ; s'il est possible, au contraire, de le préposer, même est invariable : Les vieillards, les femmes, les enfants même furent égorgés ; Ce qui le rend respectable aux dieux même.

Cette complication de règles contradictoires provient de ce que même employé en ancien français comme adjectif et comme adverbe pouvait être suivi, en qualité d'adverbe, de l's dite adverbiale (§ 725). Vaugelas lui-même, au XVIIe siècle, voulait que même adverbe fût suivi d'une s, et c'est ainsi que l'on écrivait moi-mesmes, la chose mesmes, etc. Les grammairiens du XVIIIe siècle, ignorant la nature de cette s, se perdirent dans les exemples qu'ils trouvaient contradictoires, et, tout en décrétant d'une façon générale l'invariabilité de même adverbe et la variabilité de même adjectif, ils ne réussirent pas à distinguer avec précision les cas où il est adverbe de ceux où il est adjectif.

Quelque. -- Il faut distinguer quelque adjectif simple de quel que adjectif composé devenu quelque que.

I. Quelque. -- Cet adjectif, qui signifie " plusieurs ", varie en nombre : quelques hommes, quelques-uns. Les grammairiens du XVIIe siècle en ont fait arbitrairement un adverbe quand il précède un nom de nombre : quelque dix mille hommes.

II. Quel que (quelque que). -- De même que l'on a dit, dès l'origine, tel que, de même l'on a dit quel que, adjectif composé correspondant pour le sens au latin qualiscunque, quicunque, et où quel est adjectif déterminatif et que pronom relatif (cf. malheureux que nous sommes, le sot qu'il est, § 666). Jusqu'au XVIIe siècle, on écrivait quelle part qu'il aille, quel âge qu'il ait, tout comme nous écrivons encore aujourd'hui quel qu'il soit. Mais déjà à partir du XIIe siècle, sans doute sous l'influence analogique des cas où quel, ne déterminant pas un substantif, était immédiatement suivi de que, dans quel qu'il soit, quelle qu'elle fût, le tour quel... que, quelle... que est remplacé d'abord par quelque, puis par quelque... que : au lieu de quelle part que j'aille, on dit d'abord : quelque part j'aille, puis quelle que part que j'aille. Au XVIIe siècle, cette dernière construction s'est imposée tout à fait, et quel que ont été réunis en un seul mot quelque. L'ancienne construction n'a guère subsisté qu'avec quelques verbes comme être, paraître, sembler, etc., lorsque quelque est attribut : quel qu'il soit, quelle qu'elle semble, etc.

De plus, des règles furent, à la même époque, édictées pour l'accord de quelque. Jusque-là il variait en nombre aussi bien devant les adjectifs que les substantifs : Quelques méchants que soient les hommes ; quelques sévères principes que vous ayez, etc. On décida que quelque varierait s'il déterminait à la fois le substantif et l'adjectif, et, par suite, indiquait le doute sur l'espèce ou la manière : quelques vains lauriers que promette la guerre ; qu'il serait invariable s'il déterminait seulement l'adjectif : quelque bons musiciens qu'ils soient. Telle est la règle actuelle.

Il y a aussi à considérer l'accord des adjectifs qualifiant d'autres adjectifs. L'ancien et le moyen français écrivaient : une femme demie-morte, des œufs durs cuits, des perdrix fraîches tuées, etc. De cet usage la langue a conservé : fleurs fraîches écloses, fenêtres grandes ouvertes, ils arrivent bons premiers ; nouveau est invariable dans une fille nouveau-née, mais varie dans une nouvelle mariée, les nouveaux venus, parce que l'on considère les participes mariée et venus comme des substantifs. Hors de ces cas, l'adjectif déterminant un autre adjectif est considéré comme adverbe et ne prend pas la marque du pluriel.

Tout. -- Cet adjectif, dans l'ancienne langue, variait aussi dans tous les cas. C'est au XVIIe siècle seulement que l'on rencontre des hésitations, et que commence à s'établir la règle d'après laquelle tout préposé à un adjectif et signifiant " tout à fait " est invariable.

C'est la prononciation de tout qui a provoqué la création de sa syntaxe bizarre. Tout ne se distinguant pas de tous devant les adjectifs commençant par une consonne au masculin singulier et pluriel dans tout gracieux, tous gracieux, on a fini par regarder tout comme un adverbe ; puis on a dit, par analogie, devant un adjectif commençant par une voyelle, tout aimables, comme l'on disait tout aimable. L'analogie s'est étendue même au féminin dans le courant du XVIIIe siècle, mais seulement pour le cas où tout est préposé à un adjectif commencant par une voyelle : tout aimable, tout aimables, au lieu de toute aimable, toutes aimables. Mais elle ne put triompher pour le cas où l'adjectif commence par une consonne ou une h aspirée ; on continue à dire toute gracieuse, toutes gracieuses, toute honteuse, toutes honteuses, et c'est là, on le voit, un archaïsme, et non un cas d'euphonie, comme le prétendent les grammaires.

Enfin ajoutons ici les noms communs devenus adjectifs invariables ou les adjectifs devenant invariables s'ils désignent des couleurs ou des nuances : une robe marron, des rubans cerise, des cheveux noirs, des gants gris perle, des yeux bleu foncé, des étoffes jaune pâle, des plumes feuille morte. Cependant l'on peut trouver au XVIIIe siècle des exemples montrant que cette règle n'était point absolue : la perdrix grise blanche et la perdrix rouge blanche ; des points d'une couleur jaune brune et obscure.

Cette construction se présente sous trois formes :

1. Nom commun devenant adjectif de couleur : habit marron, robe feuille morte, ruban rose.

2. Nom commun devenant adjectif de couleur et déterminant la nuance d'une couleur : habit brun, marron, gris-perle.

3. Adjectif déterminant un autre adjectif et qui indique une couleur pour en spécifier la nuance : gris-blanc, brun foncé.

Dans le troisième cas, on a deux adjectifs dont le premier est devenu substantif : robe brun foncé, c'est-à-dire robe d'un brun foncé ; le second adjectif qualifie simplement le premier devenu masculin singulier. Dans les deux premiers cas, on a un substantif pris adjectivement ou en voie de devenir adjectif et qualifiant par ellipse le mot couleur sous-entendu : habit de la couleur du marron, habit marron ; robe de la couleur d'une feuille morte, robe feuille morte. Cette ellipse paraît moderne ; toutefois, dès le XVIe siècle, on trouve les adjectifs rose et violet ; or ces adjectifs n'ont pu se former qu'à l'aide de tournures comme habit marron, cheveux châtains. Ce sont les seules traces qu'on en ait trouvées jusqu'ici dans l'histoire de la langue.

II. Adjectif se rapportant a plusieurs substantifs. -- Quand un adjectif détermine plusieurs substantifs singuliers ou plusieurs substantifs pluriels, l'ancienne langue, conformément à la tradition latine, usait de la liberté de faire accorder l'adjectif avec un seul des substantifs, le plus voisin. C'est ainsi que nous disons encore : un certificat de bonne vie et mœurs, et aussi, bien que les grammaires expliquent cette exception par la synonymie des substantifs : il a une aménité, une douceur enchanteresse, etc. Hors de ces cas, depuis le XVIIe siècle, il est de règle que l'adjectif se mette au pluriel s'il se rapporte à plusieurs substantifs singuliers, et au masculin si les substantifs sont de genres différents. De là : son honneur et sa gloire entiers ; sa gloire et son honneur entiers ; des dignités et des titres mérités ; des titres et des dignités mérités.

§ 659. -- Degrés de comparaison.

Comparatif. -- 1º Le régime du comparatif était, en ancien français, marqué non seulement par que, d'après doctior quam Petrus, mais aussi par de, d'après doctior Petro ; on disait donc : plus savant que Pierre et plus savant de Pierre. La seconde construction a disparu au commencement du XVIIe siècle, pour n'être conservée qu'avec les noms de nombre : plus d'un, il a moins de vingt ans.

2º Sur l'emploi de la négation dans il est plus savant que vous ne pensez, voir § 714.

3º Quand le verbe de la proposition comparative réclame après lui une proposition complétive, comme demander, le que équivaut à deux conjonctions, l'une représentant le quod latin, l'autre le quam latin. Ainsi la phrase je ne demande pas mieux qu'il vienne équivaut à : je ne demande pas mieux que que il vienne, le premier que dépendant de demande (cf. je demande qu'il vienne), le second de mieux. On trouve du reste en ancien français que que au lieu de notre simple que.

Superlatif. -- 1º Le superlatif relatif est rendu par le comparatif précédé de l'article ou d'un autre déterminatif : les plus beaux jardins, mes plus beaux jardins. Cette construction fait que l'analyse seule permet de distinguer le superlatif du relatif dans des constructions comme : les plus savants triomphent, et les plus savants triomphent des ignorants.

2º Lorsque l'adjectif précède le substantif, comme dans la plus belle chose, l'article détermine à la fois le comparatif et le substantif. Quand, au contraire, le substantif précède l'adjectif, la langue actuelle exprime deux fois l'article : la chose la plus belle. Cette répétition obligatoire de l'article, qui sert à distinguer plus nettement l'idée superlative de l'idée comparative, n'a commencé à s'introduire qu'au XVe siècle et ne s'est imposée qu'à la fin du XVIIe. Auparavant l'on disait aussi bien : la chose plus belle, les discours moins sérieux, que la chose la plus belle, les discours les moins sérieux.

3º De même ce n'est que du XVIIe siècle que date la répétition de le plus, la plus, etc., devant chacun des adjectifs coordonnés ; on disait ; il pratiqua les plus hautes et excellentes vertus, c'est l'homme le plus riche et libéral. La répétition s'imposa d'abord quand les adjectifs n'étaient point synonymes, comme dans le second exemple, puis même aux cas de synonymie, comme dans le premier.

4º Enfin la langue actuelle, toujours avec sa préoccupation d'analyser plus exactement la pensée, distingue un superlatif neutre, le plus, d'un superlatif masculin, féminin et singulier pluriel le plus, la plus, les plus dans : la rose est la plus belle des fleurs ; c'est au matin que la rose est le plus belle. Cette distinction est inconnue de la plupart de nos écrivains classiques.

Il reste à signaler pour les comparatifs et superlatifs un cas particulier.

Bien que les adjectifs, par leur nature, soient seuls susceptibles des degrés de comparaison, il n'est point rare de rencontrer avec la marque du comparatif ou du superlatif :

1º Certains substantifs dont l'apposition fait de véritables adjectifs : les plus gens de bien ; c'est un très homme de bien.

2º Certains adjectifs exprimant des idées absolues concrètes : carré, circulaire, double, triple, ou abstraites : divin, éternel, excellent, parfait, unique, etc. La logique semble interdire de les employer au comparatif ou au superlatif ; mais pourtant ils peuvent supporter des degrés de comparaison, lorsqu'ils sont employés dans un sens relatif ou figuré : l'auteur le plus divin, l'art le plus parfait, la chose la plus impossible, etc.

SYNTAXE DES NOMS DE NOMBRE

§ 660. -- De l'accord des noms de nombre.

Noms cardinaux. -- Les noms cardinaux ne varient pas au pluriel : Trois un de suite font 111. Seuls vingt, cent, mille, présentent quelques particularités.

Vingt et cent multipliés par un nombre précédent prenaient, dans l'ancienne langue, la marque du pluriel, qu'ils fussent ou ne fussent pas suivis d'un autre nom de nombre ; jusqu'en plein XVIIIe siècle, l'on écrivait quatre vingts trois, deux cents deux, aussi bien que quatre vingts, deux cents. Les grammairiens du XVIIIe siècle, partant de ce point de vue faux que le nombre total est une unité propre indiquée par la chute de la conjonction et, ont décrété l'invariabilité de vingt et cent quand ils sont suivis d'un autre nom de nombre.

Mille, comme nous l'avons vu § 576, est le pluriel de mil, qu'il a remplacé dans sa fonction de singulier. Mais il est resté invariable au pluriel où, comme on le sait (§ 544, 4º), il représente l'unique débris des anciens pluriels neutres en e : deux mille hommes. Il ne varie que comme substantif : trois milles d'Angleterre.

Nombres ordinaux. -- L'ancienne langue ignorait à peu près complètement l'emploi du cardinal pour l'ordinal. On ne le rencontre guère que pour la désignation des dates. L'usage de lire les nombres ordinaux comme ils étaient écrits étendit cet emploi, qui triompha définitivement à la fin du XVIIe siècle pour la mention des pages, des quantièmes, des séries de personnages, etc. ; premier seul continue à être usité dans Henri, Napoléon premier, et aussi le premier du mois ; mais on dit plutôt page un que page première, et alors un ne s'accorde même pas en genre avec le substantif ; un, dans ce cas, représente le chiffre 1 qui est dans la pensée de celui qui parle. Mentionnons aussi quint dans Charles-Quint et Sixte-Quint.

SYNTAXE DE L'ARTICLE

§ 661. -- Syntaxe de l'article.

L'article se présente en français sous trois aspects : l'article défini, l'article indéfini, l'article partitif.

I. Article défini. -- Nous avons vu (§ 593) que l'article défini est sorti d'un démonstratif latin qui, par un affaiblissement graduel de sa signification, a abouti à la simple fonction d'individualiser le nom qu'il accompagne. Par suite, l'article n'a pu s'imposer dès l'origine à tous les substantifs sans exception ; c'est peu à peu qu'il est devenu d'un emploi général, mais non pas absolu ; car, comme on va le constater, la langue actuelle s'en passe dans nombre de cas.

Avec les noms de personnes. -- L'article n'a pénétré les noms propres de personnes que dans quelques cas :

1º Lorsqu'ils sont d'anciens appellatifs : Claude le Lorrain, et en particulier ceux qui désignent une nationalité ; dans ce cas l'article s'est soudé au nom : Langlois, Lebreton, Lefrançois, etc.

2º Quand le nom de personne est employé comme nom commun : l'Agrippine et la Cléopâtre de l'histoire.

Avec les noms géographiques. -- Seuls les noms de villes, sauf quand ils ont été formés à l'origine de noms communs, comme le Havre, ont persisté à être employés sans article ; les noms de montagnes ont pris l'article ; quant à ceux de fleuves et de pays, il sont sujets à de nombreuses contradictions : on dit la Seine, la Loire, mais eau de Seine, Bar-sur-Seine, Pont-sur-Yonne, etc. De même on dit : histoire de France ; histoire littéraire de la France ; l'empereur d'Autriche, l'empereur du Japon ; il vient d'Italie, il part pour l'Italie ; il va en Chine, il part pour la Chine. L'absence de l'article avec les prépositions en et de semble être un trait archaïque.

Avec les noms communs concrets. -- L'article ne s'emploie point encore de nos jours :

1º Devant certains termes religieux comme vêpres, complies : aller à vêpres, chanter complies ; devant des substantifs désignant des phénomènes périodiques, les mois, les jours, les parties de la journée, certaines fêtes : avril a été beau, il viendra lundi, midi sonne, demain matin, lundi prochain, Noël approche, Pâques sera tard, etc. Toutes ces expressions sont des archaïsmes et témoignent d'un état antérieur de la langue où tout substantif dont l'idée avait un caractère d'unité ou de périodicité bien déterminé se passait d'article.

2º Quand le substantif désigne non un individu ou un objet de l'espèce, mais l'espèce. L'ancienne langue, dans ce cas, ne faisait point usage de l'article. Nous en avons conservé des traces non seulement dans des locutions proverbiales comme Souvent femme varie, etc., mais encore dans mainte autre locution, comme lâcher pied, fermer boutique, rendre gorge, jeter à terre, sortir de table, aller en bateau, aller par mer, aller à cheval, etc.

Avec les noms communs abstraits. -- Les noms abstraits ont naturellement été moins que les précédents pénétrés par l'article dans l'ancienne langue. Ce n'est guère que depuis le XVIIe siècle que l'analogie avec les noms concrets leur a imposé l'article. Au sujet, sauf dans des proverbes comme Pauvreté n'est pas vice, Noblesse oblige, etc., l'article est toujours de rigueur. Il n'en est point de même lorsque le substantif est complément d'un verbe ou surtout de prépositions ; la langue a conservé nombre d'expressions toutes faites qui tendent sans doute à disparaître, mais qui sont destinées à vivre longtemps encore : perdre patience, prendre peur, avoir faim, avoir soif, courir risque, entendre raillerie, trouver moyen, tenir tête, mettre fin, etc. ; agir par intérêt, par peur, manquer de courtoisie, tirer de peine, mettre en peine, être en danger, entrer en possession, etc.

Avec les substantifs accompagnés d'adjectifs. -- Dès l'origine, la langue a employé l'article devant les noms accompagnés d'un qualificatif. Toutefois :

1º L'article ne s'exprimait pas avec certains adjectifs accolés à des noms propres : c'est ainsi que nous disons encore : saint Léger, feu Toupinel.

Tout en ancien français pouvait ne pas être précédé de l'article au pluriel ; c'est ainsi que nous disons encore la Toussaint, tous deux, tous quatre (4).

En résumé, l'article qui, à l'origine de la langue, semblait être spécialement réservé aux noms concrets pour les distinguer des noms abstraits ou pris dans un sens général, ne semble plus actuellement que le signe des noms communs servant à les désigner des noms propres, sauf pour certains noms propres géographiques.

II. Article indéfini. -- L'article indéfini, qui sert à mettre en relief un objet indéterminé, a été tiré pour le singulier de l'adjectif numéral unus, qui, à partir du Ve siècle, avait pris çà et là le sens du latin quidam (un certain). Pour le pluriel, voir III.

On rencontre déjà un avec ce sens dans Sainte Eulalie. Mais son emploi fut loin de s'étendre aussi rapidement que celui de l'article défini, surtout quand le substantif est accompagné d'un adjectif. Ce n'est guère que depuis le XVIIe siècle que l'on dit : Un grand malheur nous menace, C'est une triste chose. Nous disons encore, quand le substantif est attribut : C'est dommage, C'est grand dommage, C'est chose fâcheuse, Vous êtes bon fils, ou complément : Je vous trouve honnête homme, Mourir de mort naturelle, Être en vilaine posture, etc. De même encore dans une proposition négative ou interrogative : On ne voit âme qui vive ; Y a-t-il au monde homme qui... ? après sans : Sortir sans chapeau (5)

III. Article partitif. -- Cet emploi particulier de l'article précédé de la préposition de n'est guère devenu régulier qu'à partir du XVe siècle. L'ancienne langue, elle aussi sans doute, employait de et l'article, mais seulement dans le cas où il s'agissait d'une portion indéterminée d'un objet déterminé : perdre du sang signifiait qu'il s'agissait d'un sang déterminé, comme quand nous disons : Envoyez-moi de l'étoffe ou de cette étoffe dont vous m'avez parlé ; si l'objet était indéterminé, elle disait : perdre sang, ou encore perdre de sang. C'est cette dernière construction sans article que nous trouvons dans assez, beaucoup, trop de vin ; il n'a pas, point, plus de pain ; un morceau de viande ; etc.

L'article s'étant imposé de plus en plus pour tout substantif concret ou abstrait, on perdit conscience de la différence entre perdre de sang et perdre du sang, et du, des précédèrent régulièrement les substantifs, que la portion indéterminée dont il s'agit fît partie d'un objet déterminé ou indéterminé. La préposition : pour de l'argent, avec des efforts, etc. ; mais on n'a pas été jusqu'à dire se nourrir de du pain ; ici on a renoncé à l'article partitif.

L'article partitif se présente devant des noms d'objets qui se comptent : acheter des livres, et devant des noms d'objets qui ne peuvent pas se compter ou qui sont censés ne pas se compter : boire de l'eau, manger des fruits. Dans le second cas, des correspond à un singulier du : manger du fruit ; dans le premier, il correspond à un singulier un : acheter un livre ; résultat curieux, qui montre au singulier un nom indéterminé, au pluriel un nom déterminé ; en d'autres termes, des article déterminé est devenu le pluriel de l'article indéfini un.

Quand le substantif est accompagné d'un adjectif, il faut distinguer le cas où le substantif est au pluriel de celui où il est au singulier.

S'il est au pluriel, la langue, au XVIIe siècle, emploie régulièrement des. Mais les grammaires condamnaient déjà l'emploi de des quand l'adjectif précède le substantif ; ils voulaient que l'on dît de grosses larmes et non des grosses larmes. Cette règle, sans avoir triomphé définitivement, est celle qui est adoptée aujourd'hui par les grammaires : on doit dire de petits enfants, de grandes filles, à moins que l'adjectif et le substantif ne forment un véritable nom composé : des jeunes gens, des beaux esprits. L'article, au contraire, a persisté quand l'adjectif suit : des enfants obéissants, des maisons neuves.

Quand le substantif déterminé est au singulier, la même distinction a été adoptée ; mais elle n'est vraiment rigoureuse que si le substantif est pris dans un sens général : Il a du pain excellent, Il a d'excellent pain ; Il boit de l'eau claire, Il boit de bonne eau. Si le substantif est pris dans un sens particulier, l'article est employé alors même que l'adjectif précède : Je veux boire de l'excellent vin qui est dans votre cave.

SYNTAXE DU PRONOM

§ 662. -- Pronoms personnels.

I. Pronom personnel sujet. -- 1º Nous avons vu (§ 591) comment, par un affaiblissement graduel des flexions verbales, s'imposa de plus en plus la présence du pronom personnel sujet pour marquer la personne grammaticale des verbes ; comment, par suite, je, tu, il, ils, furent remplacés dans leur emploi emphatique par moi, toi, lui, eux ; nous avons vu aussi que la langue n'a pas établi de distinction entre nous, vous accentués et nous, vous atones. On dit donc je lis, tu lis, etc., et moi qui lis, toi qui lis, etc., mais, de part et d'autre nous lisons, vous lisez, et nous qui lisons, vous qui lisez. Cette question de syntaxe a dû être exposée à propos de la morphologie du pronom ; nous n'avons pas y revenir.

Pronom impersonnel IL. -- Le pronom il employé devant les verbes impersonnels comme il pleut, etc., et devant les verbes personnels pour annoncer un sujet, comme dans Il viendra un homme, est un neutre logique et non un neutre grammatical. Il ne vient nullement du pronom neutre latin *illum (pour illud), qui a donné en ancien français el. Presque inconnu de la très ancienne langue, qui ne l'employait guère qu'avec les formes de avoir et de être, il ne commença à être véritablement en usage qu'à partir du XIIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où l'on prit l'habitude d'exprimer les pronoms personnels devant le verbe. Du jour où l'on dit : il vient, il débarque, il dut paraître dur de dire : pleut. Au XVIIe siècle, les cas d'omission de ce pronom sont très nombreux encore. Nous avons conservé certaines traces de cette omission : tant y a que ; n'importe ; si bon vous semble ; d'où vient, d'où résulte que ; à Dieu ne plaise ; cinq et trois font huit ; ôtez deux, reste six. La langue populaire dit couramment : faut pas vous déranger ; y a pas de danger ; etc.

Sur il remplacé par ce, voir § 664.

Origine de la tournure interrogative. -- Quand l'interrogation repose sur le verbe, on place en général le pronom personnel sujet après le verbe : vient-il ? et quelquefois devant le verbe : il vient ? Dans le second cas, le ton de la voix suffit pour marquer la question.

Mais lorsque l'interrogation ne retombe pas sur le verbe, le pronom sujet est toujours postposé : quand viendrez-vous ? que faisons-nous ? L'inversion du sujet est, en quelque sorte, le signe de l'interrogation (6).

