Harmonie

Ce terme ne figure qu'au singulier; ses 29 occurrences se répartissent régulièrement sur l'ensemble de Corinne, quoique les livres 6, 11, 12, 14, et 18 n'en proposent aucune. Aux yeux de qui veut entrer dans le système des valeurs éthiques et esthétiques exposées dans Corinne, ce terme ne peut manquer de revêtir une importance particulière d'autant qu'il constitue une notion dont le contenu définit les principes d'une sémiologie générale largement sollicitée par Mme de Staël.

La détermination de ce terme se réalise sans surprise à l'aide de l'article défini [2.3, 7.1, 7.2, 7.3, 16.1] qui en propose une saisie généralisante dont l'effet est de présupposer une sorte de connivence philosophique entre le lecteur et le narrateur. L'article indéfini [2.3, 8.2, 9.2, 17.7] suggère des spécifications implicites de la notion qui conduisent au même effet. Le terme s'accompagne ainsi d'une imprécision facilitant la communication d'un principe esthétique d'autant plus souverain qu'il reste en quelque sorte "massif"; dans ce dernier cas on notera d'ailleurs que le terme paraît en couple, coordonné à des termes tels que " douceur " [1.1] et " images " [15.9] qui définissent les impressions et les représentations associées à la notion . L'adjectif démonstratif, avec sa vertu d'indexation, souligne le procédé [8.3, 16.3]. Tandis que le recours à l'adjectif possessif [4.4, 5.2] rappelle le lien extrinsèque qui unit cette qualité à un support humain ou matériel. Le plus souvent "harmonie" fonctionne sans déterminant dans une locution prépositionnelle figée: "en harmonie" [2.3, 4.3, 7.2, 7.3, 8.2, 8.4, 10.3, 10.5, 16.8, 19.4, 20.3], qui redouble le caractère total de ce concept.

La caractérisation d'"harmonie" -- sous toutes ses formes possibles -- est employée avec parcimonie, comme si le contenu de ce terme était dans la plupart des cas auto-suffisant [1.1, 2.3, 2.3, 3.3, 4.3, 4.4, 7.1, 7.2, 7.3, 8.2, 8.3, 8.4, 10.3,13.5, 15.9, 16.1, 16.8, 19.4, 20.3]. Lorsqu'un adjectif en prédique le contenu, "parfait" s'impose [2.3, 7.2, 9.2, 17.7], éventuellement modalisé par un adverbe ou une forme de superlatif. La dimension éthique s'inscrit dans l'emploi de "morale" [5.2]. L'expansion relative, déterminative ou explicative, n'est pas de mise avec ce terme absolu. En revanche une construction adnominale peut aider à en restreindre l'extension et à en proposer une représentation idéale: "le charme de -- " [2.3, 3.3], "-- des vers" [7.3], "-- de l'ame" [16.3, 17.7], dans un monde de qualités supérieures inconnues au vulgaire.

Les conditions syntaxiques faites à l'emploi d'"harmonie" laissent peu l'occasion à ce terme d'être sujet régissant l'énoncé [2.3, 4.4, 7.3]; elles privilégient en revanche une fonction agentive [2.3, 3.3, 7.1, 7.2, 15.9] ou instrumentale [2.3, 4.3, 7.2, 7.3, 8.2, 8.4, 10.3, 13.5, 16.8, 19.4, 20.3], grâce à laquelle le terme se pare d'une puissance d'activité toujours contrôlée par le principe qu'il expose. "Harmonie" voit ainsi son contenu se renfermer de plus en plus sur lui-même et propose une valeur non autrement explicitée pour qui ne se situe pas déjà dans le cercle des idées de l'art défendues par Mme de Staël.

A cet égard, les cooccurrences lexicales significatives se réduisent à des termes tels que: "douceur" [2.1], "son, couleur" [2.3], "rime" [2.3], "charme" [2.3, 16.8], "sensation" [4.3], "vers", "coloris" [7.1], "grâce" [7.2], "enthousiasme" [7.3], "ordre" [8.2], "ame" [8.3, 9.2], "unisson" [9.2], "sentiment" [15.9], "bonheur" [20.3], qui -- à l'exception de "paroles" [10.5] et "instruments à vent" [13.5] -- renvoient tous à des notions elles-mêmes indécomposables. Il en résulte une sorte de renforcement du principe d'absolu attaché à l'emploi d'"harmonie" et de sa valeur cardinale dans l'esthétique générale soutenue par la romancière. Il n'est donc pas surprenant que celle-ci note: "L'harmonie de la prose, c'est celle que la nature indique d'elle-même à nos organes. Lorsque nous sommes émus, le son de la voix s'adoucit pour implorer la pitié, l'accent devient plus sévère pour exprimer une résolution généreuse; il s'élève, il se précipite lorsqu'on veut entraîner à son opinion les auditeurs incertains qui nous entourent; [] Les plus beaux morceaux de prose que nous connaissions sont la langue des passions évoquée par le génie"(13), et qu'elle renvoie sa propre définition à une sorte d'impasse définitionnelle, quand Laveaux, en 1818, dans un mixte habile des conceptions de Marmontel, du Chevalier de Jaucourt et d'autres auteurs du XVIIIe siècle, réfléchit lui aussi une conception aussi idéaliste qu'imprécise de cette notion pourtant appelée à devenir déterminante dans l'organisation des qualités esthétiques du langage, de la langue, des discours et des belles lettres, puis de la littérature: "Les principes de l'harmonie, qui consiste dans l'arrangement des mots, sont aussi dans la nature. Chaque pensée a son étendue, chaque image son caractère, chaque mouvement de l'âme son degré de force et de rapidité. Tantôt la pensée est comme un arbre touffu dont les branches s'entrelacent, elle demande le développement de la période. Tantôt les traits de lumière dont l'esprit est frappé sont comme autant d'éclairs qui se succèdent rapidement: l'incise en est l'image naturelle. Le style coupé convient encore mieux aux mouvements impétueux de l'âme; c'est le langage du pathétique véhément et passionné, et quoique le style périodique ait plus d'impulsion, à raison de sa masse, le style coupé ne laisse pas d'avoir quelquefois autant et plus de vitesse: cela dépend des nombres qu'on y emploie. Il est vrai que la gêne de notre syntaxe est effrayante pour qui ne connaît pas encore les souplesses et les ressources de la langue."(14). Ce bref extrait replace clairement la discussion de ces notions d'esthétique littéraire dans le cercle des idées développées alors sur le langage, et nous invite, par conséquent, à interroger l'inscription de ce terme dans Corinne.

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Notes

13. Mme de Staël, De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, éd. G. Gengembre, J. Goldzink, Paris, Garnier-Flammarion, n 629, 1991, Chap. XX, "Du XVIIIe siècle à 1789", p. 292.

14. Laveaux, Dictionnaire raisonné des Difficultés grammaticales et littéraires de la langue française, Paris, 1818, Dauthereau, p. 337.