S'il y a un substantif comme sujet, tantôt on le postpose simplement : d'où vient Pierre ? tantôt on le prépose en le rappelant après le verbe par un pronom : d'où Pierre vient-il ? Dans ce cas, le substantif est dit sujet grammatical, et le pronom sujet logique. Cette seconde construction ne s'est pas imposée telle quelle dès l'origine de la langue. Elle est la fusion de deux constructions, l'une encore en usage dans d'où vient Pierre ? d'où vient-il ? l'autre qui consistait à placer dans la proposition interrogative le sujet en tête, soit pour le mettre en relief, soit pour obéir à la tendance de plus en plus caractérisée du français à donner à la phrase une construction uniforme, où le sujet occupe la première place : Pierre ; d'où vient ? Peu à peu on perdit conscience du véritable rôle du substantif ainsi préposé, et on en fit un simple sujet grammatical rappelé par un pronom sujet logique après le verbe, et les deux constructions se mélangèrent : d'où Pierre vient-il ?

II. Pronom personnel régime. -- 1º Il faut distinguer l'emploi des formes accentuées de celui des formes atones. Mais tout d'abord il faut écarter le cas où les formes accentuées sont employées emphatiquement : c'est moi qu'il demande ; ce sont eux qu'il vise ; etc. ; ou encore : nous t'aimons toi et ton frère. Hors de ce cas spécial, la langue moderne emploie les formes accentuées moi, toi comme régime direct ou indirect d'un impératif positif : écris-moi, ménage-toi ; si l'impératif est négatif, la forme atone est exigée : ne m'écris pas, ne te ménage pas. Lui, au contraire, n'est employé que comme régime indirect, mais également avec un impératif positif et un impératif négatif : écris-lui ; pense à lui ; ne lui écris pas ; au régime direct, le remplace lui : aime-le ; ne l'aime pas. Eux est remplacé par les comme régime direct : aime-les ; ne les aime pas ; par leur comme régime indirect non prépositionnel : écris-leur ; ne leur écris pas ; mais on dit, avec les verbes qui exigent une préposition : pense à eux, vis pour eux.

Avec les autres modes, moi, toi, eux ne sont employés que comme régimes prépositionnels : il pense à moi, il m'envoie à toi, il songe à eux. Lui est employé comme régime indirect et comme régime prépositionnel : lui être semblable ; il lui écrit ; je pense à lui.

Comme on le voit par ce qui précède, les formes accentuées employées comme régimes prépositionnels suivent toujours le verbe. Il n'en était pas de même dans l'ancienne langue, qui les préposait souvent ; nous en avons gardé les locutions : autorisation à nous accordée, une erreur par lui commise, etc.

Notons aussi que deux pronoms personnels, l'un régime direct, l'autre régime indirect, ne peuvent précéder le verbe, sauf quand le régime direct est le pronom de la 3e personne le, la, les : en ce cas, le régime indirect suit s'il est à la 3e personne, précède dans les deux autres cas. On dira : il m'envoie à toi, à lui, et non il te m'envoie, il lui m'envoie ou il me l'envoie, il me lui envoie. On dira encore : il me l'envoie, et il le lui envoie, et non il le m'envoie, il lui l'envoie. Dans l'ancienne langue, au contraire, lorsque le régime direct était autre que le, la, les, le régime indirect moi, toi, lui prépositionnel pouvait se placer avant le verbe : il à vous m'envoie. D'autre part, quand le régime indirect était le, la, les, il pouvait précéder le régime indirect de la 1re ou de la 2e personne : je le vous envoie. Cette construction était encore en usage au début du XVIIe siècle. Vaugelas et l'Académie ont fait triompher définitivement la construction moderne, bien qu'il soit contradictoire de dire il le lui dira à côté de il me le dira.

Signalons enfin la distinction qu'établit la langue actuelle, pour la place du pronom, dans une locution composée d'un verbe principal et d'un infinitif : si le pronom est régime de l'infinitif, il se place entre le verbe principal et l'infinitif : je vais le chercher ; si le pronom est le régime du verbe principal, il se place entre le sujet et ce verbe : je le vois tomber. Cette distinction ne date que du XVIIIe siècle ; l'ancienne langue disait je le vais chercher aussi bien que je le vois tomber. La construction ancienne pour le pronom régime de l'infinitif s'est conservée avec les six verbes entendre, envoyer, faire, laisser, sentir, voir, parce qu'ici l'infinitif actif est l'équivalent d'un infinitif passif dont le pronom serait le sujet : je le vois battre = je le vois être battu.

2º Le pronom soi appelle des remarques particulières.

Alors que du XIVe siècle au XVIe les formes accentuées moi, toi, lui, eux avaient peu à peu cédé la place comme régimes aux formes atones pour aboutir à l'état actuel que nous venons d'exposer, la forme accentuée soi avait résisté à cet envahissement de la forme atone, et avait continué à être employée comme régime direct, notamment avec l'infinitif et le participe présent ou le gérondif. Il nous est resté de cet usage soi-disant, et la forme accentuée, depuis le XVIIe siècle, ne s'emploie plus qu'après une préposition, après ne... que, comme, que, ou comme attribut : attacher à soi, n'aimer que soi, aimer son prochain comme soi-même, avoir besoin d'un plus petit que soi.

Le pronom réfléchi marquant un rapport d'identité avec le sujet, l'ancienne langue employait soi pour rappeler n'importe quel sujet ; elle disait : Il porte de l'argent sur soi. Depuis le XVIIIe siècle, on doit dire : Il porte de l'argent sur lui, l'emploi de soi s'étant restreint à un sujet indéterminé ou inanimé.

De même la langue actuelle a une tendance à faire de soi un pronom singulier, et à le remplacer au pluriel par eux, elles, alors même que le sujet est indéterminé ou inanimé. On dit bien : Ces personnes se plaisent, ce qui prouve que le réfléchi est autant pluriel que singulier, mais on dit : Les fautes que les guerres entraînent après elles, plutôt qu'après soi.

3º Le neutre logique le rappelle soit un pronom neutre : Ce que vous dites, je le comprends, soit un infinitif sous-entendu : Travaillez, puisque vous le pouvez ; soit une proposition : L'affaire est autre que je ne le pensais. Cette dernière construction a été utilisée pour modifier le sens d'un certain nombre de verbes en les accompagnant du neutre le : l'emporter.

Le annonce une proposition qui suit dans : Je le vois bien qu'il m'aime ; cet emploi tend à devenir rare dans la langue actuelle et se restreint aux cas où l'on veut insister sur la proposition en question. Au XVIIe siècle, au contraire, ce tour était courant.

Jusqu'au XVIIIe siècle, on employait le, la les attributs alors même qu'ils représentaient un adjectif, un nom pris dans un sens indéterminé, ou une proposition : on disait donc : Êtes-vous malade ? Je la suis. Êtes-vous reine ? Je la suis. Serez-vous satisfaite ? Je la serai. La langue actuelle exige dans ce cas le neutre le.

Elle l'exige aussi lorsque le substantif représenté par le pronom régime est indéterminé : nous ne dirions plus comme au XVIIe siècle : Tout est tentation à qui la craint, mais à qui le craint.

III. Emploi des formes du pluriel pour celles du singulier. -- Les formes du pluriel à la 1re et à la 2e personne s'emploient pour celles du singulier par politesse ou par respect. C'est là une tradition qui nous vient de la Rome impériale, où, à partir de Dioclétien, les Césars dirent nos au lieu de ego en parlant d'eux-mêmes. Vos a été employé pour tu dès les plus anciens temps de la langue.

IV. Périphrases remplaçant les pronoms personnels. -- L'ancienne langue employait souvent une périphrase à la place du pronom personnel. Au lieu de moi, toi, soi, lui, elle disait mon corps, tes membres, son nom, sa chair, sa personne, etc. Cet usage a disparu, sauf avec les deux mots corps et personne dans les expressions : à son corps défendant, venir en personne, parlant à sa personne.

V. Pronoms adverbiaux. -- En et y sont des pronoms qui sont étymologiquement des adverbes, mais qui ont perdu graduellement leur valeur adverbiale.

En. -- La valeur adverbiale de en, de l'adverbe latin inde, se retrouve encore dans les cas où, rappelant une proposition précédente, en marque un rapport de cause : Faites cela, je vous en aimerai davantage.

Elle se reconnaît en outre dans une grande quantité d'expressions où en ne représente pas un mot spécial, mais exprime un rapport vague : n'en pouvoir mais, c'en est fait. Le nombre de ces locutions tend à augmenter : s'en tenir à, il en est ainsi, en demeurer là, s'en prendre à, en vouloir à, en avoir à quelqu'un, en imposer à, il en coûte, n'en pouvoir mais, etc., n'avaient pas encore pris définitivement en au XVIIe siècle.

La valeur pronominale de en apparaît quand il marque :

1º La possession : J'aime Paris, j'en admire les monuments. Dans ce cas, le pronom en renvoie surtout à un nom de chose ; de plus en plus, on en bannit l'emploi quand le possesseur est un nom de personne, à moins que le possédé ne soit sujet. On dit : Il en est le fils, mais non plus, comme au XVIIe siècle : J'en ai vu le fils, que nous remplaçons par : J'ai vu son fils.

2º Un complément indirect. Dans ce cas, il s'applique encore indifféremment aux personnes et aux choses : Avez-vous vu mon père ? Parlez-m'en. Toutefois l'emploi de en semble se restreindre ici encore aux noms de choses. Alors que le XVIIe siècle employait surtout en complément indirect pour rappeler des noms de personnes et employait au contraire les périphrases de lui, d'elle, d'eux pour rappeler les noms de choses, c'est le rapport inverse qui domine dans la langue actuelle.

3º Un complément partitif. La langue moderne a considérablement étendu cet emploi, qui était assez restreint jusqu'au XVIIIe siècle. On ne disait pas : Il n'y en eut pas un seul pour oser dire ; Vous avez plus de feu que n'en ont les jeunes gens, mais Il n'y eut pas un seul ;... que n'ont les jeunes gens.

Y. -- La valeur adverbiale de y, de l'adverbe latin ibi, se retrouve dans les locutions : il y a, il y va de, il y paraît. Y fait même tellement partie de la locution il y a, qu'il forme pléonasme : Il y a à Paris.

Elle se reconnaît aussi dans un grand nombre de locutions où y représente l'idée de ce qui précéde plutôt qu'un nom déterminé : Voulez-vous ? J'y consens. N'y voir goutte. Vous n'y êtes pas.

En qualité de pronom, y tient la place d'un nom précédé d'une préposition et fait l'office de complément indirect ; et, comme pour en, la langue actuelle tend à en restreindre l'emploi aux noms de choses. Nous ne pourrions plus dire comme au XVIIe siècle : Je pense à vous, j'y rapporte toutes choses.

§ 663. -- Pronoms possessifs.

I. -- Nous avons vu (§ 595) que peu à peu la langue avait distribué en deux séries et appliqué à deux emplois différents les possessifs, suivant qu'ils étaient accentués ou atones. Les formes accentuées sont devenues exclusivement des pronoms : le mien, le tien, etc. ; les formes atones sont devenues exclusivement des adjectifs : mon, ton, etc.

La perte de mien, tien, sien comme adjectifs est regrettable. Dans la plupart des cas où l'ancienne langue use des formes accentuées, il serait impossible à la langue actuelle de rendre le sens complet par les simples formes atones : un mien ami est autre chose que mon ami et doit se traduire par une périphrase : un ami à moi ou un de mes amis. Aucune votre entreprise signifie aucune entreprise de votre part. L'idée marquée par le possessif accentué est de même marquée aujourd'hui par l'adjectif propre : ma propre expérience est l'équivalent de la mienne expérience.

II. Possessif remplacé par l'article. -- On supprime l'adjectif possessif dans la langue actuelle quand l'idée possessive est déjà clairement exprimée : Il a mal à la tête ; Il souffre de la jambe. Cette distinction ne date définitivement que du XVIIIe siècle et a permis d'établir des nuances de sens, suivant qu'on exprime ou non le possessif ; comparez se couper les cheveux et couper ses cheveux ; se former le goût et former son goût ; etc.

III. -- Son, sa, ses renvoient au possesseur, même lorsque celui-ci n'est pas le sujet de la proposition ou est placé dans une autre proposition. Jusqu'au XVIe siècle, dans le dernier cas, on employait de préférence les périphrases de lui, d'elle, d'eux, d'elles, ce qui évitait bien des équivoques de sens qu'amène forcément dans la langue actuelle l'emploi de son, sa, ses : elle avait consenti au déshonneur de lui était plus clair que elle avait consenti à son déshonneur.

De même la règle qui exige l'emploi du pronom en lorsque le possesseur est un nom de choses (§ 662, V) est récente et ne date que du XVIIIe siècle : J'aime Paris et j'en admire les monuments. Toutefois, elle souffre de nombreuses exceptions et semble peu appliquée par la plupart de nos écrivains.

IV. -- Deux possessifs ne peuvent aujourd'hui précéder le substantif. Nous disons : mon père et le tien. La vieille langue pouvait dire : le mien et tien père.

De plus, l'ancienne langue usait de la liberté de n'employer qu'un seul déterminatif devant plusieurs substantifs qui semblent réclamer chacun un déterminatif spécial, et elle pouvait indifféremment le faire accorder avec le premier des substantifs ou avec tous. C'est ainsi que nous disons encore : en mon âme et conscience ; en son lieu et place ; ses père et mère ; à ses risques et périls. Dans tous les autres cas, la langue actuelle réclame impérieusement la division des idées et la répétition des déterminatifs (7).

V. -- Le possessif avait souvent dans l'ancienne langue la valeur d'un génitif objectif : son mépris signifiait non seulement le mépris qu'il éprouve (sens subjectif), mais encore le mépris qu'on éprouve pour lui (sens objectif). La langue moderne se montre plus réservée dans cet emploi. Nous disons toutefois encore : à mon aide, à sa suite, en mon honneur, à mon égard, etc. Ici l'adjectif possessif représente le complément, l'objet de l'idée verbale transitive renfermée dans le substantif : venez à mon aide est l'équivalent de venez m'aider ; en mon honneur, de pour m'honorer. Dans d'autres cas, l'adjectif possessif ne représente pas le complément d'un verbe, mais ne peut s'expliquer que par l'ellipse d'une proposition : à mon endroit, avoir de ses nouvelles, porter son deuil, etc. Il en est de même dans des expressions comme : il est bien de sa personne, ce que vous avez écrit à son sujet, et aussi dans : cela sent son vieillard, son vieux temps, faire son malin, etc.

§ 664. -- Pronoms démonstratifs.

Nous avons vu (§§ 596 et 597) comment, de réduction en réduction, la famille de *ecc(e)isti, franç. cist, cest, cet, ce, avait constitué les adjectifs démonstratifs de la langue actuelle, laissant à la famille de *ecc(e)illi, franç. cil, cel, celui et au neutre ce, le rôle de pronoms démonstratifs.

I. Pronom CELUI. -- 1º Nous disons : le livre de Pierre et celui de Paul, rappelant ainsi, devant un complément déterminatif, un substantif qui précède par le pronom démonstratif. Cette construction n'est définitivement adoptée que depuis le XVIIIe siècle. Encore au XVIIe siècle, de même que le latin disait : La vie des hommes est plus courte que des corneilles, on disait : Il quitta tous autres soins que de sa sépulture ; Sans autre rempart que d'un bois fragile. Il n'est même pas certain encore aujourd'hui que l'on soit obligé d'exprimer le pronom celui, celle quand le complément est un infinitif, et que le substantif précédent n'est pas accompagné de l'article défini : il serait peut-être archaïque, mais point incorrect, d'écrire : Sans autre embarras que d'essuyer ses larmes.

Celui, dans la langue actuelle, ne peut être employé absolument, c'est-à-dire sans la particule ci ou là, si ce n'est lorsqu'il est immédiatement suivi d'un complément déterminatif : celui de Pierre, ou d'une proposition relative : celui qui vient. Jusqu'au XVIe siècle, au contraire, on l'employait absolument dans tous les cas : de là la construction archaïque encore usitée : Votre exemple et celui si généreux qu'a donné votre frère,qui est séparé de celui par une incise. Les grammairiens du XVIIe siècle avaient condamné cette construction et voulaient que, dans ce cas, on employât celui-là : Celui-là est homme de bien qui fait du bien aux autres ; tournure qui elle-même a vieilli et est généralement remplacée par une autre moins expressive : Celui qui fait du bien est homme de bien.

Il est un autre cas où l'emploi absolu de celui semble résister aux efforts des grammairiens : c'est lorsqu'il est accompagné d'un adjectif, ou d'un participe, ou d'une autre détermination non suivie d'une proposition relative : ajoutez ce service à ceux déjà rendus a beau être condamné par les grammaires officielles, c'est une construction ancienne qui, après avoir disparu de la langue à un moment, paraît s'imposer de nouveau.

Celui est partout remplacé par celui-là, même devant une proposition relative : c'est celui-là qui m'a volé, où la proposition relative est une apposition. Le XVIIe siècle, d'ailleurs, employait celui-ci et celui-là librement devant qui, et le langage populaire, peu soucieux des différences assez subtiles instituées entre l'emploi de celui et l'emploi de celui-ci, celui-là, en vient à se servir seulement de ces dernières formes : celui-ci qui me parle, celle-là de votre père.

II. Pronom neutre CE. -- 1º Ce sujet ou attribut s'emploie comme sujet du verbe être pour rappeler le sujet logique : Vous avez tort, c'est évident, ou pour l'annoncer : Ç'a été la cause de bien des erreurs, ou encore comme antécédent d'une proposition relative : Ce qui me chagrine le plus, Ce dont je suis offensé. Dans ce dernier cas, aux XVIe et XVIIe siècles on employait souvent ceci, cela : Est-ce ceci de quoi vous me parlez ? C'est cela dont je suis offensée. De plus, au lieu de ce, le XVIIe siècle employait le plus souvent il pour rappeler le sujet logique ; il disait : il est bon, il est vrai, au lieu de : c'est bon, c'est vrai. L'usage actuel ne conserve guère il que lorsque la proposition impersonnelle est déterminée par quelque complément : comparez il est vrai que j'ai eu tort à c'est vrai ; il en est ainsi à c'est ainsi. Toutefois il est vrai s'emploie encore absolument.

Par contre, nous employons le pronom il au lieu de ce qui, dans l'ancienne langue, servait à annoncer une proposition ; l'ancien français disait : Ce pourrait être que la chose fût vraie ; le français moderne dit : Il pourrait être que, etc.

Cette substitution de il à ce n'est point toutefois absolue lorsque le verbe qui précède ce est le verbe être. Dans ce cas, lorsqu'on veut appeler l'attention d'une façon particulière sur l'idée exprimée par la proposition qui suit, la langue moderne emploie encore ce ; elle dit soit Il est étrange que mes enfants me trahissent, soit C'est étrange que mes enfants me trahissent ; Il est vilain de jurer de la sorte, et C'est vilain de jurer de la sorte. Mais nous ne dirions plus, comme au XVIIe siècle : Cela est étrange que ; Cela est vilain que.

Un autre emploi analogue de ce est dans les phrases : Ce qui me plaît, c'est sa bonne humeur ; Ce qui me plaît en vous, c'est que vous ne vous découragez pas. Ici ce annonce soit un sujet grammatical de est, soit une proposition complétive, déjà annoncés dans une proposition précédente par ce qui, ce que, suivis d'un verbe. Cet emploi de ce n'a été définitivement établi qu'au XVIIIe siècle. D'abord préconisé pour le cas où le sujet était trop éloigné du verbe être, il s'étendit peu à peu à n'importe quel cas. Toutefois cet emploi n'est pas absolu ; il n'est encore vraiment obligatoire que lorsque le verbe être est suivi d'un substantif au pluriel : Ce qui l'accable, ce sont ses malheurs.

Un autre emploi annonciatif de ce, propre à la langue moderne, est celui qui sert à marquer l'interrogation dans la locution est-ce que. Cette locution, passée de la langue de la conversation dans celle des livres, tend à remplacer l'ancienne construction où l'interrogation était simplement marquée par la postposition du pronom sujet (§ 662, I). Est-ce qu'il viendra ? (c.-à-d. est-il vrai qu'il viendra ?) au lieu de viendra-t-il ? Nous verrons (§ 665, II) que cette locution a été utilisée même avec les pronoms interrogatifs.

Remarquons enfin, pour terminer, que le neutre ce sert aussi bien à rappeler ou à annoncer un substantif masculin ou féminin qu'une idée ou une proposition : il est logique de dire : c'est vrai, c'est vilain de mentir, mais non c'est moi, c'est mon père, c'est une infamie. Le français a abandonné dès l'origine la tradition du latin qui annonçait un substantif de chose ou de personne par un démonstratif du même cas, du même genre et du même nombre ; au lieu de dire : celles sont les qualités du cœur, le français dit : ce sont les qualités du cœur, faisant ainsi du pronom démonstratif non un mot grammatical sujet à accord en genre et en nombre, mais une sorte d'adverbe servant à annoncer ce qui suit. Aussi cette construction a-t-elle été utilisée pour mettre en relief un des termes d'une proposition principale en transformant cette dernière en proposition relative. Là où le latin dit : Darium vicit Alexander, le français dit : C'est Darius que vainquit Alexandre. Là où le latin dit : Alexander Darium vicit, le français dit : C'est Alexandre qui vainquit Darius. On a là une construction emphatique qui sert à rendre ce que la langue latine exprimait par l'ordre des mots.

Ce s'employait dans l'ancienne langue comme régime soit de verbes, soit de prépositions. Bien que cela ait commencé à le remplacer au XVIe siècle, il n'avait pas encore tout à fait disparu au XVIIe : ce dit-il, ce dit-on, outre ce, à ce faire, en ce faisant, et de même ce résumant une proposition précédente, étaient d'un emploi courant, malgré les grammairiens. Nous avons conservé en style de pratique et de chancellerie : et ce conformément à, en vertu de ce que dessus, et dans le langage courant : sur ce, pour ce faire, ce faisant. Au même usage se rattachent l'adverbe cependant et les locutions parce que, de ce que, en ce que, etc., où ce s'explique par le fait que l'ancienne langue, comme nous venons de le voir à propos de ce sujet, avait coutume d'annoncer une proposition subordonnée par un pronom démonstratif. Elle abandonna de très bonne heure cet emploi de ce régime des verbes, mais elle conserva longtemps celui de ce régime de prépositions. De là, encore au XVIIe siècle, les locutions à ce que (= afin que), à cause de ce que, avec ce que, pour ce que, sans ce que, et, de nos jours, parce que, de ce que,ce a perdu sa valeur primitive, qui était d'annoncer la proposition suivante.

Enfin, la langue actuelle emploie encore ce comme régime direct de tous les verbes, mais à la condition qu'il soit l'antécédent d'un pronom relatif. Par contre, l'ancienne langue, jusqu'au XVIIe siècle, employait fréquemment le pronom relatif ou interrogatif sans l'antécédent ce complément direct ou résumant la proposition précédente. Encore au XVIIe siècle on disait : Je lui demandais que c'était ; Vous êtes guéri, dont je me réjouis. Après voici, voilà, on admet toutefois encore l'absence de ce : Voilà qui va vous faire rire.

Ceci et cela. -- Nous avons vu précédemment que tantôt cela a pris la place de ce ou de il, tantôt a été supplanté par ce ou il. Dans ces cas, il est un simple renforcement de ce, et n'y a point sa valeur étymologique. Dans ce sens il est employé dans les phrases interrogatives et y est quelquefois écrit en deux mots : Qu'est-ce là que je vois ? Sont-ce là nos gens ? De même cela précédant une proposition relative négative peut intervertir ses deux éléments : Ce n'est pas là ce que j'ai demandé, au lieu de : Ce n'est pas cela que j'ai demandé.

Quand cela garde sa valeur étymologique, il s'oppose, en général, à ceci : ceci désigne les objets rapprochés, cela les objets éloignés : Prenez ceci, cela est moins bon. De même ceci peut désigner dans une énumération ce qui suit, et cela ce qui précède.

§ 665. -- Pronoms relatifs et interrogatifs.

I. Pronoms relatifs. -- 1º Nous avons peu à ajouter à ce que nous avons dit (§ 598) sur la forme des pronoms relatifs qui sujet dans qui vivra verra ; l'homme qui est venu ; qui, que régimes directs dans : choisissez qui vous voudrez ; celui que j'aime ; qui régime indirect : l'homme à qui je parle. Ajoutons que, dans ce dernier cas, la langue actuelle autorise l'emploi de qui seulement lorsque l'antécédent est un nom d'être animé ou de chose personnifiée : on ne peut plus dire comme au XVIIe siècle : la chose à qui vous devez faire attention, mais : la chose à laquelle... Encore l'emploi de qui avec un nom de personne pour antécédent tend-il à se restreindre de plus en plus, lorsqu'il est complément prépositionnel : dont et duquel remplacent souvent de qui, et auquel remplace à qui : l'enfant dont ou duquel je parle ; l'enfant auquel je parle.

Jusqu'au XVIIe siècle, qui suivi d'un verbe à la 3e personne du singulier pouvait avoir le sens de si on ; c'est ce sens qu'il a encore dans comme qui dirait et dans l'ancien dicton : Tout vient à point qui sait attendre, altéré en Tout vient à point à qui sait attendre.

Signalons enfin l'emploi archaïque de qui répété dans le sens de les uns... les autres.

Quoi, qui s'employait en moyen français et au XVIIe siècle régulièrement comme régime prépositionnel avec un nom de chose pour antécédent, n'est plus usité ainsi que lorsque cet antécédent est un nom indéterminé, tel que chose, rien, ou le neutre ce : Il n'est rien à quoi je ne me soumette ; C'est en quoi vous vous trompez ; Il a fait ce à quoi je l'avais obligé. Hors de ce cas, quoi doit s'employer absolument : Il n'a pas de quoi payer ; Obéissez : moyennant quoi on vous pardonnera.

Lequel paraît inconnu au plus ancien français. Il semble être entré dans l'usage vers le XIIIe siècle ; son domaine s'étendit singulièrement du XIVe au XVe, pour se restreindre de plus en plus jusqu'à nos jours. Au XVIIe siècle existent encore pour lequel des emplois abandonnés aujourd'hui : lequel sujet remplace qui ; duquel remplace dont, et surtout lequel adjectif, se rapportant à un substantif qui résume ce qui précède, introduit une proposition relative : nous disons encore : Décidez-vous à partir, auquel cas je me mettrai aussi en route ; mais c'est là le seul débris de cette construction ; maintenant ou nous intervertissons l'ordre du substantif et de lequel : au lieu de dire pendant lequel temps, nous disons le temps pendant lequel, ou nous remplaçons lequel par un autre relatif : auquel jour il doit partir, laquelle somme vous sera rendue, sont remplacés par jour qu'il doit partir, somme qui vous sera rendue.

L'usage actuel a restreint l'emploi de lequel aux trois cas suivants :

Après une préposition, surtout quand il se rapporte à un nom de chose : La table sur laquelle j'écris.

Pour le génitif d'un nom régi par une préposition : L'homme à la recherche duquel il court.

Pour éviter une équivoque : L'homme qui m'a parlé de cette affaire, lequel est...

Dont, du latin *d(e)unde, est, d'après son étymologie, un adverbe de lieu signifiant " d'où, de quel endroit ", sens qu'il a gardé jusqu'au XVIIe siècle. A cette époque, les grammairiens n'en autorisent déjà plus l'emploi que pour marquer la descendance, l'origine, et exigent qu'on le remplace par d'où dans les autres cas : on doit donc dire : La maison dont je sors est illustre, mais : La maison d'où je sors est inhabitable. C'est l'usage actuel.

D'autre part, dès l'origine de la langue, on voit dont employé avec la valeur d'un pronom relatif et servant à exprimer tous les rapports marqués non seulement par la préposition de, mais par d'autres prépositions : Il parlait avec une gravité dont un archevêque aurait dû parler ; Les divers jours dont on les regarde. Depuis le XVIIe siècle, dont n'exprime plus que les rapports marqués par la préposition de.

De plus, dont ne peut être complément d'un nom précédé lui-même d'une préposition. Nous ne disons plus, comme au XVIIe siècle : L'homme dont à la réputation vous voulez nuire, mais : L'homme à la réputation duquel vous voulez nuire.

Où, du latin ubi, est aussi d'origine adverbiale, et, d'ailleurs, la langue actuelle ne l'emploie guère qu'avec sa signification étymologique : l'endroit où je vais, d'où je viens, par où je passe, jusqu'où je puis aller, etc.

L'emploi de était beaucoup plus large dans l'ancienne langue, et, au XVIIe siècle, non seulement il pouvait s'appliquer aux personnes : les hommes où il y a si peu de vertu, mais encore aux noms de choses, alors même que la phrase ne marquait pas un rapport local déterminé : Un bonheur où je n'ose espérer ; Une ardeur où je m'oppose ; Des lettres par où j'apprends... ; Une chose où nous devons croire ; etc.

Que. -- Le pronom relatif est quelquefois remplacé par l'adverbe que, en particulier pour exprimer le temps : La dernière fois que je vous vis ; Le jour qu'il naquit ; Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ? Cet usage est un reste d'une construction plus étendue dans l'ancienne langue et qui s'appliquait à d'autres rapports que des rapports de temps.

Par contre, nous employons que adverbial là où le XVIIe siècle employait encore le relatif avec une préposition ; nous disons : C'est à vous que je m'adresse, au lieu de : C'est à vous à qui je m'adresse ; C'est de vous que je parle, au lieu de : C'est de vous dont je parle.

Quelle est l'origine de ce que ? Il faut y voir, sans doute, soit un pronom neutre ayant étendu son domaine, soit le relatif que si souvent employé en ancien français comme nominatif avec un nom de personne ou de chose masculin ou féminin pour antécédent : Fou est que dit qu'il pense ; Ceux que dedans étaient ; ou comme accusatif pour remplacer le pronom cui désignant des personnes : Que Dieu absolve pour Cui Dieu absolve.

II. Pronoms interrogatifs. -- 1º Qui jusqu'au XVIIe siècle a désigné les choses aussi bien que les personnes ; cet emploi n'a pas tout à fait disparu, mais qui ne désigne plus les choses qu'au moyen d'une périphrase ; le besoin de distinguer les antécédents noms de personnes des antécédents noms de choses a, en effet, amené les circonlocutions qui est-ce qui, qu'est-ce qui : Qui est-ce qui frappe à la porte ? Qu'est-ce qui vous arrive ?

Que, quoi, sont, le premier la forme atone, le second la forme accentuée provenant du latin quid (§ 598, 3º), et ils désignent les choses sans distinction de genre.

Que ne peut être précédé d'une préposition. Il est soit complément direct : Que dites-vous ? soit attribut de être, devenir, et marque la qualité : Qu'êtes-vous ? Que devient-il ? soit sujet logique d'un verbe impersonnel : Que vous faut-il ? Que vous en semble ? soit enfin, par emploi absolu, substitut de à quoi, pour quoi, combien : Que sert la science ? Que n'obéissez-vous ? Que je suis malheureux ! La périphrase qu'est-ce qui dont nous venons de parler a amené, par analogie, la locution qu'est-ce que : Qu'est-ce que vous cherchez ? L'usage populaire l'allonge en qu'est-ce que c'est que.

Quoi se rencontre après des prépositions : C'est à quoi je pense. De quoi s'agit-il ? L'ancienne langue l'employait quelquefois comme complément direct : Quoi ferai-je ? Cet emploi a disparu, sauf devant les infinitifs monosyllabiques : Quoi faire ? Quoi dire ? à côté de Que faire ? Que dire ? Devant un infinitif dissyllabique et un mode personnel, quoi est remplacé par que : Que penser ? Que ferai-je ?

Enfin quoi est aussi employé absolument : Quoi ! Quoi de plus beau !

Quel, lequel. -- La langue moderne distingue un adjectif interrogatif quel employé comme déterminatif : Quel âge avez-vous ? ou comme attribut : Quel est-il ? d'un pronom interrogatif lequel : Lequel des deux préférez-vous ? Cette distinction ne date que du XVIIIe siècle, et quel, auparavant, était aussi bien pronom qu'adjectif. L'emploi de quel comme adjectif n'était même pas identique à l'emploi moderne. Aujourd'hui il désigne la nature de la personne ou de la chose et est un simple équivalent du pronom qui : Quels sont-ils ? Aussi rencontre-t-on fréquemment jusqu'au XVIIe siècle qui comme attribut au lieu de quel dans l'interrogation soit directe, soit indirecte : Apprenez qui sont les principaux Grecs. Qui sont ceux qu'on estime ? et même avec un nom de chose : Pour juger qui est le bien d'une chose. En outre, quel désigne aussi, dans la langue actuelle, l'ordre, le rang : Quel âge avez-vous ? idée que l'ancien et le moyen français rendaient plus volontiers par quant.

Par contre, jusqu'au XVIIe siècle, quel désignait la qualité, correspondant ainsi au latin qualis. Nous ne disons plus guère : Quels sont-ils ? Vous ne savez pas quels ils sont, nous disons : Que sont-ils ? Vous ne savez pas ce qu'ils sont.

Quant à lequel interrogatif, comme lequel relatif, il n'a guère pénétré dans l'usage qu'au XIIIe siècle. Il s'est employé comme adjectif et comme pronom ; aujourd'hui il n'est plus que pronom et désigne spécialement des personnes ou des choses déterminées par ce qui précède ou par ce qui suit : Voici deux livres, lequel désirez-vous ? Lequel des trois avez-vous vu ?

SYNTAXE DU VERBE

Le verbe a pour fonction d'exprimer l'activité, et il l'exprime à l'aide de modifications diverses dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle la conjugaison.

L'activité se présente, en effet, sous des aspects multiples. Le sujet est considéré tantôt comme faisant, tantôt comme subissant l'action : de là les voix. Les conditions de cette action peuvent varier de diverses manières qu'on appelle modes. L'action sous ces divers modes peut se présenter dans les divers moments de la durée : de là un ensemble de flexions qui constituent les temps. Enfin cette activité, variant en modes et en temps, est exprimée par rapport à des personnes grammaticales déterminées : c'est ce qu'on appelle les personnes du discours, et ces personnes varient en nombre.

Nous aurons donc à considérer, dans ces notes de syntaxe verbale, les voix, les modes, les temps, les personnes et les nombres.

I. -- Voix.

§ 666. -- Des voix.

Il y a deux voix : la voix active, dans laquelle l'action est considérée comme exercée par le sujet, et la voix passive, dans laquelle l'action est considérée comme subie par le sujet. Chacune de ces voix comprend cinq formes : le transitif, l'intransitif, le pronominal, l'impersonnel et le périphrastique. De ces cinq formes, les trois premières présentent entre elles des rapports étroits ; la quatrième est une forme spéciale d'expression que peut revêtir chacune des trois premières ; la cinquième, enfin, est une autre forme d'expression que peut revêtir chacune des quatre autres.

Voix active.

§ 667. -- Transitifs.

Le verbe transitif exprime une action dont l'objet (quand elle a un objet) est exprimé par un nom ou un pronom relié directement au verbe sans l'aide d'une préposition. L'action passe (transit) immédiatement sur l'objet : Pierre frappe Paul.

Un transitif, avec le cours du temps, peut subir différentes modifications de sens.

I. -- Le régime indirect, marquant l'instrument de l'action, peut, par une sorte de personnification, devenir le sujet du verbe : celui-ci, dans ce cas, est à peine altéré dans sa signification : Pierre frappe Paul d'un bâton ; le bâton de Pierre frappe Paul ; -- garnir une maison de tableaux ; des tableaux garnissent ma maison ; -- toucher la foule par ses paroles ; ses paroles ont touché la foule ; etc. De ces constructions métaphoriques, il résulte qu'un participe peut représenter trois constructions différentes : coiffé d'un chapeau signifie : 1º qui a été coiffé par quelqu'un d'un chapeau ; 2º qu'un chapeau coiffe ; 3º qui s'est coiffé d'un chapeau.

II. -- Le complément direct et le complément indirect peuvent prendre la place l'un de l'autre. Dans ce cas, le verbe est altéré profondément dans sa signification : assurer quelqu'un de son aide, assurer son aide à quelqu'un ; -- charger un fardeau sur ses épaules, charger ses épaules d'un fardeau ; -- dépouiller quelqu'un de ses vêtements, dépouiller ses vêtements, l'artifice ; -- changer un livre de place, changer la place d'un livre ; -- chausser quelqu'un d'un soulier, chausser le soulier à quelqu'un ; etc. C'est ainsi qu'on a pu dire encore successivement : payer quelqu'un, payer sa dette, payer une marchandise ; quitter quelqu'un d'une dette, quitter une dette à quelqu'un, quitter sa place, quitter le monde, quitter sa patrie, quitter une personne, et quitter son manteau.

Cette interversion des régimes est très importante pour l'histoire des verbes transitifs ; c'est elle qui nous éclaire sur des modifications de sens qui, autrement, nous resteraient inexplicables.

III. -- Une autre modification consiste à rendre le verbe factitif. Allaiter signifiait en ancien français " teter " et signifie aujourd'hui " faire teter ". De même éloigner qui, dans la langue actuelle, n'a que le sens de " rendre éloigné ", avait anciennement celui de " devenir éloigné ". Dans personne mal apprise, apprendre a un sens factitif qu'il n'a pas dans leçon mal apprise ; de même dans à l'heure accoutumée à côté de accoutumer les enfants à l'obéissance. Comparez aussi : il n'approche pas son rival, approchez une chaise ; -- accompagner quelqu'un en voyage, accompagner sa voix du son de la flûte ; -- le total égale dix francs, la mort égale tous les hommes ; etc.

IV. -- Une dernière modification est celle qui consiste à employer le transitif d'une façon absolue : l'assemblée applaudit l'orateur ; l'assemblée applaudit ; -- il boit du vin ; il boit ; -- la Seine charrie des glaçons ; la Seine charrie ; -- il chasse le cerf ; il chasse ; -- commander une armée ; il commande ; -- composer un poème ; il compose facilement ; -- espérer un succès ; il espère ; etc.

Cet emploi absolu se développant, le transitif passe quelquefois à l'intransitif : décider une question, décider, décider d'une question ; -- trancher un point, trancher, trancher d'un point ; -- penser quelque chose, penser, penser à quelque chose.

§ 668. -- Intransitifs.

Il est impossible de dire à priori quand l'action se présente sous la forme transitive ou sous la forme intransitive ; l'analyse de l'idée que renferme le verbe ne peut rien nous apprendre à cet égard. Ce sont seulement des habitudes de langue, et non des habitudes de pensée, qui font que l'objet de l'action est relié au verbe à l'aide d'une préposition. Voilà pourquoi tel verbe est transitif en français alors que son correspondant est intransitif en latin. Voilà aussi pourquoi tel verbe transitif peut devenir intransitif, et réciproquement, suivant le point de vue auquel on considère l'action verbale.

Les intransitifs se construisent avec l'auxiliaire avoir ou l'auxiliaire être, selon qu'ils expriment l'action ou le résultat de l'action. Aujourd'hui un petit nombre se construisent uniquement avec l'auxiliaire être ; un certain nombre avec l'un ou l'autre des deux auxiliaires, suivant l'idée qu'on veut exprimer ; un plus grand nombre uniquement avec l'auxiliaire avoir. L'usage, avant de se fixer de la sorte, a beaucoup varié ; l'ancienne langue était beaucoup plus libre.

Quels sont les changements que peut subir le verbe intransitif ?

§ 669. -- Intransitifs devenant directement transitifs.

L'intransitif devient directement transitif par une conception nouvelle du mode de l'action qui amène une suppression de la préposition : aider à quelqu'un, aider quelqu'un ; -- croire à quelqu'un, croire quelqu'un ; -- courir sur quelqu'un, courir le cerf ; -- cracher sur quelqu'un, cracher quelqu'un (Pascal), cracher des injures ; -- fuir d'un lieu, fuir un lieu ; -- servir à quelqu'un, servir quelqu'un ; etc. Quelquefois l'intransitif est absolu : bouder, gronder, siffler, et passe de cet emploi à celui de transitif : bouder, gronder, siffler quelqu'un.

Dans ce passage de l'intransitif au transitif, le verbe peut s'arrêter quelquefois à mi-chemin. Ainsi coûter, valoir, sont des verbes intransitifs au sens propre, transitifs au sens figuré. Dans le livre coûte, vaut cinq francs, cinq francs est un régime circonstanciel et non un régime direct ; tandis qu'au figuré, dans les peines que ses travaux lui ont coûtées, les dignités qu'ils lui ont values, les deux verbes deviennent transitifs. Comparez de même ce ballot pèse cent kilos et peser un ballot, jouer cent francs et jouer sa tête.

§ 670. -- Intransitifs devenant transitifs factitifs.

La langue peut transformer les intransitifs en transitifs en leur donnant un sens factitif. C'est ainsi qu'arrêter, intransitif en ancien français, employé encore comme tel à l'impératif : arrête, arrêtez, est devenu transitif factitif dans arrêter quelqu'un ; nous disons de même : sa fortune accroît, accroître sa fortune. Sont ainsi devenus transitifs : descendre, désespérer, engraisser, geler, glisser, manquer, monter, passer, poser, quadrupler, reculer, rouler, saigner, sonner, sortir, etc. Ajoutons toute une série de verbes en ir tirés d'adjectifs comme : abêtir, affaiblir, blanchir, brunir, durcir, enlaidir, épaissir, grossir, raccourcir, refroidir, rougir, verdir, etc. Dans tous ces verbes, l'action exprimée par le sujet passe au régime, le sujet se contentant de la susciter, comme déjà d'ailleurs en latin : moror, je m'arrête ; moror aliquem, j'arrête quelqu'un.

§ 671. -- Intransitifs devenant transitifs avec un régime direct qui exprime la cause de l'action.

Les intransitifs peuvent devenir transitifs avec un régime direct qui exprime la cause de l'action. En latin on disait déjà lacrimare, plorare aliquid (pleurer quelque chose). De même, en français, on est passé de pleurer sur la mort de quelqu'un à pleurer la mort de quelqu'un. Par suite, des verbes essentiellement intransitifs, comme lamenter, plaindre, regretter, soupirer, etc., se construisent avec un régime direct. On dit de même sonner la charge, sonner la victoire, siffler un air, danser une gavotte. Les expressions crier merci, crier une marchandise, crier un bulletin, nous reportent au temps où, pour la même raison, crier a pu être employé transitivement.

Ce fait se présente encore avec les verbes qui désignent une sensation. Le latin disait olere vinum (sentir le vin), sapere herbam (avoir un goût d'herbe) ; le français dit de même : embaumer la rose, sentir le tabac, etc.

Il se présente enfin avec les verbes de mouvement, pour indiquer le lieu où se passe le mouvement : courir les rues, un danger, monter l'escalier, passer la rivière ; -- ou le mode de mouvement : aller le galop, le trot, le pas en ancien français ; ce cheval va l'amble encore en français moderne. Remarquons que, comme certains verbes intransitifs se construisent avec l'auxiliaire être, on arrive, par suite, à cette construction : il est allé son chemin franç. mod. ; il est passé la mer anc. franç.

§ 672. -- Transitifs devenant intransitifs en composition.

L'intransitif peut devenir transitif par composition. Ce procédé se rencontre assez souvent en latin : cedere alicui, antecedere aliquem ; ire ad aliquem, adire aliquem. En français il y a lieu de distinguer les composés verbaux proprement dits des parasynthétiques verbaux (§ 194). Ceux-ci sont la plupart transitifs et ont une signification factitive : achever, agenouiller, débaucher, effacer, embarquer, embaumer, etc., surtout les parasynthétiques formés d'adjectifs ; ceux-ci, d'abord intransitifs, sont devenus transitifs par l'idée factitive (§ 671) : abâtardir, abrutir, adoucir, amincir, refroidir, etc. Au contraire, les composés verbaux simples sont intransitifs ou transitifs, suivant la nature du radical : intransitifs : courir, accourir ; paraître, apparaître ; plaire, complaire ; venir, survenir ; etc. ; transitifs : changer, échanger ; traîner, entraîner.

Lorsqu'on voit des verbes intransitifs présenter des composés transitifs, il faut se demander si ces composés sont formés ou non d'un préfixe, d'un radical (substantif ou adjectif) et d'un suffixe verbal (er, ir), c'est-à-dire s'ils sont des parasynthétiques ou s'ils sont formés d'un préfixe et d'un verbe intransitif, c'est-à-dire s'ils sont de simples composés.

Ainsi sont de vrais parasynthétiques, malgré les radicaux apparents intransitifs, les transitifs suivants : affaiblir à côté de faiblir intrans. = à + faible + ir ; amollir à côté de mollir intrans. = à + mol + ir ; contre-carrer à côté de carrer intrans. = contre + carre + er ; déboîter à côté de boiter intrans. = + boîte + er ; dégauchir à côté de gauchir intrans. = + gauche + ir ; emperler à côté de perler intrans. = en + perle + er ; enfiler à côté de filer intrans. = en + fil + er ; enlaidir à côté de laidir intrans. = en + laid + ir ; etc.

Mais sont des composés transitifs formés à l'aide de la particule et d'un verbe intransitif des composés tels que : asseoir, surseoir, conjouir, (r)éjouir, dédaigner, descendre ; écrier, décrier, parcourir, secourir, etc. Le nombre de ces composés est peu considérable ; la plupart reposent sur des composés latins déjà devenus transitifs : dedignari, descendere, percurrere. Les composés nouveaux sont fort peu nombreux, et quelques-uns sont formés de verbes simples qui, le plus ordinairement intransitifs, peuvent être cependant quelquefois transitifs : crier quelque chose, jurer sa foi. Les seuls composés vraiment devenus directement transitifs paraissent être secourir, réjouir quelqu'un, et asseoir, surseoir une chose (8).

§ 673. -- Verbes pronominaux.

Les grammaires divisent les verbes pronominaux en essentiellement pronominaux et accidentellement pronominaux. Cette division est artificielle ; elle ne nous apprend rien sur la nature intime du verbe pronominal. Ce sont de purs hasards qui font un verbe tantôt accidentellement, tantôt essentiellement pronominal, et il peut passer, dans le cours de la langue, d'une classe à une autre. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher le principe d'une division de ces verbes.

Au point de vue de leur nature, ils se distinguent en pronominaux propres ou subjectifs, et en pronominaux impropres ou réfléchis.

Les pronominaux propres sont des verbes intransitifs qui par eux-mêmes expriment une action complète, n'ayant besoin d'être déterminée par aucun complément, et qui se conjuguent pronominalement : se taire. A ces verbes intransitifs se sont ajoutés des verbes transitifs qui changent de signification quand ils sont employés pronominalement : apercevoir, s'apercevoir de quelque chose.

Les pronominaux propres sont des verbes transitifs ou intransitifs qui peuvent avoir des compléments directs ou indirects et qui, dans des cas particuliers, prennent le pronom réfléchi pour complément direct ou indirect : Pierre loue Paul, Pierre se loue ; -- Pierre nuit à Paul, Pierre se nuit ; -- Pierre coupe un doigt à Paul, Pierre se coupe un doigt ; -- Pierre loue Paul, Paul loue Pierre, Pierre et Paul se louent.

§ 674. -- Pronominaux propres ou subjectifs.

I. -- C'est une particularité des langues romanes de construire avec le pronom réfléchi les verbes intransitifs qui expriment une activité interne, pour mieux mettre en relief cette activité. Cette construction, en général, apporte une nuance spéciale au verbe intransitif, sans toutefois que le sens fondamental soit modifié.

Une foule de verbes intransitifs, dans l'ancienne langue, s'employaient, par suite, tantôt sans le pronom réfléchi, tantôt avec ce pronom. Elle disait indifféremment : apparaître, s'apparaître ; clamer, se clamer ; combattre, se combattre ; descendre, se descendre ; devenir, se devenir ; disparaître, se disparaître ; dormir, se dormir ; écouler, s'écouler ; éjouir, s'éjouir ; évader, s'évader ; hâter, se hâter ; hérisser, se hérisser ; lamenter, se lamenter ; repentir, se repentir ; taire, se taire ; etc. Il faut noter spécialement les verbes qui indiquent un mouvement : aller, s'aller ; courir, se courir ; fuir, se fuir ; retourner, se retourner.

De ces verbes si nombreux, que l'ancien français conjuguait tantôt comme intransitifs simples, tantôt comme intransitifs pronominaux, l'usage moderne a gardé un nombre restreint ; mais, dans ce cas, le pronominal a pris souvent un sens différent de celui du simple : jouer, se jouer. Certains font précéder le pronominal de en : aller, s'en aller ; fuir, s'enfuir ; retourner, s'en retourner. D'autres n'ont plus que la forme intransitive simple, comme devenir, dormir, disparaître, etc. D'autres, enfin, en plus grand nombre, n'ont gardé que la forme pronominale : s'écouler, se réjouir, s'évader, se hâter, se lamenter, se repentir, se taire, etc.

Ces intransitifs pronominaux pouvaient être accompagnés, comme les intransitifs simples, d'un régime indirect : jouer avec quelqu'un, se jouer de quelqu'un.

II. -- Sur le modèle de cette dernière construction, des verbes transitifs se sont transformés en pronominaux intransitifs avec un régime indirect qui, dans la construction transitive, aurait été le régime direct : apercevoir quelque chose, s'apercevoir de quelque chose ; -- aviser quelque chose, s'aviser de quelque chose ; -- attendre quelque chose, s'attendre à quelque chose ; -- douter quelque chose (anc. franç.), se douter de quelque chose ; -- moquer quelqu'un (anc. franç.), se moquer de quelqu'un ; -- railler quelqu'un, se railler de quelqu'un ; saisir une chose, se saisir d'une chose ; résoudre une chose, se résoudre à une chose ; refuser une chose, se refuser à une chose ; etc.

La présence de l'auxiliaire être dans la conjugaison de ces deux séries de pronominaux subjectifs n'a rien qui puisse étonner ; les premiers construisent leurs temps composés avec être comme les intransitifs purs dont ils sont sortis ; les seconds ont naturellement adopté la construction des premiers d'après lesquels ils avaient été formés.

§ 675. -- Pronominaux impropres ou réfléchis.

La plupart des verbes transitifs et quelques verbes intransitifs peuvent se construire avec ou sans le pronom réfléchi, suivant la nature du fait que l'on a à exprimer : échapper, s'échapper ; louer, se louer ; vanter, se vanter ; etc. D'autres, au contraire, par suite des accidents de l'usage ou par la nature même de leur formation, ne se construisent plus qu'avec le pronom réfléchi : s'adonner, s'arroger, se fier, se défier, s'empresser, s'emparer, etc. Ce sont ce que les grammaires appellent les verbes essentiellement pronominaux. Or nous avons vu (§ 673) qu'il n'y a pas lieu de distinguer se louer de s'arroger, au point de vue de la nature et du procédé de formation de ces verbes.

L'emploi de l'auxiliaire être, tout naturel dans les temps composés des pronominaux subjectifs, l'est moins dans ceux des pronominaux réfléchis. D'ailleurs, la très ancienne langue ne connaissait que avoir et disait : il s'a confié à Dieu ; il s'a vêtu et chaussé. Peu à peu elle a confondu la conjugaison de cette seconde classe avec celle de la première. Il y avait, en effet, identité dans les temps simples : je me tais, je me taisais, d'une part ; je me mords, je me mordais, de l'autre. L'identité s'établit pour les temps composés, et l'on dit : je me suis, je m'étais mordu, comme l'on disait : je m'étais, je me serais tu. La confusion fut si forte, que l'on en arriva à construire avec l'auxiliaire être tout verbe, du moment que, par un hasard de la construction syntactique, il se trouvait être précédé d'un pronom réfléchi, sans être pour cela pronominal subjectif ou pronominal réfléchi. Ainsi on disait au XVIIe siècle : il veut partir, il peut partir ; il se veut, il se peut partir. Ici le pronom se se rapporte à l'infinitif. Or, aux temps composés, tandis que nous disons il a voulu, il a pu partir ; il a voulu, il a pu se partir, le XVIIe siècle disait : il a pu, il a voulu partir et il s'est pu, il s'est voulu partir.

§ 676. -- Pronominaux réfléchis devenant intransitifs.

Un transitif devient réfléchi propre, puis, par suppression du pronom, devient intransitif au sens passif. Cette transformation du réfléchi en passif s'explique par la propriété qu'il a de s'employer avec la valeur passive : cela ne se vend pas = cela n'est plus vendu (§ 687) : accorder quelqu'un avec quelqu'un, s'accorder, accorder ; -- approcher trans. (anc. franç.), s'approcher, approcher ; -- augmenter, s'augmenter, augmenter ; -- baisser, se baisser, baisser ; -- changer, se changer, changer ; -- couler (anc. franç.), se couler, couler ; -- crouler (anc. franç.), se crouler, crouler ; -- dîner (anc. franç.), se dîner, dîner ; -- déjeuner (anc. franç.), se déjeuner, déjeuner. Et ainsi encore d'une foule d'autres verbes : étouffer, fermer, fléchir, gonfler, lever, ouvrir, pencher, plonger, porter, promener, raidir, rompre, serrer, suffoquer, tourner, etc.

§ 677. -- Ellipse du pronom réfléchi.

Puisque le pronominal intransitif n'est à l'origine qu'un intransitif simple, puisque se taire équivaut à taire, on comprend pour les pronominaux propres l'absence du pronom se. Mais, l'analogie amenant une assimilation complète entre les pronominaux impropres et les pronominaux propres, le pronom a pu disparaître des premiers dans divers cas. La marche de la langue consistera justement à assurer de plus en plus l'emploi et la fonction du verbe pronominal, surtout du pronominal propre, et à le distinguer de l'intransitif. Mais ce progrès n'est guère sensible que dans la langue tout à fait moderne, celle du XVIIIe siècle et du XIXe.

1º Avec l'un l'autre pour complément, l'usage ne s'est guère établi qu'au XVIIIe siècle de faire du verbe un pronominal réfléchi. On disait fort bien auparavant : Ils font l'un à l'autre une douce inclination.

2º Devant un infinitif régi par un verbe pronominal quand le sujet est le même pour les deux verbes : on disait en moyen français il s'en va battre au lieu de il s'en va se battre.

3º Quand le verbe est à l'infinitif régi par un autre verbe, tel que laisser, faire, voir, sentir, vouloir, et quelquefois écouter, envoyer, mener, l'usage était d'employer le verbe absolument. Corneille dit : Le temps qui s'avance M'a fait précipiter en cette extravagance, et Racine : Je la laisse expliquer en tout ce qui me touche. Ce n'est pas graduellement que le pronom se a été régulièrement placé devant l'infinitif, et encore aujourd'hui il y a des cas où il n'est point exprimé, et cela que le verbe soit pronominal subjectif ou pronominal réfléchi. Dans le premier cas, on a affaire à un verbe essentiellement intransitif : Faites-le taire. Dans le second, on a affaire à un réfléchi transitif devenu intransitif : Envoyez-le promener, Laissez-le remuer, etc. Naturellement, pour que cette ellipse soit possible, il faut que le sujet du verbe régissant soit autre que celui de l'infinitif.

§ 678. -- Participe passé à signification active.

Nous venons de voir que la langue est arrivée seulement de nos jours à distinguer l'intransitif du pronominal même impropre. Il n'y a donc point à s'étonner qu'aux temps composés les pronominaux propres soient dépourvus du pronom réfléchi, et même, chose plus remarquable, les pronominaux impropres. Au fond, cela est logique. Les pronominaux propres, sans le pronom, sont de simples intransitifs ; les pronominaux impropres deviennent de véritables intransitifs. On disait d'abord : il en va, il en est allé ; on a dit plus tard : il s'en va, il s'en est allé ; puis on redira il en est allé. De même, on disait : il se lève, il lève (intrans.), il s'est levé ; et l'on dira : il est levé (parf. intrans.).

De là sort un emploi nouveau du participe passé. La suppression de l'auxiliaire en faisant un participe absolu, il conserve toutefois la valeur active qu'il a quand il est accompagné de l'auxiliaire être. C'est ainsi que la langue construit à nouveau un participe passé à signification active, analogue au participe des verbes déponents latins.

Ces participes se divisent, d'après leur origine, en trois séries :

1º Des participes dérivés d'intransitifs : expiré.

2º Des participes dérivés de pronominaux propres : avisé, décidé, dissimulé, failli, osé, réfléchi, résolu.

3º Des participes dérivés de pronominaux transitifs ou impropres : appliqué, fiancé, mesuré, retenu, serré.

4º Des participes dérivés par analogie de transitifs simples : ordonné = dont les choses sont ordonnées ; rangé = qui a ses choses rangées.

Comparez d'autres participes tirés directement du latin : juré = qui a prêté serment, du déponent juror ; les participes de l'ancien français iré, de iratus, et os, de ausus ; et les mots savants confès, profès, défunt, qui sont tirés, eux aussi, de participes déponents et qui ont conservé le sens actif.

§ 679. -- Verbes impersonnels.

Les verbes impersonnels constatent les faits sans les rapporter à des sujets déterminés : il pleut, il grêle.

I. -- Le français a hérité cette construction du latin, qui employait ainsi notamment certains verbes exprimant des phénomènes de la nature : grandinat, lucescit, pluit, etc. Comme lui aussi, il a étendu cette construction à des verbes personnels. Et même l'ancienne langue était beaucoup plus riche que la langue moderne tant en verbes proprement impersonnels qu'en verbes accidentellement impersonnels. Des premiers nous avons perdu : il ajourne (fait jour), il anuite (fait nuit), il avesprit (fait soir), il aserit (id.). Pour les seconds, le XVIIe siècle possédait encore il me chaut (il m'importe), il conste (il est établi), il mévient (il tourne mal), il m'ennuie, il m'apparaît, il me déplaît, il me souvient à côté de je me souviens.

Ce ne sont pas seulement les verbes transitifs, intransitifs et passifs qui s'emploient impersonnellement ; les verbes pronominaux, eux aussi, reçoivent cette forme : Il s'ensuit plusieurs conséquences, Il se trouve des gens, etc.

II. -- Parmi les impersonnels, ceux qui expriment des phénomènes naturels sont complets par eux-mêmes et n'ont pas besoin de déterminant pour achever la pensée : il pleut. Les autres, qui sont le plus souvent des verbes personnels employés impersonnellement, ont, en général, besoin d'un déterminant qui est un substantif régime direct, ou un infinitif, ou une proposition : Il faut quelqu'un ici ; Il me plaît d'agir ainsi ; Il me semble que vous vous trompez. Les premiers, eux aussi, peuvent être suivis d'un régime quand ils sont pris au figuré : Il pleut des balles.

En latin, ce régime des verbes impersonnels se mettait à l'accusatif ou à l'ablatif : Pluit sanguinem ou sanguine. De même, l'ancienne langue le mettait ordinairement au cas régime. Par suite, il faut voir un accusatif dans : Il pleut des balles ; Il est (= il y a) un Dieu. La forme établie ne permettait pas d'autre construction pour les sujets logiques des balles, un Dieu, que celle d'un régime direct grammatical.

Quant au régime désignant la personne, il est régulièrement au datif : Il me plaît ; Il lui convient ; etc.

IV. -- L'impersonnel se transforme en personnel de deux façons :

1º Ou bien le sujet logique devient le sujet grammatical : Les balles pleuvent.

2º Ou bien l'impersonnel devient un personnel factitif transitif ou intransitif : Notre homme tranche du roi des airs, pleut, vente, etc. Chateaubriand a dit : La neige neigeait sa lumière.

§ 680. -- Impersonnels AVOIR, ÊTRE, FALLOIR, FAIRE.

Certains verbes impersonnels demandent des remarques particulières.

Avoir. -- Le latin populaire disait déjà habet hominem (il y a un homme). L'ancien français dit de même, avec le sujet logique à l'accusatif, a home. Peu à peu se prit l'habitude d'introduire l'adverbe i, et au XIIe siècle i a est devenu il i a. Durant tout le moyen âge vivent côte à côte les trois constructions a, i a, il i a. Depuis la fin du XVIe siècle, la dernière a triomphé ; mais la première a subsisté dans l'adverbe piéça (= pièce a, il y a un peu de temps), encore usité au XVIe siècle, et dans naguère (= il n'y a guère) ; la deuxième s'est maintenue dans tant y a que.

Être. -- Ce verbe, à l'origine, ne s'est employé impersonnellement qu'avec des adjectifs comme bel, bon, droit, voir (vrai) ou quelques participes, et ces locutions s'employaient soit absolument, soit suivies de la conjonction que ou d'une proposition infinitive avec à. Ce n'est qu'au commencement du XIIe siècle que fut usité il est dans le sens de il y a : il est créature, il est un autre, etc. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, on a joint il est à des substantifs tels que heure, temps, midi, et on a formé des locutions où il est ne peut plus se traduire par il y a.

Enfin, entre le XIIe et le XIIIe siècle, il se produisit dans la syntaxe de la préposition de un changement profond (§ 703). Ce que nous rendons par La paix est une bonne chose se disait à l'origine Bonne chose est de paix, ou encore C'est bonne chose de paix ; de là, par analogie, un infinitif : Chose honteuse est de mentir, puis C'est honteux, il est honteux de mentir. C'était là une véritable extension de il est suivi d'un adjectif. Ce développement atteignit d'ailleurs les formes passives comme il est permis, il est défendu, etc., et en général tous les impersonnels qui sont suivis de de et d'un infinitif : il me tarde, il importe, il plaît de, etc.

Falloir. -- Ce verbe, employé d'abord exclusivement comme verbe personnel, n'a commencé à devenir impersonnel que dans la seconde moitié du XIIe siècle ; aujourd'hui, à part quelques exceptions, il n'est plus employé que comme tel. A l'origine, falloir, comme impersonnel, a encore son sens étymologique de faire défaut, manquer. C'est encore ce sens qu'il a dans il s'en faut beaucoup que, il s'en faut peu que, peu s'en faut.

De l'idée de manquer, on est passé à celle de " faire besoin ", au XIVe siècle, quand estovoir, il estuet, qui avait ce sens, eut disparu ; l'argent lui faut signifia non plus " l'argent lui manque ", mais " l'argent lui est nécessaire ". Toutefois, il faut, dans ce nouveau sens, ne fut d'abord employé qu'avec des substantifs ; c'est seulement à partir du XVe siècle que l'on put dire : il faut que je fasse ; il me faut partir.

Faire. -- Ce verbe a été de bonne heure employé impersonnellement, suivi d'un adjectif. Au XVIIe siècle, on disait couramment il fait dangereux, il fait beau, il fait sûr, etc., suivis d'un infinitif. Nous disons encore : Il fait cher vivre à Paris ; Il fait bon d'aller se promener.

§ 681. -- Verbes périphrastiques.

Le verbe périphrastique est une forme verbale qui substitue à un verbe dans toute sa conjugaison une périphrase formée d'un auxiliaire et d'un temps de ce verbe.

Il y a deux sortes de périphrases, suivant que le verbe est au participe (gérondif) ou à l'infinitif.

§ 682. -- Périphrase formée d'un auxiliaire et d'un participe ou gérondif.

Être. Cette périphrase était d'un usage courant en ancien et en moyen français, d'abord pour marquer une continuité d'action, puis plus tard simplement pour remplacer le verbe : ils sont assaillants ; vous leur serez aidants. Elle devint d'un emploi moins fréquent à partir du XVIe siècle ; au XVIIe siècle, elle est très rare. Aujourd'hui, elle n'est plus admise que lorsque le participe a la valeur d'un adjectif : il est vivant.

Aller. L'emploi de aller suivi d'un gérondif avec le sens d'un verbe simple a persisté jusqu'au XVIIe siècle : Son mal l'allait tourmentant ; Le malheur me va poursuivant. Depuis Vaugelas, cette périphrase n'est plus admise que lorsqu'on a à exprimer un mouvement auquel le mot aller peut proprement convenir : La rivière va serpentant.

Venir. De même qu'aller, venir était employé spécialement avec un verbe marquant le mouvement. Cette périphrase se retrouve encore dans les expressions quelque peu archaïques il vient, il s'en vient chantant.

Rendre avec un participe passé remplaçait assez souvent un verbe simple en moyen français et encore au XVIIe siècle : Elle rend vos desseins avortés. Aujourd'hui rendre ne s'emploie plus guère qu'avec un adjectif pour un verbe simple : rendre heureux, content, etc.

5º Rappelons enfin les diverses périphrases, sorties aujourd'hui de l'usage, des synonymes de être avec un participe passé, et qui étaient en usage au XVIIe siècle : La chose devient faite, vaut faite, s'en va faite, etc.

§ 683. -- Périphrase formée d'un auxiliaire et d'un infinitif.

Les périphrases dans lesquelles le verbe est à l'infinitif n'ont pas le même caractère que les précédentes ; elles sont rarement les équivalents de verbes simples, parce que l'auxiliaire y exprime une idée de modalité. Les principaux auxiliaires employés ainsi sont : aller, venir, faire, devoir.

Aller. La périphrase formée par ce verbe exprime au propre le mouvement physique pour faire ailleurs une action prochaine : Allez lui porter ce message. Ce n'est qu'au figuré qu'il exprime, abstraction faite de tout mouvement, le prochain accomplissement d'une action : Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin. De même s'en aller : Un de ses fils s'en va mourir. Toutefois aller suivi d'un infinitif a quelquefois, au XVIIe siècle, la valeur d'un verbe simple : On me croyait trop raisonnable pour m'aller souvenir. De même, et encore dans la langue actuelle, cette périphrase, accompagnée d'une négation, marque l'abstention : N'allez pas l'irriter par votre obstination.

Venir. Ce verbe suivi d'un infinitif pur marque proprement le but de l'action : Je suis venu vous voir. Suivi d'un infinitif prépositionnel, il marque le but de l'action dans venir pour, un passé très prochain dans venir de : Je suis venu pour vous voir ; Il vient de sortir. S'en venir de est employé aussi dans ce dernier sens.

Faire suivi d'un infinitif avait très fréquemment en ancien français la valeur d'un verbe simple : il fait tendre son arc était l'équivalent de il tend son arc.

Cette construction a disparu de la langue à partir du moyen français ; on ne s'est plus servi de faire avec un infinitif que pour exprimer l'idée factitive : faire acheter, faire croire, faire venir, etc.

Devoir suivi d'un infinitif indique plus ou moins nettement un futur obligatoire avec des nuances variées : nécessité absolue dans : Les hommes doivent mourir ; obligation morale dans : Les enfants doivent respecter leurs parents ; ordre atténué dans : On devrait planter des arbres le long de la route ; intention dans : Je dois aller demain à la campagne ; futur indéterminé dans : Il doit partir demain ; supposition dans : C'est lui qui doit avoir fait cela ; simple croyance dans : Il doit être incapable d'une mauvaise action ; vraisemblance dans : Ces choses-là ne doivent pas être rares.

5º Signalons enfin différentes périphrases, comme celles de vouloir marquant la volonté, le désir d'une action future dans : Je veux partir ; celle de pouvoir marquant une affirmation adoucie dans : Il peut être midi ; celle de être pour marquant encore au XVIIe siècle un futur possible ou probable : Je ne suis pas pour vous désavouer.

Voix passive.

§ 684. -- De la voix passive.

La voix passive exprime l'action en la présentant comme subie par le sujet et causée par l'objet. Elle est à étudier sous les cinq formes transitive, intransitive, pronominale, impersonnelle, périphrastique.

§ 685. -- Passif des verbes transitifs.

I. -- C'est dans la forme transitive que la voix passive se développe le plus complètement, comme le fait aussi la voix active. C'est bien là que le sujet subit l'action de l'objet qui la cause : Paul est frappé par Pierre. Les autres formes ne présenteront que des emplois spéciaux.

A la voix passive, les transitifs se divisent en deux classes, suivant qu'ils expriment une action momentanée, comme battre, frapper, manger, tuer, etc., ou une action plus ou moins durable, comme aimer, haïr, louer, etc.

De la transformation du passif latin dans le roman, c'est-à-dire de sa conjugaison périphrastique avec l'auxiliaire être et un participe passé exprimant un fait accompli, il est résulté une conséquence curieuse dont nous avons déjà parlé (§ 44). Les verbes de la première classe, quand le sujet de l'action n'est pas exprimé, ne peuvent désigner, ni au présent, ni à l'imparfait, ni au futur, l'action s'accomplissant, mais l'action accomplie. Le latin dit à l'actif : Petrus cædit Paulum (Pierre frappe Paul), et au passif : Paulus cæditur a Petro (Paul est frappé par Pierre). Cette dernière tournure est intraduisible en français ; on doit recourir à la tournure active transitive : On frappe Pierre, au lieu de Pierre est frappé. Il n'en est point de même pour les verbes exprimant une action plus ou moins durable : il est aimé, il est estimé, sont à la fois les synonymes exacts de on l'aime, on l'estime, et des passifs latins amatur, æstimatur. Le commencement déjà passé de l'action se confond avec l'action continuant.

Il suit de là que certains verbes de la première classe peuvent passer dans la seconde, lorsque l'on considère l'action comme habituelle : La Revue des Deux Mondes est lue par toute l'Europe. Ici, est lue répond exactement à on la lit, parce qu'il marque une action habituelle. Dans la phrase : Il veut surprendre l'ennemi, mais il est vaincu, est vaincu, au sens propre, exprime l'action accomplie ; mais dans ce vers de Corneille : Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement, est vaincu est le synonyme exact de on le vainc.

Une autre conséquence importante, qui découle de l'analyse précédente, c'est que le participe passé des verbes de la première classe peut cesser d'exprimer l'idée de l'action pour exprimer le résultat de l'action, et ainsi devenir un simple adjectif, tandis que les participes passés de la seconde classe, exprimant l'action prolongée, emportent toujours avec eux cette notion de l'action continuée, et ne peuvent devenir adjectifs. Dans le vers suivant : Du temple orné partout de festons magnifiques, orné signifie " qui a été une fois orné " : c'est un adjectif ; de même, composé dans : L'homme est composé d'un corps et d'une âme. Au contraire, aimée, estimée, exprimant toujours l'action, ne peuvent être adjectifs dans : Cette personne est aimée, estimée de tous.

II. -- A l'infinitif, le passif est quelquefois rendu par l'actif, dans les trois cas suivants :

1º Dans un infinitif prépositionnel régi par un adjectif. Là où le latin dit horribile dictu, mirabile visu, avec le supin passif, le roman dit horribile ad dicere, mirabile ad videre, d'où le français horrible à dire, admirable à voir, facile à lire, agréable à entendre, etc. C'est une tournure identique que l'on a dans vin prêt à boire, à tirer ; homme facile à tromper. Jusqu'au XVIIe siècle, on trouve aussi de avec un infinitif actif au sens passif : chose digne d'écrire, chose impossible de prendre.

2º Dans un infinitif prépositionnel non régi par un adjectif : être à plaindre, à désirer ; donner à boire, à manger ; il est fait à peindre ; je vous le laisse à faire ; cela donne à penser. Faire à croire a été transformé en faire accroire.

3º Spécialement après les verbes faire, laisser, ouïr (entendre), sentir, voir. Nous verrons (§ 702) par quel procédé délicat la langue arrive à distinguer pour l'infinitif le sens actif et le sens passif dans : je l'ai vu prendre (= être pris) et je lui ai vu prendre ce livre.

§ 686. -- Passif des verbes intransitifs.

Le passif se rencontre exceptionnellement dans les intransitifs : Vous serez obéi ; Vous serez pardonné ; Cette œuvre a été vécue ; Votre santé fut bue (Mme de Sévigné) ; Ce tableau est réussi.

§ 687. -- Passif des verbes pronominaux.

Les pronominaux ne s'emploient pas à la forme passive, mais peuvent avoir le sens passif. Nous avons vu (§ 685) qu'en français les verbes exprimant des actes momentanés ne peuvent, au passif, traduire les temps simples disparus du passif latin. La langue a alors recours, pour exprimer le présent passif, soit à la forme indéfinie : on dit, on dira, soit à la forme pronominale : ces livres se vendent, se vendaient, se vendront.

Toutefois cette construction ne date que du moyen français. Jusqu'au XVIIe siècle, le pronominal a pu être suivi d'un complément exprimant la cause de l'action : Tout se fit par les prêtres ; Ses desseins s'affermirent par l'éloignement de la cour. La langue actuelle préfère le passif quand le verbe est suivi d'un complément de cette nature : Tout fut fait par les prêtres.

§ 688. -- Passif des verbes impersonnels.

L'impersonnel passif est surtout employé avec des verbes transitifs ou intransitifs dans les constructions qui, à la voix active, auraient pour sujet on : Il a été mal parlé de vous ; Il a été rapporté certaines choses sur votre compte. Cette tournure, d'un usage général au XVIe siècle et au XVIIe, tend à vieillir.

Nous venons de voir (§ 687) que le réfléchi s'emploie avec la signification d'un passif ; il s'emploie de même comme passif impersonnel : Il se trouve qu'il a raison ; Il se raconte des choses extraordinaires sur votre compte.

§ 689. -- Passif des verbes périphrastiques.

Le passif paraît dans ces verbes quand le participe qui se joint à l'auxiliaire est le participe passé. Ce cas est rare d'ailleurs dans la langue actuelle ; il était plus fréquent dans l'ancienne langue, par exemple avec le verbe aller : La chose s'en va faite, ou avec le verbe tourner : La chose tourne finie. La langue populaire dit encore : La messe s'en va dite.

II. -- Nombre et personnes.

§ 690. -- Du nombre.

Le verbe s'accorde en nombre avec son sujet. L'usage, sur ce point, n'a pas varié dans tout le cours de la langue. Toutefois l'emploi du nombre donne lieu à quelques observations.

I. -- Quand le sujet est un nom collectif, l'ancienne langue, fidèle à la tradition latine, employait aussi bien le pluriel que le singulier. Nous n'avons conservé un souvenir de cet usage qu'avec les collectifs partitifs. Les uns, comme la plupart, le plus grand nombre de, une infinité de, beaucoup, réclament toujours le pluriel ; mais on dit : La foule des affaires l'accable ; Une foule de gens vous diront. Ici l'on emploie le singulier si la pensée s'arrête sur le collectif, le pluriel si la pensée s'arrête sur le complément du collectif. De même le peu de réclame le singulier dans le sens de " le manque de ", le pluriel dans le sens de " une petite quantité ". Ces distinctions étaient inconnues encore au XVIIe siècle, où l'on employait le plus généralement le pluriel.

II. -- L'ancienne langue n'hésitait pas à mettre le verbe au singulier dans les phrases où un régit un partitif pluriel suivi d'une proposition relative : Il est un de ceux qui a le mieux réussi : elle réglait l'accord d'après un et non d'après l'antécédent pluriel de qui. Depuis le XVIIIe siècle, il y a tendance à régler l'accord d'après l'antécédent ; mais cet accord n'est pas établi d'une façon définitive.

III. -- Le sujet, quoique au pluriel, peut être envisagé quelquefois par celui qui parle comme une unité ; de là des phrases comme : Cinquante mille francs est une grosse somme, où toutefois, en général, l'on atténue aujourd'hui l'emploi du singulier par l'introduction du démonstratif ce, comme sujet grammatical devant est.

IV. -- Plusieurs sujets au singulier veulent le verbe au pluriel dans la langue moderne, sauf lorsque les sujets, n'étant pas réunis par la conjonction et, forment gradation ou synonymie. Cette exception est un reste de l'ancien usage qui, fidèle à la tradition latine, faisait accorder le verbe avec le premier des sujets s'ils étaient postposés, avec le dernier s'ils étaient préposés.

V. -- Il y a encore exception dans la langue actuelle, lorsque les sujets sont unis par ou et ni. Le verbe se met au singulier si l'on considère séparément l'action exercée par chaque sujet. De même avec l'un et l'autre, ni l'un ni l'autre. L'un et l'autre, au contraire, réclame toujours le singulier. Ce sont là distinctions qui ne datent que du XVIIIe siècle.

VI. -- Un cas particulier du nombre dans les verbes est celui que présentent les phrases telles que Il vient trois personnes. A première vue on pourrait croire que le singulier est dû ici à la présence de l'impersonnel il. Mais l'ancien français n'employait guère ce pronom et n'en mettait pas moins le verbe au singulier, comme dans ce vers de la Fontaine : De tous côtés lui vient des donneurs de recettes, et dans : Sera-ce vos amis qui vous défendront ? Celui qui parle, plaçant le verbe avant le sujet, n'a pas encore assez présente à l'esprit l'idée de pluralité qu'exprime le sujet pour la marquer par la forme verbale ; de là l'emploi du singulier.

VII. -- Reste à expliquer l'accord contradictoire dans c'est moi, c'est nous, ce sont eux. En ancien français, la personne et le nombre du verbe se réglaient sur le sujet logique plutôt que sur le sujet grammatical ; l'on disait : ce suis je, c'es tu, c'est il, ce sommes nous, c'êtes vous, ce sont ils. A côté de cet accord qui persista jusqu'au XVIe siècle, il en existait un autre où ce était considéré comme sujet, et le substantif comme attribut : c'est moi, c'est nous, c'est eux. Par une inconséquence inexplicable, c'est nous, c'est vous, ont remplacé ce sommes nous, c'estes vous ; mais c'est eux n'a pas remplacé ce sont eux, sauf dans la langue populaire. Il a subsisté lorsqu'il est suivi de deux sujets dont le second seul est au pluriel : C'est la gloire et les plaisirs qu'il a en vue ; ou pour la désignation des heures : C'est dix heures qui sonnent. Toutefois, cette règle de l'emploi de ce sont eux dans la plupart des cas au lieu de c'est eux, inconnue des XVIIe et XVIIIe siècles, a de la peine à s'imposer, et beaucoup d'écrivains, et des meilleurs, n'hésitent point à mettre c'est devant un substantif pluriel.

§ 691. -- Des personnes.

Dans la langue actuelle, il est de règle que le verbe des propositions relatives se mette à la même personne que l'antécédent du relatif : c'est moi qui ai, c'est toi qui as, etc. Pourtant, lorsque l'antécédent est suivi d'un déterminatif ou d'un attribut, la personne du verbe peut se régler aussi bien d'après ce déterminatif ou cet attribut : Vous êtes les seuls qui vous plaigniez ou qui se plaignent. Jusqu'au XVIIIe siècle, au contraire, la liberté d'accord existait pour tous les cas, que l'antécédent fût seul ou suivi d'un déterminatif ou d'un attribut. Et même, s'il y avait plusieurs sujets de différentes personnes, parmi lesquels se trouvait un pronom de la 1re ou de la 2e personne, le verbe se mettait à la 3e ; on disait : Un procès que ni moi ni mes juges n'ont jamais entendu. La langue actuelle règle ici l'accord d'après le pronom de la 1re ou de la 2e personne.

III. -- Modes et temps.

§ 692. -- Mode indicatif.

L'indicatif est le mode de la réalité. Il exprime soit un fait, soit un jugement, sous forme positive ou interrogative dans les divers moments de la durée, présent, passé, futur, que la proposition soit simple ou subordonnée. Nous verrons (§ 697) les cas où, dans la proposition subordonnée, il est remplacé par le subjonctif.

§ 693. -- Temps présent de l'indicatif.

Le présent exprime l'action comme se faisant au moment où l'on parle : Le voici qui vient ; Vous écrivez.

Par extension, le présent peut exprimer le passé lorsqu'on veut rendre l'action d'une façon plus vive ; c'est ce qu'on appelle le présent historique : On cherche Vatel, on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, etc. A cet emploi se rattache l'intercalation, dans un discours direct relatant des faits passés et ayant lieu dans le passé, de certains verbes déclaratifs au présent, comme dit-il, fait-il, ajoute-t-il, ou de locutions comme peut-être, naguère, voilà, qui renferment un présent dont la signification s'est effacée avec le temps ; de même encore les constructions qu'est-ce que, c'est que, qui sait, n'est-ce pas, n'importe, et enfin c'est dans : C'est lui qui a fait cela.

Le présent s'emploie encore pour exprimer une vérité générale : L'homme propose, et Dieu dispose, ou une action, un état habituel : Je lis tous les jours ; Ils se rencontrèrent près de la ville qu'on appelle Césarée.

Le présent peut enfin exprimer un futur très prochain ou considéré comme tel : Mon frère part la semaine prochaine ; Quand partez-vous ?

§ 694. -- Temps passés de l'indicatif.

Le passé est exprimé par plusieurs temps, parce que l'action passée peut être considérée dans divers moments de la durée, soit en elle-même, soit par rapport à une autre action qui est antérieure ou postérieure à la première. Le latin connaissait un imparfait, un parfait et un plus-que-parfait, trois temps pour rendre les rapports du passé. Le français a ajouté un parfait indéfini et un parfait antérieur.

Imparfait. -- L'imparfait exprime qu'une action a lieu en même temps qu'une autre action passée : Il jouait pendant que j'écrivais. La seconde action peut être sous-entendue : C'était par une belle journée de printemps.

Par extension, il est employé aussi dans le style narratif pour exprimer la fréquence ou l'habitude d'une action : Il faisait une promenade tous les matins.

Un emploi particulier de l'imparfait au XVIIe siècle lui donnait avec les verbes devoir, falloir et pouvoir la valeur d'un conditionnel : c'est ainsi que la Bruyère a écrit : Maint est un mot qu'on ne devait (= aurait dû) jamais abandonner. Nous verrons (§ 696) l'imparfait avec le sens du conditionnel après si dans je partirais si je pouvais.

Parfait défini et parfait indéfini. -- Le parfait défini exprime le parfait absolu ; il présente l'action comme commençant, se poursuivant, s'achevant dans un moment du passé sans aucun rapport avec le moment présent : J'écrivis hier matin. Le parfait indéfini, au contraire, exprime une action passée par rapport au moment présent, et dont les conséquences durent au moment où l'on parle : J'ai mangé, j'ai fini, c'est-à-dire je suis dans l'état d'une personne qui a mangé, qui a fini.

Telle est la théorie de ces deux temps. La pratique est loin d'y répondre dans la langue actuelle. Déjà, dans l'ancienne langue, la distinction était loin d'être nettement marquée entre ces deux temps. Le parfait défini y était beaucoup plus employé que le parfait indéfini et représentait non seulement le passé absolu, mais aussi le passé en rapport avec le présent. Ce n'est guère qu'au XVIe siècle que l'on chercha à régulariser l'emploi de l'un et de l'autre temps. Les grammairiens de l'époque imaginèrent une règle bizarre de vingt-quatre heures : il fallait qu'il y eût au moins l'intervalle d'une nuit entre le moment où l'on parle et le passé dont il s'agit pour avoir le droit d'employer le parfait défini. Cette règle n'a pas empêché ce temps, d'un emploi si général et si étendu en ancien français, de perdre de plus en plus du terrain, au profit du parfait indéfini. Il a disparu complètement de la langue parlée et n'a plus qu'une valeur littéraire qu'il est peut-être destiné à perdre dans un bref délai.

Plus-que-parfait et parfait antérieur. -- Le plus-que-parfait exprime une action qui est complètement passée par rapport à une autre également passée : Il avait dîné quand je suis venu. Si, au contraire, l'action est considérée comme finissant par rapport à une autre action passée, on emploie le parfait antérieur : Quand j'eus dîné, je partis. Cette distinction un peu subtile était, elle aussi, presque inconnue jusqu'au XIIIe siècle ; la fonction particulière du parfait antérieur n'était pas encore suffisamment établie ; on voit le parfait antérieur employé sans cesse à la place du plus-que-parfait. De plus, ces deux temps remplaçaient le parfait défini et même l'imparfait.

§ 695. -- Temps futurs de l'indicatif.

Le futur simple exprime l'action dans un temps à venir : J'écrirai demain. Pour le rapport de deux actions futures, si la première est postérieure à la seconde, elle s'exprime tant bien que mal par une périphrase : J'aurai à écrire quand il viendra. Quand elle est contemporaine à la seconde, elle s'exprime par le futur simple : J'écrirai quand il viendra. Il n'y a donc point là de temps spécial comme pour le passé. Si la première est antérieure à la seconde, elle s'exprime par le futur dit antérieur : J'aurai écrit quand il viendra.

L'une des deux actions peut n'être pas exprimée : J'aurai peu suivi (s.-ent. quand on parlait) ; Vous aurez oublié votre argent (s.-ent. quand vous êtes parti). Mais, le plus souvent, l'ellipse est si forte, que le futur antérieur en arrive à être une simple affirmation adoucie : Il aura manqué le train.

§ 696. -- Conditionnel.

Nous avons vu (§ 607) que le conditionnel avait en français une double valeur, celle de temps et celle de mode. En qualité de mode, il se place généralement dans la proposition principale d'une phrase dont la proposition dépendante marque la condition et commence par si : Il partirait s'il avait de l'argent. Toutefois la proposition commençant par si peut être remplacée par une proposition coordonnée ou par un simple complément circonstanciel : Ne dites rien, il vous tuerait ; A vous entendre, on croirait. Et même la condition peut n'être pas exprimée : Je voudrais être écouté (si c'était possible). Cette dernière construction a pu amener peu à peu l'effacement de l'idée conditionnelle enfermée dans le mode : Oserais-je l'avouer ? Nieriez-vous le fait ? On dirait que vous êtes malade. Enfin il arrive à n'être qu'une affirmation adoucie dans : Je voudrais dire un mot ; Il se pourrait qu'il vînt.

Le verbe de la proposition commençant par si se met actuellement à l'imparfait de l'indicatif : Je partirais si je pouvais. L'imparfait n'a plus ici le sens que nous lui avons vu (§ 694, 1º) ; il désigne une action présente ou future conditionnelle : Je partirais aujourd'hui si je pouvais, mais je ne le puis pas ; Je partirais demain si je pouvais, mais je ne le pourrai pas. L'ancienne langue disait aussi bien Je partirais si je pusse et Je partirais si je pourrais. Un souvenir de cette diversité de construction s'est maintenu au conditionnel passé : Je serais parti aujourd'hui si je l'eusse pu, à côté de si je l'avais pu.

Considéré comme temps, le conditionnel ne s'emploie en français moderne que dans les propositions dépendantes : Je croyais qu'il viendrait, qu'il serait venu, ou dans des propositions en apparence indépendantes et dont la principale est sous-entendue : Perrette rêvait tout haut : elle vendrait son lait, achèterait des poules. Notons aussi que le conditionnel, comme temps, peut être remplacé par l'imparfait de devoir et un infinitif : Elle devait vendre son lait, acheter des poules.

§ 697. -- Mode subjonctif.

Le subjonctif est le mode de la possibilité. Comme son nom l'indique, il est essentiellement le mode de la proposition dépendante.

On le rencontre toutefois dans la proposition simple :

1º Avec la valeur d'impératif : Qu'il parte ; Qu'il vienne ; et encore, comme dans l'ancienne langue, sans la conjonction que : Sauve qui peut ; Qui m'aime me suive.

2º A la 3e personne pour marquer une concession ; et, dans ce cas, la langue moderne a conservé l'ellipse de la conjonction que : Aille qui voudra ; Advienne que pourra ; Vous le voulez, soit ; etc.

3º A la première personne, pour marquer une affirmation adoucie, dans quelques locutions consacrées : Il n'est pas venu, que je sache ; Je ne sache rien de si beau.

4º Avec la valeur d'un optatif pour marquer un désir, un souhait, au présent, à l'imparfait et au plus-que-parfait : jusqu'au XVIIe siècle, on l'employait ainsi à toutes les personnes et sans la conjonction que : Je meure si je vous comprends ! Nous préservent les Cieux d'un si funeste présent ! La langue actuelle ne se sert plus du subjonctif comme optatif à la 1re et à la 2e pers. qu'avec le verbe pouvoir : puissé-je, puisses-tu, etc. A la 3e pers., la conjonction que est exigée, si ce n'est dans les anciennes locutions : Dieu vous garde ! Dieu me soit en aide ! Fasse le Ciel ! Vive la France !

A l'imparfait et au plus-que-parfait, le subjonctif a la valeur d'un optatif, surtout dans les phrases exclamatives : Plût à Dieu, etc.

Pour l'emploi du subjonctif dans la proposition subordonnée, il faut distinguer les propositions substantives, adjectives et adverbiales.

I. Propositions substantives. -- On peut avoir affaire dans la proposition principale à un verbe de croyance, de volonté ou de sentiment.

1º Verbes de croyance. Ces verbes exigent ordinairement après eux l'indicatif. Toutefois, s'il y a doute ou incertitude, le second verbe se met au subjonctif : J'admets qu'il vienne ; Je veux bien qu'il ait tort. C'est pour cela que, jusqu'au XVIIe siècle, un certain nombre de verbes de croyance, construits aujourd'hui régulièrement avec l'indicatif, se construisaient volontiers avec le subjonctif : dire, estimer, penser, soupçonner, etc. L'emploi de l'indicatif ou du subjonctif, dans l'ancienne langue, dépendait de la nuance de la pensée.

Quand la proposition principale est négative, on emploie l'indicatif s'il n'y a aucun doute sur la réalité de l'action : Il ne sait pas que je suis son ami ; le subjonctif s'il y a doute : Je ne crois pas qu'il vienne. Si le verbe principal est négatif par lui-même, comme douter, disconvenir, désespérer, etc., le subjonctif est ordinairement exigé. Toutefois ignorer veut l'un ou l'autre mode suivant le sens ; ne pas ignorer veut l'indicatif. Il y a donc des hésitations qui viennent de ce que la pensée, présentée comme douteuse dans le premier membre de la proposition, prend ou ne prend pas un caractère de réalité.

Quand la proposition principale est interrogative ou conditionnelle, le mode régi dépend du sens : Sais-tu bien que l'affaire réussit ? Croyez-vous que l'affaire aille bien ? Si vous croyez que je puisse vous être utile ; Si vous croyez que je puis vous être utile.

2º Verbes de volonté. Ces verbes, tels que aimer, désirer, exiger, prier, vouloir, etc., veulent le subjonctif, attendu que la réalisation du désir exprimé est plus ou moins incertaine.

A ces verbes il faut joindre certains verbes de croyance, comme crier, dire, écrire,etc., qui, par ellipse, peuvent prendre le sens de vouloir et qui, alors, sont suivis du subjonctif : Dites-lui qu'il vienne. Par suite, un même verbe peut être suivi et de l'indicatif et du subjonctif : Dites-lui que je suis là et qu'il vienne le plus tôt possible.

3º Verbes de sentiment. Avec ces verbes qui expriment un mouvement de l'âme, étonnement ou surprise, comme s'étonner, être surpris ; joie ou douleur, comme s'affliger, se plaindre, regretter, être content, se réjouir, etc., la langue actuelle emploie le subjonctif alors même qu'il y a certitude : Je regrette que cela soit arrivé L'indicatif apparaît seulement lorsque la conjonction que est remplacée par de ce que : Il se plaint de ce que vous le négligez. Jusqu'au XVIIe siècle, l'indicatif pouvait être employé.

Il reste quelques mots à dire sur le mode qui suit les verbes impersonnels. Ceux qui marquent la certitude ou la vraisemblance gouvernent tantôt l'indicatif, tantôt le subjonctif, suivant la syntaxe des verbes de croyance : Il paraît, il arrive, il résulte, il est vrai qu'il a raison ; Il n'est pas sûr, il n'est pas vrai qu'il ait raison. Avec il semble, on dit, suivant le sens : Il me semble qu'il a raison ; Il me semble qu'il ait raison. Quant aux verbes impersonnels qui expriment une possibilité, ils gouvernent toujours le subjonctif : Il est possible, il est douteux qu'il vienne. Il en est de même pour ceux qui expriment une nécessité : Il faut, il est nécessaire qu'il vienne. Ici encore, la syntaxe n'est rigoureuse que depuis le XVIIe siècle ; jusque-là, l'usage était plus libre.

II. Propositions adjectives. -- La proposition adjective peut être explicative (Chacun a son défaut, où toujours il revient) ou déterminative (L'élève qui travaille fera des progrès). Nous n'avons pas à nous occuper de la première, dont naturellement le verbe est toujours à l'indicatif.

Dans la proposition déterminative, au contraire, qui détermine ou restreint la signification du sujet auquel elle se rapporte, le verbe est au subjonctif :

1º Lorsque le relatif indique un but, une conséquence : Montrez-moi un chemin qui conduise à la vérité.

2º Quand l'action est présentée comme incertaine ou probable, ce qui a lieu après une principale négative de forme ou de sens ou après une principale interrogative, conjonctive ou conditionnelle : Cela ne me dit rien qui vaille ; Trouvez quelqu'un qui sache mieux ; Qu'y a-t-il qui vous fasse peur ?

3º Quand la proposition déterminative dépend des adjectifs seul, unique, premier, dernier, à moins que la proposition subordonnée n'exprime une réalité absolue : C'est le meilleur des hommes qu'on puisse trouver ; mais : Achetez les meilleurs vins que vous trouverez.

III. Propositions adverbiales. -- La proposition adverbiale peut être locative, temporelle, causale, finale, conditionnelle, concessive, consécutive, comparative.

1º Dans les propositions locatives, le mode est invariablement l'indicatif : Allez où vous voudrez.

2º Pour les propositions temporelles, les conjonctions qui les amènent sont de deux sortes : celles qui expriment un fait certain, comme lorsque, quand, comme, aussi longtemps que, tant que, après que, etc., gouvernent l'indicatif. Celles, au contraire, qui expriment un fait plus ou moins certain, comme jusqu'à ce que, avant que, veulent le subjonctif. Jusqu'à ce que se rencontre toutefois en ancien français avec l'indicatif.

3º Les propositions causales se construisent avec l'indicatif, à moins qu'elles ne soient introduites par non que, ce n'est pas que.

4º Pour les propositions finales, le but à atteindre qu'elles indiquent étant plus ou moins incertain, le mode est le subjonctif.

5º Les propositions conditionnelles sont généralement introduites par la conjonction si, qui est toujours suivie de l'indicatif si le verbe exprime un fait non douteux : Je serai content si vous restez ; Avertissez-moi s'il vient. Mais s'il y a deux propositions au lieu d'une après si, et que la seconde soit amenée par que, le mode de celle-ci est le subjonctif : S'il venait et qu'il vous dît.

Pour les phrases où le fait est présenté comme douteux, la question est plus complexe. Le français actuel présente pour ces phrases quatre combinaisons : si j'avais, je donnerais ; si j'avais eu, j'aurais donné ; si j'eusse eu, j'eusse donné ; si je bougeais, on me tuait. Pour la première, qui ne s'est introduite qu'au XIIe siècle, l'ancien français pouvait dire si j'eusse, je donnasse, ou si j'eusse, je donnerais. Cette seconde construction a persisté jusque dans la première moitié du XVIIe siècle. Il y en avait même une troisième, employée encore par Molière : si j'avais, je donnerais.

La seconde combinaison, bien qu'existant en ancien français, ne s'est guère développée qu'après le XIVe siècle, ainsi que la troisième. Au lieu de si j'avais eu, j'aurais donné, et de si j'eusse eu, j'eusse donné, la langue avait recours à diverses constructions qu'il est inutile d'énumérer ici. Contentons-nous de citer cette phrase de Pascal avec le conditionnel passé après si au lieu du plus-que-parfait : S'ils auraient aimé les promesses spirituelles,... leur témoignage n'eût pas eu de force.

La quatrième combinaison : si je bougeais, on me tuait, est identique pour le sens aux deux précédentes ; elle équivaut à si j'avais bougé, on m'aurait tué, ou à si j'eusse bougé, on m'eût tué.

6º Les propositions concessives peuvent être marquées par des conjonctions, et celles-ci, à l'exception de quand et de quand même, qui se construisent avec le conditionnel, veulent le subjonctif : Bien que tu veuilles. Toutefois il n'est pas rare de trouver l'indicatif au XVIIe siècle, avec quoique, bien que, encore que, malgré que, quand il s'agit d'un fait certain.

La concession peut être aussi marquée par qui que, quoi que, suivis d'un verbe ; tout que, quelque que accompagnés d'un substantif ou d'un adjectif, si... que, pour... que, tant... que accompagnés d'un adjectif ou d'un adverbe. Sauf tout... que, ces locutions concessives gouvernent le subjonctif : Quoi que vous entrepreniez ; Pour sage qu'il soit ; etc. ; mais Tout sage qu'il est.

7º Dans les propositions consécutives, le mode est l'indicatif si la conséquence est dans le passé : Il a reçu tant de coups qu'il est mort ; le subjonctif si la conséquence est dans l'avenir : Faites en sorte que l'on ne vous voie pas.

8º Dans les propositions comparatives, le mode est l'indicatif, sauf après pour peu que, si peu que

§ 698. -- Temps présents et passés du subjonctif.

Le subjonctif a quatre temps : le présent, l'imparfait, le parfait et le plus-que-parfait.

Le subjonctif étant le mode de la possibilité et, par suite, renfermant une idée de futur, on ne doit pas être étonné qu'il y ait une correspondance dans les propositions subordonnées entre ses temps et ceux du futur et du conditionnel. Comparez : Je suis sûr qu'il viendra, qu'il sera venu ; Je crains qu'il ne vienne, qu'il ne soit venu ; -- J'étais sûr qu'il viendrait, qu'il serait venu ; Je craignais qu'il ne vînt, qu'il ne fût venu. Grâce à cette correspondance des temps du subjonctif avec ceux du futur et du conditionnel, nous comprenons comment, au XVIIe siècle, on pouvait dire : Souffrez que je vous dise que cette passion dût être refroidie ; On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère. Ces phrases cessent de paraître incorrectes si l'on remplace dise et craint par d'autres verbes : Je prétends que cette passion devrait être refroidie ; On croit qu'il essuierait les larmes de sa mère.

Notons toutefois que, dans la langue actuelle, cette correspondance entre les temps des deux modes a reçu une profonde atteinte. L'imparfait et le plus-que-parfait du subjonctif des propositions subordonnées ont disparu presque complètement de la langue parlée et tendent à disparaître dans la langue écrite. Encore quelques années, et le présent et le parfait du subjonctif seuls correspondront aux temps du futur et du conditionnel.

Dans les propositions indépendantes, l'imparfait du subjonctif a gardé son ancienne valeur de conditionnel, comme en latin et en ancien français, lorsque le sujet est placé après : Dussé-je y perdre la vie ! Le voulût-il, je n'accepterais pas.

§ 699. -- Mode impératif.

L'impératif est le mode de la nécessité ; il indique une chose commandée ou souhaitée ; c'est le ton de la voix qui détermine dans lequel de ces deux sens doit être pris ce mode : Faites ceci, je l'exige ; Faites ceci, je vous en prie.

L'impératif est quelquefois remplacé par l'infinitif : Prendre tant de grammes de cette potion ; Ne point faire telle chose. L'ancien français employait, lui aussi, l'infinitif au sens d'un impératif, mais seulement d'un impératif négatif, et à condition que l'ordre s'adressât à une seule personne. Le français moderne, au contraire, remplace par l'infinitif aussi bien l'impératif positif que l'impératif négatif, et l'ordre s'adresse à plusieurs personnes, a un caractère indéfini : Prendre tant de grammes est l'équivalent de qu'on prenne, etc. Il n'y a donc aucun rapport à établir entre les deux constructions.

L'impératif est enfin remplacé par le futur pour marquer le commandement absolu : Vendredi chair ne mangeras. Cet emploi était connu de l'ancien français.

§ 700. -- Mode infinitif.

L'infinitif est le substantif verbal. Voilà pourquoi l'ancien français l'employait comme substantif avec l'article (§ 49). Voilà pourquoi nous l'employons encore avec valeur substantive comme sujet, attribut et régime direct : Mentir est une honte ; Souffler n'est pas jouer ; J'aime mieux travailler.

§ 701. -- Temps de l'infinitif.

L'infinitif a deux temps : le présent et le parfait.

Au présent, il correspond au présent et à l'imparfait de l'indicatif, au futur et au conditionnel présent : Il croit voir = qu'il voit ; Il croyait voir = qu'il voyait ; Il espère venir = qu'il viendra ; Il espérait venir = qu'il viendrait.

Au parfait, il correspond au parfait et au plus-que-parfait de l'indicatif, au futur antérieur et au conditionnel passé : Il croit avoir vu = qu'il a vu ; Il croyait avoir vu = qu'il avait vu ; Il espère être arrivé = qu'il sera arrivé ; Il espérait être arrivé = qu'il serait arrivé.

§ 702. -- Infinitif pur.

L'infinitif pur se présente après les verbes de croyance comme croire, s'imaginer, savoir, etc., après quelques verbes de sentiment comme aimer mieux, préférer, désirer ; après les verbes de mouvement aller, être (au sens d'aller), courir, accourir ; après quelques auxiliaires comme aller, devoir, pouvoir, vouloir ; après d'autres verbes encore tels que oser, laisser, manquer, faillir ; enfin après les prépositions voici, voilà.

Quel que soit le nombre de ces verbes, il est moins considérable que celui qui existait en ancien français et même encore au XVIIe siècle : comme nous le verrons § 703, la tendance de la langue a été de faire annoncer l'infinitif après un verbe par de.

Il faut séparer de l'emploi de l'infinitif après les verbes précités celui qu'il a après les verbes entendre, faire, laisser, sentir, voir, où le nom ou pronom qui accompagne l'infinitif est son sujet. Nous étudierons cet emploi § 704.

§ 703. -- Infinitif prépositionnel.

L'infinitif s'emploie avec diverses prépositions qui tantôt lui laissent la valeur du simple infinitif, tantôt lui donnent des valeurs diverses.

De. -- Le développement donné par la langue à de a eu pour résultat de faire de cette préposition une sorte de signe de l'infinitif. Dans bien des cas, elle n'a d'autre fonction que de l'annoncer. De garde sa valeur quand l'infinitif est le complément d'un substantif ou d'un adjectif : le désir de vaincre, désireux de vaincre ; quand le verbe ou l'adverbe qui précède régit la préposition de : accuser quelqu'un d'un crime, d'avoir commis un crime ; loin, près du départ, loin, près de partir.

Mais il semble n'avoir aucune signification dans : 1º Il est honteux de mentir ;Il aime mieux travailler que de sortir ;Il lui demande de venir ;Et grenouilles de se plaindre ; De dire s'il eut tort ou raison, je ne sais. Dans ces cinq cas, la préposition de annonce l'infinitif ; elle a un emploi analogue à celui que présente la préposition anglaise to, mais plus richement développé.

D'où vient cet usage ? La vieille langue nous l'expliquera. Là où nous disons : La paix est une belle chose, Le mensonge est une chose honteuse, l'ancien français disait : Bonne chose est de paix, Chose honteuse est de mensonge, c'est-à-dire : Bonne chose vient de paix, Chose honteuse vient de mensonge. Le substantif pouvant être remplacé par l'infinitif, l'ancienne langue disait donc : Chose honteuse est de mentir, Honte est de mentir ; et, en accompagnant le verbe être de l'attribut pléonastique ce : C'est honte de mentir. Sous cette dernière forme, le sens de de s'est affaibli, et l'on a vu dans cette tournure une construction nouvelle ; ce a été bien vite remplacé par il : Il est honteux de mentir.

C'est ainsi que la préposition de, perdant toute valeur étymologique, ne fait plus qu'annoncer l'infinitif. De là cette extension que nous remarquons dans les exemples précédemment cités : Il aime mieux travailler que de sortir ; Il fait plus que d'obéir. Ici l'on peut encore employer l'infinitif pur : Il aime mieux travailler que sortir.

Dans Il lui demande de venir, venir est le régime direct de demande : comparez Il lui demande un service ; la préposition de sert simplement à adoucir la rencontre des deux verbes. Dans la phrase Il le prie de venir, faite sur le modèle de Il lui demande de venir, la langue arrive à construire un verbe transitif avec deux accusatifs.

Dans Et grenouilles de se plaindre (la f. Fab. iii, 4), on a la construction appelée infinitif de narration. On l'explique généralement en supposant une ellipse : " Grenouilles entreprennent de... " : explication fausse, car aucune ellipse ne rendrait un compte satisfaisant de la tournure. En fait, cette construction vient du latin, qui emploie de même façon l'infinitif pur de narration, et la préposition de n'a d'autre fonction que d'amener l'infinitif.

Pour De dire s'il eut tort ou raison, je ne sais, la construction directe montre bien que de ne fait qu'annoncer l'infinitif : Je ne sais dire s'il eut tort ou raison.

A. -- La préposition à s'emploie devant l'infinitif après les verbes marquant une tendance, un but : encourager, exhorter, inciter. D'ordinaire, la construction avec l'infinitif est la même qu'avec les substantifs : contribuer à la réussite d'une affaire, contribuer à faire réussir une affaire.

L'ancienne langue faisait de à un emploi beaucoup plus étendu. Devant l'usage grandissant de la préposition de, la préposition à se restreignit à l'expression de plus en plus nette de l'idée de tendance. Au XVIIe siècle, on discute sur l'emploi de l'une ou de l'autre préposition, et les grammairiens se perdent au milieu de distinctions sans nombre. Il est impossible d'indiquer ici toutes les variations de l'usage sur ce point depuis le XVIIe siècle. On dit ou on a dit indifféremment : commencer, continuer, demander, essayer à faire et de faire ; s'efforcer, s'engager, s'occuper à faire et de faire. Les verbes contraindre, forcer, obliger, sont remarquables en ce qu'à l'actif ils sont suivis de à : forcer, obliger, contraindre à..., et au passif sont suivis de de : Il est forcé, contraint, obligé de...

La préposition à marque d'autres rapports : le moyen, l'instrument : se battre à l'épée ; travailler à la machine ; un moulin à vent. On trouve aussi à suivi de l'infinitif, avec la même signification : On croirait, à vous entendre, que vous êtes seul maître ici ; A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Signalons enfin la construction spéciale où l'infinitif précédé de à forme un attribut ayant la valeur d'un participe futur passif : C'est à craindre. Il est à croire. Ce n'est pas à dédaigner. C'est un procès à ne jamais finir. Ici, comme nous l'avons vu (§ 685, II), l'actif cache un passif. L'infinitif peut, d'ailleurs, être le régime d'un adjectif au sens actif : Je suis prêt à vous entendre ; C'est un homme facile à tromper ; ou de certains verbes : Il y a tout à espérer ; Je vous le laisse à faire ; Ce que j'ai à faire ; Cela donne fort à penser.

Après. -- Après, en ancien et en moyen français, se construisait avec l'infinitif présent ou passé : après écrire, après avoir écrit. Aujourd'hui le présent ne subsiste plus que dans quelques locutions : après boire, après dîner ; l'usage courant réclame le passé.

Par s'employait couramment au XVIIe siècle devant un infinitif : rendre son voyage inutile par être trop court, et ne s'est maintenu qu'après commencer et finir : Il commence par dire ; Il finit par avouer.

Pour devant l'infinitif a deux significations : il exprime le but et la cause.

Exprimant le but, il indique un futur. Sur ce point, la langue n'a pas varié dans l'emploi de pour, qui, dans ce sens, peut être remplacé par afin de : Il travaille pour réussir, afin de réussir. Dans la locution Quand il fut pour partir, pour et l'infinitif équivalent à un véritable participe futur actif.

Exprimant la cause, il n'est plus guère employé qu'avec l'infinitif passé : Il est puni pour avoir désobéi. Au XVIIe siècle, au contraire, il pouvait être suivi de l'infinitif présent : Ne méprisez point un homme pour avoir des parents pauvres ; Pour être dévot, je n'en suis pas moins un homme.

Citons encore sans, entre, jusqu'à, se construisant avec l'infinitif.

§ 704. -- Proposition infinitive.

Les verbes de sensation entendre, sentir, voir, et de même faire et laisser, construits avec l'infinitif, nous donnent le type de la tournure appelée proposition infinitive, c'est-à-dire de la proposition où le nom ou pronom qui accompagne l'infinitif est son sujet. Cette tournure, d'un emploi continuel en latin, se rencontre assez souvent en ancien français, notamment dans les traductions ; elle y était même quelquefois précédée d'une préposition : Et leur donna rentes pour elles vivre. Elle devient de plus en plus fréquente avec n'importe quel verbe de croyance ou de volonté, comme en latin, aux XVe et XVIe siècles. De même encore au XVIIe siècle : Il se trouve assez de vaillants hommes être prêts à toutes occasions d'épandre leur sang. (Malii.) ... La voyant si pâle, il la crut être morte. (Corn.) Cette construction s'est réduite dans la langue moderne aux verbes cités plus haut, et elle appelle les remarques suivantes.

Le sujet de l'infinitif peut être non seulement à l'accusatif, mais encore au datif : Je l'ai entendu parler ; Je les ai vus venir (le, les, accusatifs, sont les sujets logiques de parler, venir) ; Je lui ai entendu dire ; Je leur ai vu faire telle chose (lui, leur, datifs, sont les sujets logiques de dire, faire).

Quand le sujet est à l'accusatif, la phrase peut se présenter sous les types suivants : Il le fait périr (= il fait lui périr). Il le fait avouer son crime (= il fait lui avouer). Il le fait tuer (= il fait lui être tué).

Quand le sujet est au datif, Il lui fait tuer, le datif s'explique aisément. Soient les phrases : Je lui donne un livre ; Je lui vois un livre entre les mains. Dans ces phrases lui est au datif. La deuxième amène naturellement cette phrase nouvelle : Je lui vois lire un livre. Dans celle-ci la notion du datif s'efface, quoique la forme en soit modelée sur la phrase précédente, et l'on voit dans lui le sujet logique de l'action exprimée par lire.

Tels sont les deux points de départ de la construction à examiner : d'un côté, l'infinitif du verbe transitif ayant la signification passive sous une forme active ; de l'autre, le datif lui renonçant à sa valeur étymologique pour prendre une fonction nouvelle.

Construction avec l'accusatif. -- Dans il le fait périr, le pronom le est à la fois régime direct de fait et sujet de périr. Il suit de là qu'aux temps passés le participe fait devrait s'accorder avec le complément qui précède. C'est ainsi qu'on trouve au XVIIe siècle : Qui ma flamme a nourrie et l'a faite ainsi croître. Bien que Malherbe reproche cet accord à Desportes, on lit encore dans Montesquieu : La simplicité des lois les a faites souvent méconnaître, et cette tradition a persisté dans la langue populaire.

Il le fait avouer son crime, il les a faits avouer leur crime ; -- Il le fait tuer, il les a faits tuer (= il a fait eux être tués), disait l'ancienne langue. Par conséquent, elle n'aurait pas fait de différence entre les deux phrases : La femme que j'ai entendue chanter, La chanson que j'ai entendu chanter. Entendu aurait varié dans les deux cas, parce que le régime de entendu est le sujet des deux infinitifs : J'ai entendu la femme chanter, J'ai entendu la chanson être chantée. C'est cette construction qu'il faut reconnaître dans ces vers autrement inexplicables : Par les traits de Jéhu j'ai vu percer le père ; Vous avez vu les fils massacrés par la mère (Rac.), c'est-à-dire : j'ai vu le père être percé par les traits de Jéhu, etc. Si nous modifions la phrase et disons : Mon père que j'ai vu percer par..., là aussi percer = être percé, et vu aura pour régime mon père que... Avec un régime d'un autre genre et d'un autre nombre, il faudrait évidemment que vu variât : Les frères que j'ai vus percer par les traits de Jéhu ; La chanson que j'ai entendue chanter par cette artiste.

Comme nous le verrons plus loin, la grammaire actuelle ne comprend plus cette construction. Pourtant la règle nouvelle n'a pas atteint le verbe laisser, les grammairiens faisant tantôt accorder le participe avec le régime qui précède, tantôt le laissant invariable.

Construction avec le datif. -- Les deux types de cette construction sont : il lui fait tuer et il lui fait avouer son crime. Dans la première phrase, le verbe est intransitif ou sans régime ; dans la seconde, le verbe est transitif et accompagné d'un régime.

La première tournure, où l'infinitif était intransitif ou n'était pas accompagné d'un régime, était très fréquente en ancien français et a laissé quelques traces en français moderne, avec faire : Vous l'entendez, Monsieur, je ne lui fais pas dire (Dancourt) ; avec laisser : Faites votre devoir et laissez faire aux dieux (Corn.). Quant à Il lui fait avouer son crime, c'est une tournure usuelle dans l'ancienne langue et la moderne : Je ne le lui fais pas dire ; Je me laissai conduire à cet aimable guide (Rac.). Le sujet peut être sous-entendu ; la phrase présente alors la construction primitive, sans que l'on sache si le sujet est à l'accusatif ou au datif : Les marchandises qu'on a fait vendre ; Les paroles qu'il a entendu dire. Dans la langue actuelle, le sentiment de cette construction a presque disparu, comme on le voit, touchant les règles d'accord du participe passé. Avec le verbe laisser, l'usage est encore hésitant ; avec les autres verbes, voir, entendre, etc., la variabilité est déterminée par la construction. Avec faire, la construction reste invariable. D'où vient cette différence ? Vraisemblablement, de l'emploi plus ou moins facile de ces verbes au passif. On a dit et on pourrait dire encore : Elle a été laissée chanter ; Elle a été entendue chanter ; mais on ne dirait pas : Elle a été faite chanter. Par suite, faire a été considéré comme ne faisant qu'un avec l'infinitif. A la fin du XVIe siècle, l'invariabilité de faire est devenue une règle. Ce vers d'Olivier de Magny, Ainsi le Ciel l'a faite naître, renferme un solécisme, et la langue crée avec ce verbe une périphrase nouvelle qui lui sert à former les factitifs.

Faire s'emploie encore avec l'infinitif dans l'expression Il ne fait que parler, que jouer, etc. (c'est-à-dire : il parle, il joue sans faire autre chose). Comment expliquer cette tournure ? Suivant les uns, l'infinitif est ici un substantif, et cette construction offrirait un des exemples les plus curieux du maintien, dans la langue moderne, du substantif sous forme d'infinitif : on peut objecter que, dans cette construction, on sent dans le verbe, non un substantif, mais un infinitif. Suivant les autres, l'infinitif aurait sa pleine valeur verbale, mais faire aurait une valeur intensive analogue à celle de l'anglais to do. On a quelques exemples, mais contestés, de cette tournure anglaise en ancien français, et l'on doit hésiter à admettre l'une ou l'autre explication.

La langue fait en outre un départ, dans la construction infinitive, entre les formes où le sujet est à l'accusatif et celles où il est au datif. Lorsque l'infinitif est employé absolument, il y a tendance à mettre le sujet à l'accusatif : Je le laisse faire ; Je le fais travailler ; Je le vois venir. On ne dirait plus couramment comme Corneille : Laissez faire aux dieux. Laissons-lui faire devient laissons-le faire.

Quand, au contraire, le verbe est accompagné d'un régime direct, le sujet se met volontiers au datif : Laissez-lui faire son devoir ; Je lui vois commencer un grand travail ; et moins bien, quoique cette tournure se rencontre encore : Je le vois, etc. Comparez les deux phrases : Je l'entends chanter ; Je lui entends chanter une romance.

§ 705. -- Des participes et du gérondif.

Il y a deux participes : le participe actif et le participe passif. Le participe actif est présent : chantant, ou passé : ayant chanté. Le participe passif est passé : chanté, à moins qu'il n'exprime une action durable, qui se continue. Ce dernier peut devenir adjectif, quand, exprimant une action momentanée, il renonce à la notion temporelle pour exprimer le résultat de l'action.

Avec le participe présent chantant correspondant au latin cantantem, s'est confondu (§ 614) le gérondif chantant correspondant au latin cantando, cantandum.

§ 706. -- Gérondif.

I. -- C'est le gérondif qu'il faut reconnaître dans la construction, si fréquente de nos jours, de en avec une forme verbale en ant, soit seule, soit accompagnée d'un régime : en marchant, en lisant un livre.

Jusqu'au XVIIe siècle, on rencontre dans ce sens beaucoup plus le gérondif simple que le gérondif prépositionnel ; ce gérondif simple se retrouve encore aujourd'hui dans donnant donnant, généralement parlant, chemin faisant, tambour battant. Ces derniers exemples nous montrent que le complément du gérondif lui était préposé.

De plus, en ancien français, le gérondif pouvait être précédé de toute préposition autre que la préposition en : à joie faisant, de la tête perdant, parmi droit faisant, pour mort menaçant, etc. Nous avons conservé à son corps défendant, (à) argent comptant.

Enfin le gérondif était considéré comme un véritable substantif pouvant être accompagné d'un déterminatif, article, démonstratif, possessif ; de là encore aujourd'hui : en son vivant ; en, sur son séant.

II. -- Le gérondif simple pouvait être complément d'un verbe : de là l'expression encore usitée faire semblant. Il s'employait aussi absolument, formant ainsi une proposition participiale, et ce cas était fréquent quand le gérondif appartenait à un verbe impersonnel ; nous en avons conservé y ayant, équivalent de puisqu'il y a, et étant suivi d'un adjectif ou d'un participe : étant sûr, étant donné, étant établi, etc.

§ 707. -- Participe présent et adjectif verbal.

Le gérondif que nous venons d'étudier était toujours invariable. Le participe présent, au contraire, conformément à son étymologie, connaissait la variabilité en nombre, qu'il marquât l'action ou l'état : une mère aimant son enfant, des mères aimant leurs enfants. Au XIIe siècle parut la variabilité en genre, mais cet accord fut toujours plus rare que le précédent, et l'incertitude dura jusqu'au XVIIe siècle ; Vaugelas n'autorisait le féminin pour les participes présents que s'ils appartenaient à des verbes intransitifs.

A côté de cette lutte entre les deux formes du participe présent variable, le gérondif exerce à son tour son action et étend graduellement son domaine. Déjà, dans l'ancienne langue, le participe des verbes intransitifs, quand il marquait l'action, était généralement remplacé par le gérondif, c'est-à-dire par une forme invariable. De plus, le gérondif exprimait l'action, tandis que le participe présent exprimait soit l'action, soit l'état. C'est donc un mouvement naturel qui poussait la langue à faire absorber dans le gérondif le participe présent exprimant l'action. Cette absorption fut facilitée par le maintien de la forme archaïque du participe présent, qui, quand il ne varie pas en genre, se confond le plus souvent dans la prononciation avec le gérondif.

C'est en 1679 seulement que l'Académie formula la règle d'après laquelle la forme en ant devait rester invariable quand elle marquait l'action : un homme, une femme, des hommes, des femmes errant dans les bois, et varier en genre et en nombre quand elle marquait l'état : une tribu errante. Ainsi était supprimée l'ancienne distinction du participe présent et du gérondif, pour être remplacée par la distinction actuelle entre le participe présent et l'adjectif verbal.

Nous avons conservé des traces de l'ancien usage dans : les allants et venants, les ayants droit, les tenants et aboutissants, toute affaire cessante, loi tendante à, maison appartenante à, la partie plaignante, etc.

De plus, parmi certains participes rangés dans la catégorie des adjectifs verbaux, les uns ont le sens de participes de verbes réfléchis : personne bien portante, séance tenante, à portes fermantes ; les autres déterminent non les substantifs qui les précèdent, mais des substantifs sous-entendus : couleur voyante (= qu'on voit bien), chemin roulant (= où l'on roule), école payante, rue passante, jour ouvrant (où l'on travaille), café chantant, etc.

Sur maintenant et cependant, voir § 726.

§ 708. -- Participe passé conjugué sans auxiliaire ou avec l'auxiliaire ÊTRE.

Construit sans auxiliaire, le participe varie comme les adjectifs. Exceptons toutefois les participes approuvé, attendu, ci-inclus, ci-joint, excepté, non compris, ôté, passé, supposé, vu, qui, préposés au substantif, ne prennent pas l'accord ; hormis (anciennement hors mis) est même devenu une préposition. Ces exceptions ne se sont imposées que peu à peu ; elles n'existaient pas encore au XVIIe siècle. Cependant la tendance était de faire des participes préposés des adjectifs neutres, pour une raison que nous allons étudier à propos du participe construit avec l'auxiliaire être.

Construit avec l'auxiliaire être, le participe passé, sauf dans les verbes pronominaux (§ 710), varie toujours, qu'il appartienne au passif d'un transitif ou au passé d'un intransitif : Ces marchandises sont vendues ; Elles sont tombées.

Dans l'ancienne langue, le participe construit avec être préposé au substantif pouvait ne point recevoir l'accord : est avenu une aventure, irrégularité qui s'explique par le fait que le substantif n'apparaît pas encore dans sa forme, et, par suite, dans son genre, à celui qui parle. C'est là l'origine de l'invariabilité des participes cités tout à l'heure : approuvé, attendu, etc.

§ 709. -- Participe conjugué avec l'auxiliaire AVOIR.

Conjugué avec l'auxiliaire avoir, le participe passé est soumis dans la langue actuelle à des règles compliquées. Dans la très ancienne langue, il ne faisait point corps avec l'auxiliaire, en était distinct, avait conservé sa valeur passive et, par suite, était généralement traité comme un adjectif. Il s'accordait donc avec son régime, qu'elle qu'en fût la place.

Ce n'est qu'à partir du XIIe siècle que le participe commence à faire véritablement corps avec l'auxiliaire, à prendre une valeur active, et c'est cette dernière qui, peu à peu, finira par l'emporter sur la valeur passive. Jusqu'au XVIe siècle, par suite de cette double valeur, on dit donc indifféremment : J'ai écrite la lettre, J'ai écrit la tettre, La lettre que j'ai écrite, La lettre que j'ai écrit. Le seul cas, en général, où le participe prît régulièrement l'accord, c'était lorsque le régime se trouvait entre lui et l'auxiliaire : J'ai la lettre écrite.

En effet, si l'on considérait avoir comme un verbe, le participe avait sa valeur passive, était adjectif et prenait l'accord : La lettre que j'ai écrite équivalait à " La lettre que j'ai là, sous la main, ayant été écrite ". J'ai la lettre écrite équivalait à " J'ai là la lettre écrite ". C'est la tournure que présentent les phrases : Elle a les cheveux longs ; Il a la tête nue. Par suite, l'ancienne langue n'établissait point de différence entre Il a sa barbe rasée et Il a rasé sa barbe.

Si, au contraire, l'on considérait avoir comme un auxiliaire qui, joint au participe, formait une périphrase ayant la valeur d'un temps passé simple, si j'ai écrit était le simple équivalent du latin scripsi, le participe ne prenait point l'accord : Il a écrit la lettre ; La lettre qu'il a écrit ; Il a rasé sa barbe. Chacun de ces participes exprime une idée verbale aussi simple que il écrivit, il rasa.

Telle fut la syntaxe du participe passé conjugué avec avoir jusqu'au XVIe siècle. Toutefois, lorsque le régime suivait, il y avait tendance à unir le participe à l'auxiliaire et, par suite, à le laisser invariable : Il a écrit à son frère une lettre. Quand on a prononcé les mots il a écrit, on ne sait pas encore quelle sera la nature du régime, et l'on considère a écrit comme l'équivalent de écrivit. De là la tendance à laisser le participe invariable quand le régime suit.

D'autre part, le participe variait nécessairement dans la tournure, archaïque depuis le XVIIIe siècle, mais très usitée encore dans la première partie du XVIIe : Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie (Corn.). Ici, le participe devait prendre l'accord comme le fait l'adjectif dans : Il a la tête nue. De là une tendance à faire varier le participe quand le régime précédait.

Cette double tendance, les grammairiens du XVIIe siècle l'ont exagérée en décrétant le participe variable, quand le régime précédait. Ici, ils avaient tort ; car, si dans la phrase : J'ai la lettre écrite, écrite varie, ce n'est pas parce que lettre précède le participe, mais parce qu'il le sépare de avoir et, par suite, laisse à avoir sa valeur entière et donne à écrit la valeur d'adjectif. C'était donc une erreur d'appliquer la même règle à : La lettre que j'ai écrite,j'ai écrit formait au XVIIe siècle comme aujourd'hui une périphrase à valeur simple. Tout au plus devait-on déclarer le participe variable quand il était séparé du verbe par quelques compléments circonstanciels : La lettre que j'ai, sur sa demande et après mûre réflexion, écrite.

Quoi qu'il en soit de cette erreur, cette règle de faire accorder le participe avec le régime préposé s'implanta pour la plupart des cas, si bien qu'à partir du second quart du XVIIIe siècle elle fut adoptée par l'ensemble des écrivains. Toutefois, au XVIIe siècle, elle était sujette à d'assez nombreuses et bizarres restrictions. Ainsi le participe ne prenait pas l'accord si le sujet du verbe lui était postposé : Les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères (Corn.) ; Quelle raison a eu la nature de me la donner telle ? (Pasc.) De même, l'on écrivait : La joie que cela m'a donné, mais La joie que cet accident m'a donnée. Et encore : Le commerce de cette ville l'a rendu puissante, mais Nous nous sommes rendus puissants. Elle s'est trouvé guérie, mais Ils se sont trouvés guéris.

Les grammairiens du XVIIIe siècle cherchèrent à mettre de l'ordre dans ce chaos et instituèrent des règles, plus simples sans doute que celles du XVIIe, mais qui ne laissent point de présenter des complications.

1º Pour les verbes transitifs, le participe s'accorde avec le régime préposé : Je les ai vus. Mais cette règle générale présente des applications particulières :

a. -- Quand le participe est précédé de en partitif : Combien en a-t-on vus qui ont lâché pied ! Plus on vous a donné de livres, plus vous en avez lus ; mais : Vous avez lu plus de livres que je n'en ai lu.

b. -- Quand il est précédé de locutions collectives : La foule d'hommes que j'ai vue ; mais La foule des hommes que j'ai vus ; -- Le peu d'efforts qu'il a fait lui a été utile ; mais Le peu d'efforts qu'il a faits l'a empêché de réussir.

c. -- Quand il suppose un verbe sous-entendu et est suivi de que et d'un verbe ou précédé de le représentant une proposition : Je lui ai rendu les services que j'ai pu ; La chose est plus sérieuse que je ne l'avais cru.

d. -- Quand il est suivi d'un infinitif. Dans l'ancienne langue l'accord était général ; on n'établissait point de différence entre J'entends chanter l'acteur et J'entends chanter la romance. La langue moderne a détruit cette simplicité de construction de l'ancienne langue qui, dans La romance que j'ai entendue chanter, considérait chanter comme l'équivalent d'un passif, être chantée. Elle fait varier le participe passé quand le régime est le sujet de l'infinitif ; elle le laisse invariable quand le régime, d'après le point de vue nouveau, est le régime de l'infinitif : La personne que j'ai entendue chanter ; La romance que j'ai entendu chanter. Toutefois l'usage est incertain pour les participes eu et donné suivis d'un infinitif prépositionnel, qui sont traités tantôt comme les précédents, tantôt comme fait : La romance qu'on m'a donné ou donnée à chanter, que j'ai eu ou eue à chanter.

Pour le verbe faire, il a été considéré comme auxiliaire et est devenu invariable dans tous les cas (§ 704) : Les édifices qu'il a fait abattre ; Les gens qu'il a fait périr. La langue populaire, fidèle à l'ancienne tradition, continue de dire : L'église qu'il a faite bâtir.

2º Le participe des verbes intransitifs, sauf de rares exceptions dans l'ancienne langue, a toujours été invariable. Toutefois, quelques participes intransitifs peuvent, au figuré, devenir transitifs : Les enfants qu'il a pleurés ; Cette partie de ma vie, je ne l'ai point vécue. Ici se placent les règles de coûté, pesé, valu, invariables au sens propre et généralement variables au sens figuré.

§ 710. -- Participe passé des verbes pronominaux.

Ce participe mérite un examen particulier ; et il est à considérer dans les pronominaux subjectifs (§ 674) et dans les pronominaux réfléchis (§ 675).

Les premiers étant presque tous des intransitifs, l'ancienne langue faisait naturellement accorder leur participe avec le sujet. De même que l'on disait : il est esvanoïs, il sont esvanoï, cas sujet, de même l'on dit il s'est esvanoïs, il se sont esvanoï. Dans les pronominaux réfléchis, l'auxiliaire être ayant remplacé l'auxiliaire avoir et cette classe de pronominaux ayant été ainsi assimilée à la première, le participe s'accorda de même avec le sujet. On disait : il s'est loez, il se sont loé, et même quand le second pronom était un régime indirect et que le verbe pronominal était accompagné d'un régime direct : Il s'est donnez un colp, il se sont donné des cols. Tel était encore l'usage au XVIIe siècle : Corneille écrivait : Nous nous sommes rendus tant de preuves d'amour, et Molière : Ils se sont donnés l'un à l'autre une promesse de mariage.

Actuellement l'on considère, et cela à tort pour les pronominaux subjectifs, l'auxiliaire être comme l'équivalent de l'auxiliaire avoir, et, par suite, les règles du participe passé des verbes pronominaux sont celles des verbes transitifs ou intransitifs conjugués avec l'auxiliaire avoir.

MOTS INVARIABLES

§ 711. -- Des mots invariables.

Nous étudierons d'abord la négation, dont la syntaxe mérite une étude particulière. Nous examinerons ensuite les caractères généraux que présentent les autres mots invariables, et nous terminerons en dressant le tableau de tous les mots invariables du français.

Mots invariables négatifs.

§ 712. -- NON.

Non, du latin non, s'est maintenu sous cette forme jusqu'à nos jours, quand il est accentué. Mais l'emploi en est beaucoup plus restreint dans la langue actuelle que dans la langue ancienne, qui l'employait devant un verbe à un mode personnel, et aussi, dans le moyen français, devant un infinitif ou un participe présent : de là les mots encore usités nonchaloir, nonobstant, chose non faite. Citons aussi les constructions archaïques : non-pareille, non-sens, non-valeur. Hors de ces cas, non ne s'emploie plus guère, depuis le XVIIe siècle, que comme un adverbe absolu déterminant un verbe sous-entendu : Le ferai-je ? Non. Je dis que non ; ou pour nier un des termes de la proposition : Donnez-moi du vin et non de la bière ; Non que je veuille ; Il est venu non pour me voir, mais...

§ 713. -- NE dans les propositions indépendantes ou principales.

Ne est l'affaiblissement de nen (conservé dans nenni), qui lui-même n'est autre chose que la forme atone de non. L'ancienne langue employait ne sans être suivi d'une autre particule négative, aussi librement que non. L'usage moderne en a considérablement réduit l'emploi dans les propositions indépendantes ou principales.

Ne, qui, jusqu'aux XVIe et XVIIe siècles, figurait dans les propositions optatives ou impératives, n'est resté guère que dans A Dieu ne plaise.

Ne s'employait lorsque l'idée négative était limitée par quelque terme comme que, fors que, mais que, etc. Nous disons encore : Il n'y a que lui ; Il n'a d'autre ressource que de fuir. Mais ici ne a une tendance à se faire accompagner de pas : Je n'ai pas d'autre désir que de vous plaire, à côté de Je n'ai d'autre désir que de vous plaire. Citons aussi les expressions : Il ne souffle mot ; Je ne le reverrai de ma vie.

Ne était encore employé seul quand le verbe négatif régissait une proposition elliptique ; c'est ce qui se passe encore dans : Je n'ai que faire de vos dons, et aussi avec que pris absolument dans le sens de " pourquoi " et exprimant un désir, ou une imprécation : Que ne suis-je mort ! Que n'est-il encore vivant !

Ne reste seul quand la proposition négative est complétée par une proposition relative ; tel a été l'usage en ancien français comme en français moderne : Il n'y a serment qui tienne ; On ne voit âme qui vive.

Ne suivi de plus ou de moins s'employait seul jusqu'au XIIe siècle. La langue a depuis distingué deux sens : quand plus se rapporte au temps, ne reste seul : Je ne le ferai plus. Si plus marque une comparaison, ne s'accompagne de pas, point : Il n'y a pas plus de cinq mètres.

§ 714. -- NE dans les propositions subordonnées.

Dans la proposition subordonnée, ne tantôt représente logiquement la négation, tantôt est explétif et est le résultat d'une attraction :

1º Il représente logiquement la négation dans : Il y a longtemps que je ne l'ai vu ; Je ne ferai rien si vous ne venez. L'usage actuel a ici, dans la plupart des cas, une tendance à renforcer la négation par les mots pas et point.

Ne est le résultat d'une attraction, quand la phrase précédente renferme, exprimée ou non, une idée négative. C'est ainsi que la négation était en usage en ancien français et l'est encore, pour certains cas, en français moderne dans le second membre d'une phrase comparative : Il est plus sage qu'il n'était autrefois. C'est encore ainsi que nous disons : Je crains qu'il ne vienne ; Empêchez qu'il ne parte ; Prenez garde qu'il ne tombe ; On n'agit pas ainsi à moins qu'on ne soit fou. En ancien et moyen français, les verbes défendre, désespérer, nier, etc., étaient suivis d'une proposition négative. Mais l'on comprend que l'emploi de la négation dans ce cas ne puisse avoir rien d'absolu. Il dépend du point de vue auquel se place celui qui écrit ou qui parle, et, suivant que la pensée s'arrête ou ne s'arrête pas sur l'idée négative que contient la phrase, on ajoutera ou non la particule ne. Aussi constate-t-on jusqu'au XVIIe siècle de nombreuses incertitudes et une assez grande liberté sur ce point ; et depuis, malgré les discussions très spécieuses, malgré les règles, souvent contradictoires, édictées par les grammaires actuelles, l'usage du ne explétif est loin d'être fixé. Bon nombre d'écrivains, et des meilleurs, n'hésitent pas à supprimer ne après à moins que, comme le faisait régulièrement Corneille, ou à employer des constructions analogues à celles-ci : Pour empêcher que ceux d'Autriche empiètent cet état (Malh.) ; Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir d'apprendre la bonne nouvelle (Sév.) ; Personne n'a tiré d'une destinée plus qu'il a fait (la Br.). En somme, il y a une tendance, dans la langue actuelle, à supprimer ce ne explétif.

§ 715. -- NI.

Ni avait en ancien et moyen français la forme ne. C'est ce ne que l'on retrouve encore dans ne plus ne moins.

La syntaxe de ni, en apparence compliquée, s'explique par le fait qu'il est le synonyme de et ou de ou dans une phrase négative. Tandis que nec en latin équivaut à et non, ni en français équivaut à et ou à ou. Soit la phrase positive : Le malade mange et boit depuis deux jours ; rendons-la négative, elle pourrait être : Le malade ne mange et ne boit depuis deux jours ; forme régulière, mais à laquelle l'usage a substitué : Le malade ne mange ni ne boit depuis deux jours.

Ni, n'étant dans la plupart des cas qu'un simple équivalent de et, devait, en conséquence, suivre la syntaxe de et. La phrase : L'envie, la malignité et la cabale avaient des voix parmi eux devient donc dans la Fontaine : L'envie, la malignité ni la cabale n'avaient de voix parmi eux.

D'ailleurs l'usage moderne a réduit considérablement l'emploi de ni, qu'il remplace dans bien des cas soit par et, soit par ou. Ainsi après sans : écouter sans frayeur et sans faiblesse, plutôt que ni sans faiblesse ; après une interrogation : Y a-t-il vertu que je révère ou que je prêche davantage ? au lieu de ni que je prêche ; dans une comparaison : Plus fait douceur que force et violence au lieu de ni violence.

§ 716. -- Mots à demi négatifs.

Les mots nul, aucun, personne, rien, jamais, guère et quelques autres s'emploient en se faisant accompagner de la négation : Nul ne prétend ; Aucun n'est présent ; Personne n'est venu ; etc. Ces mots sont positifs étymologiquement et ne reçoivent une signification négative que de ne qui les accompagne toujours.

Il y a exception seulement pour nul, qui est négatif par lui-même, mais qui, dès le début de la langue, s'est fait accompagner de la particule ne.

Aucun, personne et les adverbes jamais, rien, conservent leur valeur positive dans les interrogations : Est-il aucune récompense plus belle ? A-t-on jamais vu pareille chose ? Y a-t-il rien de plus beau ?

Dans les propositions elliptiques, ces mots s'emploient absolument avec valeur négative : Est-il venu quelqu'un ? Personne. -- Qu'a-t-il répondu ? Rien.

Remarquons le mot rien, qui signifie à proprement parler " quelque chose ", dans : Est-il rien de plus beau, mais qui, sous l'influence de ne, devient un mot à demi négatif : Je n'ai rien dit, puis s'emploie dans ce sens nouveau avec la négation : Rien ne vient de rien, c'est-à-dire de ce qui n'est rien ; enfin, par une dernière extension, rien devient un substantif négatif : un rien, des riens.

§ 717. -- Négation fortifiée.

Déjà en latin on employait, pour fortifier la négation, des mots désignant des objets sans valeur ; ainsi l'on disait : non facere flocci, nauci, assis, pili, etc. (ne pas estimer autant qu'un flocon de neige, qu'un zeste, qu'un sou, qu'un poil). L'ancien français, continuant cet usage, disait : ne pas priser un denier, un festu, un pois, un bouton, un ail, etc. De ces litotes la langue a conservé celles où entraient les mots mie, goutte, pas et point.

Ces mots ont à l'origine une valeur positive et désignent une petite quantité : c'est là l'origine de notre construction actuelle : Il n'a point d'amis ; Il n'a pas d'argent. Comparez en effet : Il a trop d'amis ; Il n'a guère d'amis ; Il a peu d'amis. De là sans doute aussi : Je ne veux point de ceci, de cela. Ainsi, quand les mots pas, point, mie sont accompagnés de la préposition de, ils conservent leur valeur de substantifs. Mais, de bonne heure, ces mots s'employèrent absolument et devinrent adverbes, d'abord avec une signification positive ; puis ils s'employèrent régulièrement avec ne. De là l'usage actuel.

Mie a disparu de l'usage ; goutte n'est plus guère usité que dans quelques locutions familières. Pas et point ont subsisté et accompagnent régulièrement la particule ne, sauf dans dans les cas étudiés §§ 713, 714, et cette négation composée ne dit rien de plus à l'esprit que la négation simple ne ou non de l'ancien français. Pourtant les grammairiens indiquent une nuance de sens entre ne... pas et ne... point, accordant plus de force au second qu'au premier.

L'idée négative a si bien pénétré pas et point que, dès le XVIe siècle, on voit ne supprimé dans les phrases interrogatives, et cette suppression est encore fréquente au XVIIe : Le perfide est-il pas de retour ? (Sév.) Cette suppression de ne a d'ailleurs beaucoup préoccupé les grammairiens de l'époque, et Vaugelas discute longuement cette question. L'Académie se prononça contre elle, et aujourd'hui, dans la langue littéraire, on ne peut supprimer la négation ne dans les interrogations, et si quelques écrivains le font, c'est par affectation.

Cela n'empêche pas que la langue n'ait une tendance à donner de plus en plus la valeur négative aux mots à demi négatifs dans les phrases elliptiques : Pas d'argent, pas de suisse ; Homme simple, pas orgueilleux ; Sévère, farouche, jamais content. La langue populaire supprime ne complètement. C'est pas vrai ; Y a pas de danger ; Faut pas faire cela ; etc.

Adverbs, prépositions, conjonctions, interjections.

§ 718. -- De la formation des adverbes, prépositions, conjonctions et interjections.

Les mots invariables (adverbes, prépositions, conjonctions, interjections) ont été tantôt tirés directement du latin, tantôt tirés d'autres mots par voie de dérivation impropre, tantôt formés par voie de composition.

§ 719. -- Mots invariables tirés du latin.

Citons parmi les adverbes : ailleurs de aliorsum, hui de hodie, y de ibi, de illac, ja de jam, si de sic, tant de tantum, etc. ; parmi les prépositions : à de ad, contre de contra, de de de, entre de inter, pour de *por (class. pro), sans de sine, etc. ; parmi les conjonctions : et de et, ni de nec, ou de aut, si (anc. franç. se) de si, etc. ; parmi les interjections : quoi de quid, etc.

§ 720. -- Mots invariables formés par dérivation impropre.

Citons d'abord ceux qui sont tirés d'adjectifs employés d'une façon absolue au singulier ou au pluriel : certes de certas, volontiers de voluntariis, clair, faux, bon, court, droit, etc., tirés d'adjectifs français. Le roman a tiré des prépositions de substantifs : casa, chez ; latus, lez.

§ 721. -- Mots invariables formés par voie de composition. -- Combinaison de deux ou plusieurs particules.

Des composés latins subinde, abante, deunde, deusque, insimul, sont sortis souvent, avant, dont, jusque, ensemble. Citons parmi les formations françaises : arrière, dessus, pardessus, dessous, par-dessous, auparavant, désormais, devers, envers, depuis, après.

§ 722. -- Mots invariables formés d'une particule et d'un nom.

Déjà le latin présente cette composition : ex tempore, du temps, c'est-à-dire " à l'instant " ; illico (de illo loco), dans le lieu, c'est-à-dire " sur-le-champ ".

Sur ce modèle, le français a créé des composés nouveaux, dont les uns ont fondu leurs éléments en un seul mot, de façon à les laisser paraître comme des adverbes simples : alentour, amont, aval, debout ; et dont les autres les ont laissés séparés : à cette heure, à la fois, à présent, à tort, à raison, etc.

Signalons spécialement :

a) Les adverbes de ce genre dans lesquels le nom est un adjectif féminin pris ou non substantivement : à droite, à gauche, à la ronde, à la dérobée, à la prussienne, etc.

b) Les locutions formées d'une préposition et d'un composé verbal : à tue-tête, à saute-mouton, d'arrache-pied, etc.

c) Les composés formés de la préposition à et de substantifs en ons tirés de thèmes verbaux : à tâtons, à reculons (anc. franç. à genouillons, à cropetons, c'est-à-dire " en s'accroupissant "), etc.

d) Les composés formés de deux noms unis par la préposition à. Dans ces composés, tantôt la préposition à signifie " à côté " : corps à corps, tête à tête, bras à bras, nez à nez ; tantôt elle marque la direction, et, en ce cas, le premier nom était à l'origine précédé de la préposition de : de pas à pas, de peu à peu, de mot à mot, c'est-à-dire " en allant d'un pas à un autre pas, de peu à peu, d'un mot à un autre mot ", et par ellipse : peu à peu, pas à pas, mot à mot, quatre à quatre, brin à brin, goutte à goutte, etc.

Il faut ranger dans cette série les deux adverbes avec et or. Avec est formé de av et de ec, av représentant le latin ap(ud) et ec (anc. uec) représentant le latin hoc. Avec signifie proprement " avec cela " et est adverbe. Il est devenu de bonne heure préposition, en conservant toutefois sa valeur primitive d'adverbe jusqu'à nos jours. Pour or, il semble venir, sous sa forme primitive ore, de la combinaison latine ad horam, " sur l'heure " ; toutefois le fait que l'o est ouvert ne favorise pas cette étymologie. L'ancienne langue dit concurremment ore, ores, or, ors. La langue moderne a conservé or et a laissé tomber ors, sauf dans lors, qui paraît formé de l'article et de ors. Lors s'est allongé à l'aide de la préposition à : alors.

Parmi les prépositions, citons parmi de par et de l'adjectif mi.

Mentionnons particulièrement, parmi les conjonctions, les locutions que l'ancien français formait d'une préposition suivie de ce que : à ce que, avant ce que, après ce que, depuis ce que, pour ce que, par ce que, jusqu'à ce que, puis ce que, sans ce que, etc. Le pronom ce est tombé dans la plupart de ces locutions.

§ 723. -- Mots invariables formés de membres de phrases.

Il y a à noter parmi les adverbes : naguère, peut-être, cependant, maintenant, nonobstant, oui et nenni, le premier de l'ancien démonstratif o et il, le second de non et il (9) ; parmi les prépositions : durant, pendant, suivant, touchant, moyennant, attendu, excepté, supposé, hormis, malgré.

§ 724. -- Adverbes en MENT.

Les adverbes en ment sont formés de l'adjectif féminin et du suffixe ment qui représente le latin mente (esprit et, par extension, manière) : bona mente, bonnement, proprement " d'un bon esprit, d'une bonne manière ".

A l'origine, le substantif ne faisait pas corps avec l'adjectif, et l'on trouve en vieux français des constructions où, deux adverbes en ment se suivant, ment n'est exprimé qu'après le second adjectif : e humle e dulcement (Rol.), comme nous dirions aujourd'hui encore : D'une humble et douce manière.

Observations. -- 1º Tantôt l'adjectif a la forme féminine.

Plusieurs cas sont à considérer.

a) Certains adjectifs en vieux français ne distinguaient pas le féminin du masculin : fort, grand, tel, mortel, gentil, constant, etc. (§ 584). En général, les adverbes en ment ont refait le féminin de l'adjectif d'après les règles modernes. L'ancien français forment est devenu fortement ; granment, grandement ; mortelment, mortellement ; griefment, grièvement ; loyalment, loyaument, loyalement.

Ont conservé des traces de l'ancienne formation du féminin : communément, anc. franç. communelment, autre forme de communal ; gentiment pour gentilment, de gentil, adjectif masculin et féminin, et enfin les adverbes en amment et emment. Constant, prudent faisaient au féminin constant, prudent. L'adverbe primitif devait être constantment, prudentment, d'où constan-ment, pruden-ment, et plus tard constamment, prudemment. Aujourd'hui presque tous les adverbes formés d'adjectifs en ant, ent restent fidèles à cette formation. Toutefois, déjà au moyen âge et surtout aux XVe et XVIe siècles, les lettrés essayèrent de rendre à l'adjectif la forme féminine qu'il avait isolément : prudentement, constantement, diligentement. Cette tentative ne réussit pas, et l'adverbe se forma à l'aide du féminin archaïque, bien que celui-ci eût disparu de l'usage. De cette tentative, il est resté une trace dans présentement, véhémentement.

b) Avec ces adjectifs, il ne faut pas confondre les adjectifs latins en entus, enta, qui avaient un masculin distinct du féminin : lentus, lenta, lent, lente ; opulentus, opulenta, opulent, opulente ; violentus, violenta, violent, violente. L'adverbe de lent, lentement, est régulier (lat. lentamente). Les adverbes de opulent et violent sont irréguliers et ont été formés sur l'analogie des adverbes en amment, emment : opulemment, violemment, au lieu de opulentement et violentement. De même dolemment, qui était en ancien français dolentement.

2º Tantôt l'adjectif est ou plutôt paraît être masculin. Cela n'a guère lieu que dans la langue moderne. Aveuglément, commodément, conformément, opiniatrément, remontent, en effet, non pas aux adjectifs correspondants aveugle, commode, etc., mais à des participes passés féminins : aveuglée, (ac)commodée, conformée, opiniâtrée. Ils ont perdu l'e du féminin comme le substantif agréement est devenu agrément. De même joliement, gaiement, duement, sont devenus joliment, gaîment, dûment, comme les substantifs châtiement, paiement, éternuement sont devenus châtiment, paîment, éternûment.

D'autres ont subi l'influence d'adverbes de terminaison analogue. Ainsi immensément s'est modelé sur sensément ; uniformément et énormément, sur conformément.

D'autres enfin ont subi l'influence des adverbes latins qui se terminaient par la voyelle e : confus, confuse ; diffus, diffuse ; exprès, expresse, ont donné, d'après les adverbes latins confuse, diffuse, expresse : confusément, diffusément, expressément. C'est ainsi que nous avons l'adverbe impunément formé d'après l'adverbe latin impune.

Cette formation d'adverbes en ment a pris dans notre langue un développement extraordinaire. On a même été jusqu'à ajouter le suffixe ment soit à des adjectifs latins n'ayant pas leur correspondant en français : proditoirement de proditorius, soit à des adverbes : comment est l'adverbe com (latin cum) plus ment ; quasiment est l'adverbe quasi plus ment.

§ 725. -- De l'S finale des mots invariables.

On a pu remarquer qu'un grand nombre de mots invariables étaient terminés par une s. D'où vient cette s ? En latin une s terminait un certain nombre d'adverbes d'un usage constant, comme foris (hors), magis, plus, etc., et les neutres des comparatifs employés eux aussi comme adverbes : melius, pejus, etc. Elle fut, par suite, considérée comme la caractéristique des mots invariables, et s'étendit, de fort bonne heure, à une quantité d'autres adverbes qui n'y avaient pas droit de par l'étymologie : jadis, tandis (latin jamdiu, tamdiu), guères (gothique waigari), donques (de donc), avecques (de avuec, avec), sans, etc.

§ 726. -- Liste des principaux adverbes, prépositions et conjonctions.

A
A prép. du lat. ad.
Ab hoc et ab hac loc. adv. empr. du lat. scolast. ab hoc et ab hac.
Ab intestat loc. adv. empr. du lat. ab intestato.
Ab irato loc. adv. empr. du lat. ab irato.
Ablativo adv. empr. du lat. scolast. ablativo.
Ab ovo loc. adv. empr. du lat. ab ovo.
Adagio adv. empr. de l'ital. adagio.
Ad hoc loc. adv. empr. du lat. ad hoc.
Ad hominem loc. adv. empr. du lat. ad hominem.
Ad honores loc. adv. empr. du lat. ad honores.
Ad libitum loc. adv. empr. du lat. ad libitum.
Adonc adv. de à et donc.
Ad patres loc. adv. empr. du lat. ad patres.
Ad rem loc. adv. empr. du lat. ad rem.
Ad valorem loc. adv. empr. du lat. ad valorem.
Affetto et affettuoso adv. de l'ital. affetto, affettuoso.
Afin adv. de à et fin.
A fortiori loc. adv. empr. du lat. scolast. a fortiori.
Agitato adv. empr. de l'ital. agitato.
Ailleurs adv. du lat. aliorsum.
Ains adv. du lat. pop. *antius.
Ainsi adv. de si (lat. sic) et d'un premier élément obscur.
A l'entour loc. adv. de à, l' et entour.
Allegretto adv. empr. de l'ital. allegretto.
Allegro adv. empr. de l'ital. allegro.
Alors adv. de à et lors.
Ana adv. empr. du lat. médical ana, grec <GR= ana>.
Andante adv. empr. de l'ital. andante.
Andantino adv. dimin. ital. de andante.
Antan loc. adv. du lat. ante annum.
Aparte adv. empr. du latin a parte.
A poco a poco loc. adv. empr. de l'ital. a poco a poco.
A posteriori loc. adv. empr. du lat. scolast. a posteriori.
Après prép. et adv. de à et près.
Après-demain loc. adv. de après et demain.
A priori loc. adv. empr. du lat. scolast. a priori.
Arrache-pied loc. adv. de arracher et pied.
Assavoir loc. adv. de à et savoir.
Assez adv. de à et sez (satis).
Attendu prép. part. passé de attendre.
Aujourd'hui adv. de au, jour, d' et hui.
Auparavant prép. et adv. de au, par et avant.
Auprès prép. et adv. de au et près.
Aussi adv. du lat. pop. *aliud et sic.
Aussitôt adv. de aussi et tôt.
Autant adv. du lat. pop. *aliud tantum.
Autour adv. de au et tour.
Autrefois adv. de autre et fois.
Aval adv. de à et val.
Avant prép. et adv. du lat. pop. abante.
Avant-hier loc. adv. de avant et hier.
Avau loc. prép. anc. forme de aval.
Avec prép. du lat. pop. apud hoc.
A verse loc. adv. de à et verse.

B
Beaucoup adv. de beau et coup.
Bien adv. du lat. bene.
Bientôt adv. de bien et tôt.
Bis adv. empr. du lat. bis.
Bredi breda adv. onomat.

C
Çà adv. du lat. pop. ecce hac.
Ça mon loc. adv. de ça et mon.
Car conj. du lat. quare.
Céans adv. du lat. pop. intus.
Cependant adv. de ce et pendant.
Certes adv. du lat. pop. *certas.
Chez prép. du lat. casa.
Ci adv. du lat. pop. ecce hic.
Cis adv. du lat. cis.
Clopin clopant loc. adv. de l'anc. franç. clopin et du part. prés. clopant.
Combien adv. de com (pour comme) et bien.
Comme adv. du lat. quomodo.
Comme conj. du lat. cum.
Comment adv. de com (pour comme) avec le suffixe ment.
Contre prép. du lat. contra.
Crescendo adv. empr. de l'ital. crescendo.

D
Da adv., anciennement dea, diva, formé peut-être des impératifs di(s) et va.
Da capo loc. adv. empr. de l'ital. da capo.
Dans prép. du lat. pop. de intus.
Davantage adv. de d' et avantage.
De prép. du lat. de.
Debout adv. de de et bout.
Deçà adv. et prép. de de et çà.
Decrescendo adv. empr. de l'ital. decrescendo.
Dedans prép. et adv. de de et dans.
Dehors prép. et adv. de de et hors.
Déjà adv. de dès et jà.
Delà prép. et adv. de de et là.
Demain adv. du lat. pop. de mane.
Demi adv. du lat. pop. *demedium.
Depuis adv. et prép. de de et puis.
Derechef adv. de de, re et chef.
Derrière adv. et prép. du lat. pop. de retro.
Dès prép. du lat. pop. de ex.
Désormais adv. de dès, or et mais.
Dessous adv. et prép. de de et sous.
Dessus adv. et prép. de de et sus.
Devant adv. et prép. de de et vant (considéré par erreur comme radical de avant).
Devers prép. de de et vers.
Donc adv. du lat. pop. *dumque.
Dorénavant adv. de d', or, en et avant.
Drelin adv. onomat.
Durant prép. part. prés. de durer.

E
Emporte-pièce (à et à l') loc. adv. de emporter et pièce.
En prép. du lat. in.
Encontre prép. et loc. prép. de en et contre.
Encore adv. du lat. pop. hanc horam sans diphtongaison de l'o de horam sous l'influence de or.
Enfin adv. de en et fin.
Ensemble adv. du lat. pop. in simul.
Ensuite loc. prép. et adv. de en et suite.
Entre prép. du lat. inter.
Envers prép. de en et vers.
Envi et envis adv. du lat. invite.
Environ adv. et prép. de en et l'anc. franç. viron, " tour ".
Ergo conj. empr. du latin ergo.
Et conj. du lat. et.
Excepté prép. part. passé de excepter.
Exprès adv. tiré de l'adj. exprès.

F
Fors adv. du lat. foris.
Forte adv. empr. de l'ital. forte.

G
Gogo (à) loc. adv. d'orig. incert.
Gratis adv. empr. du lat. gratis.
Guère, guères adv. empr. de l'anc. haut allem. weigaro.

H
Hier adv. du lat. heri.
Hormis prép. de hors et mis.
Hors adv. et prép. du lat. foris.
Hui adv. du lat. hodie.

I
Ibidem adv. empr. du lat. ibidem.
Ici adv. du lat. pop. ecce hic.
Illec adv. pour illuec du lat. pop. *illoque.
Incognito adv. empr. de l'ital. incognito.
In partibus loc. adv. empr. du lat. eccl. in partibus (infidelium).
In petto loc. adv. empr. de l'ital. in petto.
Instant (à l') loc. adv. empr. de à, l' et instant.
Instar (à l') loc. adv. empr. du lat. ad instar.
Item adv. empr. du lat. item.

J
adv. du lat. jam.
Jadis adv. du lat. jamdiu.
Jamais adv. de et mais.
Jusque, jusques prép. du lat. de usque.

L
adv. du lat. illac.
Loin adv. du lat. longe.
Lors adv. de l' et or.
Lorsque conj. de lors et que.

M
Maintenant adv. de main et tenant.
Mais adv. du lat. magis.
Maishui adv. de mais et hui.
Mal adv. du lat. male.
Malgré prép. de mal et gré.
Mi adv. du lat. medium.
Mieux adv. du lat. melius.
Moins adv. du lat. minus.
Mon, adv. d'orig. inconnue.
Moult adv. du lat. multum.
Moyennant adv. part. prés. de moyenner.

N
Naguère adv. de n', a et guère.
Ne adv. du lat. non.
Néanmoins adv. de néant et moins.
Nenni adv. de nen forme affaiblie de non et il.
Ni conj. du lat. nec.
Non adv. du lat. non.
Nonobstant prép. et adv. de non et l'anc. franç. obstant.

O
Onc, onques adv. de unquam.
Ore, ore, ores adv. du lat. pop. hora, contraction de haohora.
Ou conj. du lat. aut.
adv. du lat. ubi.
Oui adv. de l'anc. franç. o (lat. hoc) et il.
Outre prép. et adv. du lat. ultra.

P
Par prép. du lat. per.
Parfois adv. de par et fois.
Parmi prép. de par et mi.
Partout adv. de par et tout.
Pêle-mêle loc. adv. d'origine incertaine.
Pendant prép. du part. prés. de pendre.
Peut-être loc. adv. de peut et être.
Piano adv. empr. de l'ital. piano.
Pis adv. du lat. pejus.
Plus adv. du lat. plus.
Plutôt adv. de plus et tôt.
Pour prép. du lat. pop. *por (class. pro).
Pourquoi conj. et adv. de pour et quoi.
Pourtant adv. de pour et tant.
Près adv. du lat. pressum.
Presque adv. de près et que.
Proche adv. du lat. propius, comparatif de prope.
Prou adv. du subst. prou, profit.
Puis adv. du lat. pop. *postius.
Puisque conj. de puis et que.

Q
Quand conj. du lat. quando.
Quant adv. du lat. quantum.
Que conj. du lat. quid.
Que conj. du lat. quam.
Quelque adv. de quel et que.
Quelquefois adv. de quelque et fois.
Queussi-queumi loc. adv. d'orig. incert.
Quoique conj. de quoi et que.

R
Reculons (à) loc. adv. dérivée de reculer.
Revoici, revoilà prép. de re et voici, voilà.
Rez adv. du lat. rasum.
Ribon ribaine loc. adv. d'orig. inconnue.
Ric à ric loc. adv. d'orig. inconnue.

S
Sans prép. du lat. sine.
Sauf prép. de l'adj. sauf.
Selon prép. du lat. pop. sub longum.
Si conj. du lat. si.
Si adv. du lat. sic.
Sinon conj. de si et non.
Sitôt adv. de si et tôt.
Soit conj. du subj. du verbe être.
Sous prép. du lat. subtus.
Souvent adv. du lat. subinde.
Suivant prép. du part. prés. de suivre.
Supposé prép. du part. passé supposé.
Sur prép. du lat. super.
Surtout adv. de sur et tout.
Sus adv. du lat. pop. susum.

T
Tandis adv. du lat. tamdiu.
Tant adv. de tantum.
Tantôt adv. de tant et tôt.
Tard adv. du lat. tarde.
Tête-bêche loc. adv. de tête et bêche, altération de béche, ou béchevet.
Tort (à) et à travers loc. adv. de à et tort, travers.
Tôt adv. autrefois tost d'origine inconnue.
Touchant prép. part. prés. de toucher.
Tout à fait loc. adv. de tout, à et fait.
Toutefois adv. de tout et fois.
Travers (à) loc. adv. de à et travers.
Très adv. du lat. trans.
Trop adv. d'orig. incert.

V
Vers prép. du lat. versus.
Vis-à-vis loc. adv. de à et vis répété.
Vite adv. de l'adj. vite.
Voici prép. de l'impératif de voir et ci.
Voilà prép. de l'impératif de voir et là.

Y
Y adv. du lat. ibi.

§ 727. -- Liste des principales interjections.

Adieu de à et Dieu.
Aga impér. de l'anc. verbe agarer.
Ah onomat.
Ahi onomat.
Aïe onomat.
Alléluia empr. du lat. eccl. alleluia.
Allo empr. de l'anglo-amér. corresp. au franç. holà.
Amen empr. du lat. ecclés. amen.
Ardez abrév. de agardez.
Bagasse, empr. du provenç. bagasso.
Bah onomat.
Baste 3e pers. sg. prés. ind. de baster, suffire.
Bigre altér. de bougre.
Bougre du subst. bougre.
Bravo empr. de l'ital. bravo.
Cadédiou, cadédis empr. du gascon cadediou, cadedis (chef de Dieu).
Chut onomat.
Corbleu altér. de corps Dieu.
Crac onomat.
Dame pour Notre-Dame.
Dia d'orig. incert.
Diablezot, diable zot, au diable zot loc. de diable et d'un mot zot d'origine inconnue.
Diantre altér. de diable.
Dieu du subst. Dieu.
Eh. V. hé.
Fi onomat.
Fichtre altération de l'infin. d'un verbe obscène.
Gare impér. de garer.
Ha onomat.
Hai onomat.
Halte du subst. halte.
onomat.
Hélas de et las.
Holà de ho et là.
Hom onomat.
Hue, huhau onomat.
Hum onomat.
Jarni, jarnibleu, etc. altération de je renie Dieu.
de l'adv. là.
Las de l'adj. las.
Maugrebleu altération de maugré Dieu.
Mordienne, mordieu altération de mort Dieu.
Morguienne id.
Non de l'adv. non.
O du lat. o.
Oh onomat.
Ohé de o et hé.
Ouais onomat.
Ouf onomat.
Paf onomat.
Parbleu altération de par Dieu.
Pouah onomat.
Pouf onomat.
Qui va là ? de qui, va et là.
Qui vive de qui et vive, subj. de vivre.
Quoi du pron. quoi.
Si de l'adv. si.
Tête-bleu, altération de tête Dieu.
Tredame de notre et dame.
Tudieu de vertu et Dieu.
Vivat emprunté du lat. vivat.


Notes

1. Notons toutefois les exceptions bizarres des chevau-légers, des grand'mères, des sauf-conduits.

2. Pot-au-feu pourtant ne prend point la marque du pluriel.

3. Appui pour appuie dans appui-main a été peu à peu regardé comme un substantif verbal ; de là le pluriel appuis-main.

4. Remarquons la place de l'article dans tous les hommes d'après la tradition latine (totas illas terras). La même observation peut être faite pour mi, qui était adjectif en ancien français : par mi la ville, devenu parmi la ville. Pour même et seul, ils prennent un sens différent suivant qu'ils sont précédés ou suivis de l'article, distinction toute moderne.

5. Sans le sou ou sans un sou est sans doute euphonique. ; dans les phrases comparatives : Plus heureux que roi.

6. Nous verrons § 665 l'origine de la locution interrogative est-ce que.

7. La liberté était la même pour l'article quand deux adjectifs se rapportaient à un substantif de façon à désigner deux choses distinctes : l'ancienne langue disait indifféremment : la langue anglaise et française et les langues anglaise et française. Les grammairiens modernes ont décrété que l'adjectif reçoit la loi du substantif et ne la lui impose pas, et qu'il faut dire : la langue anglaise et la française.

8. L'intransitif peut aussi devenir quelquefois faussement transitif en s'accompagnant d'un substantif de même radical ou d'idée analogue employé comme régime direct. On disait déjà en latin : vitam vivere, servitutem servire, insanire errorem. Notre ancienne poésie disait de même conter contes, séjourner jours, donner dons, etc. Citons pour la langue moderne dans le style élévé : combattre le bon combat, dormir son sommeil, et dans la langue familière : dormir un somme, jouer un jeu d'enfer.

9. En ancien français on répondait à une interrogation soit par o ou non seul, soit par o ou non (nen) suivi du sujet du verbe sous-entendu : o je, o tu, o il, etc. O il et nen il ont seuls subsisté, par suite de leur emploi plus fréquent, mais en perdant leur signification étymologique.